Relations août 2008

Fragilités

texte : Ying Chen, illustration : Zohar

Anniversaire

Le 22 avril 2008

Mon fils,

Dans quelques semaines, ce sera ton dixième anniversaire – une grande fête pour notre famille. Il n’y a pas une journée, pas une minute où je ne pense à toi. Toute ma vie je n’aurai pas connu, j’en suis certaine, d’amour plus vrai, plus durable. Je vois réuni en toi le meilleur de ton père et de moi. Je ne trouve pas les mots qui suffiraient à exprimer ce que je ressens en ce moment : cette joie, cette tendresse infinie, cette admiration pour ta beauté, ta candeur, ta vivacité, ton humour, ta générosité naturelle, et cette gratitude envers toi qui m’as donné tant d’amour et de confiance, ces dix années de bonheur inouï. Avant, je pensais que je ne voudrais pas vivre sans Bach, Mozart, Proust, Monet, etc., sans tous ces esprits capables de m’élever. D’innombrables facteurs concourent à éteindre notre flamme, comme de grands coups de vent, ou à consumer notre jeunesse et à nous miner de l’intérieur, à petit feu. Nous, les adultes, devenons donc chaque jour un peu diminués, nous mourons un peu tous les jours. Mais maintenant ton existence seule suffit à me retenir en vie, ta croissance suffit à me consoler de mon vieillissement.

Ton destin me préoccupe. Il m’est impensable de donner la vie sans donner le bonheur. Pourtant, le bonheur est une seconde vie, bien plus déterminante que la première, qui ne se donne pas, qui échappe au pouvoir des parents, qui s’apprend seulement, mais qui illumine la première vie élémentaire, lui donne un sens et la prolonge. Cette seconde vie est à la fois difficile et accessible. Commentant le théâtre de Maeterlinck, Rilke dit ceci : « Même si nous n’avons qu’une influence très réduite sur bien des événements extérieurs, nous exerçons une action toute puissante sur ce que ces événements deviennent en nous-mêmes… » Il s’agit donc de « désarmer constamment la destinée en la conquérant à chaque instant ». Je prie que tu aies cette force et que tu renaisses de toi-même.

Dans le même article, Rilke mentionne un livre de Maeterlinck, La vie des abeilles, que je n’ai pas encore lu, mais que je veux absolument trouver un jour. Un tel auteur doit occuper une place dans la bibliothèque familiale. Dans ce livre étrange, il constate que le souci et le travail de la communauté des abeilles, avec ou sans conscience, quelle que soit la fonction de chacune, visent uniquement à assurer et à préparer l’avenir, l’existence des générations futures. C’est ce que Rilke appelle « l’esprit de la ruche ». Cet esprit, la Terre et la communauté humaine en ont aussi grand besoin, à cette époque où l’individualisme atteint son comble, où « vivre au présent » devient un slogan triomphant, déguisé en sagesse, mais vulgarisant et interprétant mal des notions anciennes. Cette course contre le temps dans laquelle nous sommes engagés malgré nous, cette agitation, ce piège matériel réduisent notre vie première et nous empêchent d’accéder à une vie plus profonde. Tant de fois, surtout le vendredi après-midi, nous avons remarqué que les vacanciers klaxonnent, roulent en zigzag, ouvrent parfois la fenêtre de leur auto pour se lancer des injures et entrent même en collision. Tout cela pour gagner, ironiquement, quelques minutes de plus dans une campagne paisible, pour mieux « vivre au présent », pour « faire » plus. Encore plus curieusement, il y en a qui se pressent même pour se donner plus de temps à méditer! Comme s’il fallait chercher ailleurs l’objet de méditation plutôt que dans la vie elle-même qui s’écoule en toute forme sous nos yeux, entre nos mains et dans notre corps. Comme s’il fallait mourir, sortir de la vie pour entrer dans l’état méditatif. Cependant, cette impatience, cette exigence pour l’efficacité est la preuve que l’esprit reste fortement conditionné par le temps et par l’espace. Cette attitude n’a rien à voir avec « l’être au moment présent » du Tao, où il s’agit de contemplation de l’instant qui passe, d’oubli de soi dans ces grandes plages de temps, dans le rien, jusqu’à l’harmonisation de soi avec l’entourage et l’environnement.

Dans des lettres précédentes, je t’ai parlé de tout et de rien. J’ai écrit, un peu au hasard, comme on se promène, sur le calme intérieur, la nécessité du silence et du recul, la culture d’un regard à la fois sensible et détaché, nos rapports avec la Chine qui nous hante de loin, Rilke, la surface et la profondeur des océans, la vérité au pluriel, ta naissance et le sens d’être mère, la faille de l’existence, l’importance de la pensée positive et du contentement. Cette fois, je veux te rappeler que vivre n’est pas synonyme de faire, que tout n’est pas quantitatif, que vivre, c’est d’abord « être ». Je t’ai confié des réflexions inspirées par nos promenades au bord de la mer et ailleurs, par les pertes que tu as déjà subies et la sensibilité que la vie t’a apprise – tu sais déjà « pleurer dans le cœur », comme tu dis – et par ta simple présence quotidienne. Elles révèlent ta nature contradictoire, ton caractère, les forces et les faiblesses qui te sont propres mais sont aussi un peu les miennes, que je peux donc prétendre connaître en profondeur et qui me font entrevoir vaguement tes futurs succès et obstacles. Un seul motif, je dirais même une seule passion – voire « l’esprit de la ruche » – a animé ces lettres : mon immense désir d’assurer ton bonheur et mon espoir en l’avenir de l’humanité, celui que tu incarnes avec tes contemporains, dans ta vie ascendante, confiante et lumineuse.

Fragilités

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