Relations mars-avril 2017

Violences : Entendre le cri des femmes

Bernard Senécal

Apprendre des bouddhistes

L’auteur, jésuite sud-coréen d’origine québécoise, enseigne le bouddhisme à l’Université Sogang à Séoul en Corée du Sud. Son nom coréen est Seo Myeongweon.
 
Je suis arrivé en Corée du Sud en 1985 dans le but d’internationaliser l’équipe de jésuites coréens et américains qui géraient l’Université Sogang de Séoul, l’une des plus importantes du pays. Celui qui allait devenir supérieur général de la Compagnie de Jésus entre 2008-2016, Adolfo Nicolás, s’y trouvait pour nous aider à surmonter nos différences culturelles. Il me prévint que dix ans seraient nécessaires pour m’initier à la langue ouralo-altaïque et à la culture sinisée locales, et pas moins du double pour commencer à rendre à l’Église coréenne un service novateur. La tentative d’internationalisation de la communauté jésuite séoulienne s’est soldée par un échec, mais les conseils qu’il m’avait prodigués se sont révélés justes.
 
Grâce à l’obtention d’un doctorat en bouddhisme coréen en 2004, suivi d’un diplôme de maître Seon (Zen en coréen) en 2007, je me trouve aujourd’hui – avec quelques laïques coréens et étrangers – à la tête d’une toute petite communauté d’un genre unique au pays du Matin Calme en ce qu’elle est œcuménique, interreligieuse et internationale. Jumelée à une association bouddhiste coréenne dite « La Voie du Seon » (Seondohoe) et rattachée à la lignée du maître chinois Linji (IXe siècle), elle se spécialise dans une rencontre multidimensionnelle avec la tradition fondée par le Bouddha. Le nom de cette communauté – la Communauté du champ de pierre au bout du chemin – s’inspire du nom du village où elle se situe et du sol pierreux de la région. Il exprime le désir d’aller au bout du chemin de la rencontre avec les bouddhistes, l’autre et le Tout Autre, quelle que soit l’aridité du chemin.
 
Située en basse altitude, dans les contreforts de la chaîne montagneuse de l’est du pays, à une centaine de kilomètres de Séoul, cette nouvelle communauté pratique l’agriculture biologique (arachides, maïs, patates douces, etc.) sur un terrain de 3000 m². Elle intègre aussi quelques personnes souffrant d’un handicap physique ; c’est ainsi que le philosophe suisse Alexandre Jollien et sa famille sont venus s’y former pendant trois ans (2014-2016).
 
Il a fallu plusieurs années pour convaincre les jésuites de fonder cette communauté, ce qui fut fait en septembre 2014 par le Père Yohan Cheong, nouveau supérieur des jésuites du pays, dès le premier jour de son mandat et dans la foulée de la visite du pape François en août de la même année. En avril 2015, après six mois de négociations serrées, le gouvernement sud-coréen a accordé à la communauté le statut d’association religieuse d’intérêt public sans but lucratif. Une reconnaissance due au fait que la communauté ouvre un espace de rencontre et de vie, au-delà des tendances au repli identitaire et au fractionnement caractéristiques du pays, et ce, sur différents plans.
 
Sur le plan géopolitique, en effet, la péninsule est divisée entre une Corée du Nord et une Corée du Sud toujours en état de guerre. Bien que Pyongyang et Séoul ne soient situées qu’à une heure de train express, l’écart politique, économique et culturel ainsi que la tension militaire entre ces capitales sont tels que la réunification des deux États paraît très improbable. D’aucuns considèrent ces États tampons – entre la Chine, le Japon et la Russie – comme la zone du Pacifique où le risque d’un affrontement entre Pékin et Washington est maximal. À cet égard, l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis n’a rien de rassurant.
 
Sur les plans économique et politique, par rapport au Nord communiste en faillite, le Sud, fortement urbanisé et démocratique (depuis 1988), jouit d’une avance technologique écrasante. Mais sur le plan social, sa démocratie est en crise ; sa natalité est parmi les plus basses du monde ; son taux d’alcoolisme rivalise avec celui de la Russie ; et son taux de suicide est le plus élevé des pays de l’OCDE. Le service militaire est obligatoire ; il dure 20 mois et demeure fort dangereux. La jeune génération du Sud a surnommé son pays « Hell Choseon », c’est-à-dire l’enfer coréen, et une grande partie d’entre elle (environ 70 %) souhaite émigrer vers le Canada, les États-Unis, l’Australie ou la Nouvelle-Zélande.
 
Sur le plan religieux, l’éthos sud-coréen se compose de plusieurs influences : chamanique, confucéenne, taoïste, bouddhique et chrétienne. Le confucianisme domine les autres. Il induit des comportements claniques et favorise des rapports sociaux fortement hiérarchisés, qui tendent à exclure tout dialogue. Le chamanisme est marginalisé ; l’œcuménisme entre les catholiques (8 % de la population) et les protestants (19 %) est quasi absent de même que le dialogue entre les chrétiens et les bouddhistes (23 %). Les mariages mixtes et interreligieux sont difficiles, sinon quasi impossibles. Nombre de chrétiens attirés par le bouddhisme, et inversement, souffrent de cet état de fait. Mais rares sont les lieux où il leur est possible d’en parler ouvertement.
 
Face à cette impasse, mon expérience de professeur titulaire à l’Université Sogang, de chercheur et d’assistant rédacteur en chef du Journal of Korean Religions, depuis 2005, m’a amené à réaliser que l’enseignement supérieur – lorsqu’il n’est pas ancré dans la spiritualité ni relié à la nature – est incapable de transformer les modes de pensée des étudiants, leur conscience du monde. Au carrefour de la voie du Christ et de celle de Bouddha, la Communauté du champ de pierre au bout du chemin leur propose une spiritualité qui concilie réflexion intellectuelle et un contact rude et dépouillant avec la terre. Cette nouvelle spiritualité chrétienne se veut ouverte aux autres traditions. Elle cherche à offrir, au cœur du nord-est asiatique, un espace de communication et de paix, par-delà les multiples fractures dont souffre, à l’instar du monde, la péninsule du Matin Calme.

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