Relations novembre-décembre 2018

Les rites au cœur du lien social

Nadia Seraiocco

Au-delà des cryptomonnaies, des applications prometteuses pour la chaîne de blocs

L’auteure est doctorante et chargée de cours en médias numériques à l’UQAM

 

Le Bitcoin a attiré beaucoup d’attention récemment. Cette monnaie virtuelle décentralisée fondée sur une technologie d’encryptage complexe – la chaîne de blocs – a vu sa valeur exploser en quelques mois, pour continuer ses fluctuations, suscitant l’intérêt du secteur financier notamment. Certains ont louangé les possibilités qu’offre cette cryptomonnaie, d’autres ont mis en garde contre ses nombreuses dérives. Mais cette attention a quelque peu détourné la discussion du véritable intérêt de cette innovation, soit la technologie de la chaîne de blocs elle-même.

Cette technologie a été créée en 2008 afin d’enregistrer et d’authentifier de manière sécurisée les transactions du Bitcoin, mais son utilisation en vue d’archiver des contrats dits intelligents, des prêts, voire des actes de médiation par une tierce partie, était déjà envisagée dès 2010[1]. Il existe aussi depuis quelques années des entreprises qui développent des applications fondées sur la chaîne de blocs dans les secteurs des contrats dits intelligents et de la protection du droit d’auteur.

 Pour expliquer en des termes simples ce que peut apporter la chaîne de blocs à l’émission de contrats, résumons la chose ainsi : elle permet à des parties inconnues l’une de l’autre d’authentifier une transaction (ponctuelle) ou un contrat (donc une entente qui inclut une notion de durée) sans l’intervention d’une tierce partie dite fiable (par exemple un notaire), évitant ainsi des coûts de services liés à cet échange. Le cryptage et la distribution décentralisée de l’authentification par la chaîne de blocs permettent ce procédé communément appelé « contrat intelligent ». Toutefois, les caractéristiques qui donnent à la chaîne ses propriétés sécuritaires (la possibilité pour tout utilisateur de voir toutes les transactions du registre, notamment) compliquent énormément la faculté d’assurer l’aspect privé des renseignements contenus dans les contrats. Si la chaîne de blocs permet aux utilisateurs d’agir sous des pseudonymes, elle exige de créer des clés de cryptage publiques : le contenu comme la nature des transactions demeurent ainsi exposés. Cette transparence est un atout pour l’archivage des contrats des organismes publics. Sauf que pour consigner de façon sécuritaire des transactions dont le contenu doit demeurer privé, il faut joindre à la chaine de blocs des services supplémentaires de cryptage ou de chiffrement, ajoutant ainsi une couche de complexité à un système déjà très élaboré.

Protéger le droit d’auteur

Le piratage et la reproduction illégale d’œuvres numériques ont grandement remis en question l’industrie culturelle, comme le marché de l’art, fondée sur les revenus générés par chaque copie d’une œuvre mise en circulation par les détenteurs des droits d’auteur. Avec la création de biens culturels en format numérique, pouvant être copiés et distribués sans aucune compensation pour les ayants droit, plusieurs souhaitaient une option de chiffrement qui permette de mieux contrôler la distribution des biens culturels.

De nouveaux joueurs, issus du secteur créatif, comme Monegraph ou Rhizome.org, proposent maintenant des solutions d’enregistrement destinées aux produits culturels, et ce, grâce à la chaîne de blocs. Ces solutions de chiffrement et de distribution permettent de télécharger des œuvres numériques, de choisir les termes de leur distribution et d’en faire la mise en marché. Si ces nouvelles avancées en protection du droit d’auteur et de la propriété intellectuelle ne sont pas des panacées dans la culture du « tout gratuit » bien ancrée sur le Web, elles constituent une avenue intéressante et ouvrent de nouvelles voies pour penser les droits rattachés aux œuvres d’art et aux produits créatifs.

L’avenir du Web ?

Le Bitcoin est la plus connue des cryptomonnaies, mais il en existe d’autres qui fonctionnent avec différents types de chaînes de bloc. Celle créée par Vitalik Buterin, Ethereum, et sa cryptomonnaie, l’Ether, est la principale concurrente de la chaîne soutenant le Bitcoin et serait plus performante et moins énergivore. Cela fait dire à son créateur et à certains observateurs du développement des chaînes de blocs qu’Ethereum pourrait éventuellement supplanter le Web actuel, pour créer le « Web 3.0 ». Ainsi, ce sont toutes les interactions sur Internet qui seraient enregistrées, authentifiées et chiffrées pour plus de sécurité, le tout par des tiers dans un réseau décentralisé. Transparence et sécurité des données : qui ne souhaiterait pas en théorie un pareil Web ?

Or, les chaines de blocs sont-elles vraiment la seule solution qui s’offre à nous pour préserver l’intégrité de l’information contenue dans les contrats ou protéger les droits des créateurs ? Ces systèmes sont encore très lourds à opérer : ils demandent une immense puissance de calcul et consomment des quantités considérables d’énergie. Serions-nous si éblouis par les prouesses informatiques promettant de mettre fin aux transactions malhonnêtes, aux vols de propriété intellectuelle improuvables, que nous nous laissons une fois de plus envoûter par l’espoir de pallier les tromperies humaines par le biais des avancées technologiques ?

 

[1] Melanie Swann, Blockchain : Blueprint For a New Economy, O’Reilly Media Inc, 2015.

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