Relations Automne 2021 / La Série

Ceci est le premier de quatre articles sur l’écologie politique, ses défis et ses mutations.
Une série à suivre au fil de nos prochains numéros.

L’activité humaine a transformé le système Terre au point de le faire entrer dans une nouvelle ère géologique : l’Anthropocène. Mais le moteur de ce bouleversement de l’histoire naturelle est-il l’humain en tant qu’espèce ou le système capitaliste ?

L’auteur est professeur au Département de sociologie et chercheur associé à la Chaire de recherche en transition écologique de l’UQAM

S’il y a une certitude qui caractérise les mouvements sociaux et révolutionnaires des derniers siècles, c’est que leurs luttes et combats pour transformer la société se situaient dans un sens de l’histoire qui se voulait progressiste. Le temps jouait pour eux et ils en avaient la maîtrise. La notion d’Anthropocène nous amène à rompre profondément avec cette conception moderne du temps, du destin et de l’histoire. Elle nous engage dans une réflexion sur le temps « géologique » plutôt qu’historique, ou du moins un temps où s’entremêlent histoires naturelle et sociale. Un temps long, un temps profond et un temps qui, à maints égards, fonctionne à l’envers.

 

UN RAPPORT AU TEMPS BOULEVERSÉ

À l’envers, d’abord, parce que la crise climatique, mais plus généralement la crise environnementale, nous impose un régime d’historicité qui se présente sous la forme de comptes à rebours : les changements climatiques, l’effondrement de la biodiversité, la rupture des grands cycles biogéochimiques, l’épuisement des sols, la pollution des océans par des particules de plastique, etc., sont tous des points de bascule à venir dans un horizon plus ou moins proche si nous continuons sur la trajectoire actuelle, le fameux scénario du « business as usual » décrit par les spécialistes tels ceux du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). C’est là un renversement par rapport au régime d’historicité auquel nous a habitués la modernité, qui se projetait avec confiance vers l’infini.

L’Anthropocène désigne, dès lors, une période dans l’histoire de la Terre où les changements que provoque le métabolisme des sociétés modernes déclenchent des mécanismes écologiques et géologiques dont les effets se feront sentir sur un horizon qui se compte en siècles et en millénaires, sans que l’on sache encore précisément avec quelle ampleur. Mais nous savons qu’il y a une profonde discontinuité géologique entre le monde naturel qui a vu naître les premières sociétés agraires dans la période qui se nomme « Holocène » et le monde qui se dessine sous nos yeux. Et malgré l’immense progrès des sciences naturelles et ce que nous considérons comme l’immense progrès moral et éthique de notre culture moderne, nous sommes incapables de nous orienter collectivement en fonction de ce temps long et profond des processus biophysiques que nous continuons pourtant à perturber.

Temps à l’envers, temps profond, temps long… temps mêlé. La modernité avait pourtant soigneusement séparé les temporalités naturelles et sociales, l’empire de la première reculant à mesure qu’avançait le progrès de la raison, de la science et de l’industrie. Faire l’histoire signifiait la quête de l’égalité, de la justice, de la démocratie, mais également la domination progressive de l’être humain sur la nature et l’émancipation par rapport à celle-ci. La réaction de l’économiste Robert Solow à la publication du rapport du Club de Rome sur les limites de la croissance en 1972, est emblématique de cette conception du monde : « le monde peut bien se passer de ressources naturelles », avait-il déclaré. Encore aujourd’hui, nombreux sont ceux et celles qui nous promettent une économie « affranchie » de la nature et des écosystèmes, qu’il s’agisse d’économie circulaire pour les uns, ou « immatérielle » pour les autres. Comme si on pouvait vivre en mangeant les cookies qui parasitent nos ordinateurs.

Vivre le temps géologique, c’est replonger dans un temps où les processus biophysiques et sociaux agissent les uns sur les autres, où l’histoire naturelle détermine aussi notre temps. Où nous sommes enfin forcés d’assumer que notre destin est lié à l’histoire naturelle de la Terre, que la technique et la science ne peuvent pas nous y soustraire, que l’émancipation matérielle a des limites, que la volonté de domination de la nature relève de l’hubris. Voilà ce que peut amener à l’écologie politique la notion d’Anthropocène.

Illustration : Clément de Gaulejac
Illustration : Clément de Gaulejac

QUELQUES PRÉCISIONS ÉTYMOLOGIQUES

Soulignons maintenant ses limites, qui sont importantes et dont il faut être conscient pour bien manier cette catégorie. Le problème le plus important lié au concept d’Anthropocène est son étymologie, la construction du mot prêtant à confusion. En grec ancien, anthropos renvoie à « humain » et cène, issu de kainos, signifie tout simplement « récent ». Pour comprendre cette manière de nommer le présent et de comprendre notre histoire, il faut faire un court détour par la stratigraphie, cette science qui permet aux géologues de reconstruire l’histoire de la Terre. Rapidement, les stratigraphes s’intéressent aux traces de l’histoire terrestre présentes dans les strates rocheuses qui témoignent d’états passés de la planète[1]. Ils sont à la recherche de discontinuités, des marques de grandes ruptures climatiques et écologiques. Suivant ce principe, le sol et les fonds océaniques et lacustres d’aujourd’hui sont les formations rocheuses de demain qui contiennent les clés permettant de lire notre époque. Au moment de son émergence, au XVIIe siècle, la géologie naissante a baptisé la période en cours « Holocène », ce qui veut tout simplement dire « tout » (holos) et « récent » (cène). C’est-à-dire : tout ce que vous trouvez dans les premiers mètres du sol est d’origine récente. En fait, l’Holocène désigne la période qui a suivi la dernière grande glaciation et constitue une période de l’histoire climatique de la planète anormalement stable et tempérée du point de vue de certains géologues. C’est dans ce contexte particulier que les grandes civilisations agraires puis modernes sont apparues et ont foisonné. L’Anthropocène marque la fin de cette ère de stabilité.

Retenons cependant que d’un point de vue strictement stratigraphique, l’« anthropo » dans Anthropocène ne désigne pas la cause du changement géologique, mais bien le signe qu’il y a discontinuité, tout comme la période du Crétacé ne résulte pas de l’action de la craie ni le Carbonifère du charbon. Puisque le stratigraphe, en nommant un âge de la Terre, n’est pas à la recherche d’une cause, mais bien d’un signe, il est tout à fait raisonnable de soutenir que la Terre est entrée dans l’Anthropocène depuis le milieu du XXe siècle, dans la mesure où les indices stratigraphiques le démontrent, et ce, sans présumer des causes de ce basculement. Les particules et les éléments qui se déposent actuellement sur les fonds marins portent la trace indéniable des activités humaines. Qu’il s’agisse de particules radioactives, d’isotopes improbables, d’ossements d’animaux domestiques qui se fossilisent, de plastique, de béton ou de métaux lourds, ces substances s’intègrent dans les dépôts qui, demain, formeront les strates rocheuses issues de notre époque.

L’intérêt de la notion de « Capitalocène » est d’opposer à l’explication biologisante et réductrice
une explication sociale complexe qui fait ressortir les inégalités et les rapports de domination.

UN DÉBAT POLITIQUE

Voilà en substance le raisonnement géologique épuré. Reste à savoir exactement quand commence l’Anthropocène et quand cesse l’Holocène et quels sont les marqueurs précis de cette discontinuité. Si les géologues s’en étaient tenus à ce problème, la notion ne ferait sans doute pas partie de nos débats de société. Mais la tentation était trop grande, car l’Anthropocène se prête aussi à la définition suivante : l’ère où l’être humain est devenu un « agent géologique » qui fait et défait l’histoire naturelle de la planète. Le géochimiste Paul Crutzen, celui à qui on attribue l’invention du mot, allait encore plus loin : pour lui, non seulement l’être humain est un « agent géologique passif » qui fait l’histoire de la Terre malgré lui, en brûlant des hydrocarbures, mais il doit devenir un agent géologique actif et réflexif pour sauver les sociétés humaines grâce à l’application de la science et de la technologie au système Terre, par le biais de la géoingénierie[2]. On peut comprendre que, chargé de ce bagage, le concept d’Anthropocène souleva des débats et des critiques passionnés. Rapidement, on lui opposa la notion de « Capitalocène ».

Plutôt que dans l’humanité en tant qu’espèce, l’origine de la discontinuité géologique et de la crise écologique est à trouver dans une forme de société particulière : la société capitaliste. Plus spécifiquement, les forces géologiques à l’œuvre sont en fait des forces sociales que contrôlent et reproduisent des élites pour maintenir leurs privilèges, que ces élites soient assimilées aux seuls capitalistes ou élargies aux classes aisées des pays capitalistes avancés. L’intérêt de la notion de « Capitalocène » est d’opposer à l’explication biologisante et réductrice une explication sociale complexe qui fait ressortir les inégalités et les rapports de domination. Cela permet aussi d’exprimer un doute quant à ce qui pourrait résulter d’une tentative de prise charge et d’intervention consciente (par la géoingénierie) dans les cycles biogéochimiques à l’intérieur des rapports sociaux actuels, en soulignant que cela risque de conduire à une réplication, voire à une amplification des inégalités écologiques et des rapports de domination que nous connaissons.

Bref, l’intérêt des débats soulevés par le néologisme « Capitalocène » est de casser le « nous » homogénéisant de l’Anthropocène et de permettre une politisation de cet air du temps dans lequel les sociétés contemporaines sont plongées. Cela dit, je ne crois pas que nous devrions remplacer « anthropo » par « capital ». Ce serait commettre la même erreur que Crutzen et d’autres, qui confondent une nomenclature stratigraphique basée sur un signe distinctif avec la recherche de causes qui, elles, ne relèvent pas de la géologie, mais des rapports sociaux. Et surtout, le temps géologique est long; espérons que celui du capital sera court, qu’il se comptera en siècles plutôt qu’en millénaires. Donnons-nous l’espoir d’une ère de l’humanité solidaire, débarrassée du capital, qui contribuerait au foisonnement de la vie et à la régénérescence des écosystèmes.


[1] Pour plus de détails, voir Ian Angus, Face à l’Anthropocène, Montréal, Écosociété, 2018.
[2] Voir Andrea Levy, « Les apprentis sorciers à l’œuvre », Relations, no 777, mars-avril 2015.

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