Relations novembre-décembre 2018

Les rites au cœur du lien social

Bernard Ducharme

Andalucía, l’histoire à rebours – Gilles Bibeau

Voici un livre qui, au premier abord, déconcerte. On y trouve beaucoup d’histoire, mais ce n’est pas un livre d’histoire. Il se présente comme un récit de voyage, mais l’esprit du voyageur parcourt les siècles, il se met en scène feuilletant des archives, fréquentant des colloques : voilà un type de voyageur qu’on voit rarement dans la littérature. Mais voyageur il l’est certainement, car on le voit aussi déambuler à travers les rues, emprunter les transports, tâter de l’ambiance des villes, discuter avec les habitants des lieux, contempler les monuments et goûter la cuisine locale. Gilles Bibeau, anthropologue, est sensible au passé des lieux qu’il visite, il interroge la mémoire, les traces du passé dans le présent et les liens vivants qui nous unissent à lui par le désir : « Ce que nous appelons le passé n’est jamais qu’un grand théâtre d’ombres qui surgit à partir de quelques restes dont le sens n’est pas toujours clair » (p. 13).

L’auteur nous offre ses réflexions en trois chapitres portant sur trois villes emblématiques de l’Andalousie : Cordoue, Séville et Grenade. Sa Cordoue rappelle bien sûr le thème de la cohabitation des trois religions – islam, judaïsme, christianisme – dans l’Espagne médiévale, mais sous sa plume, elle est d’abord une ville de philosophes. On y retrouve Sénèque, Maïmonide, Ibn Rushd et Ibn Khaldun. Bibeau s’intéresse aussi aux débats qui, au XXe siècle, ont fait rage chez les intellectuels espagnols sur la définition de l’« être espagnol » et de la place occupée par l’Al-Andalus (région d’Espagne correspondant plus ou moins à l’Andalousie actuelle, sous domination musulmane de 711 à 1492) dans l’identité espagnole.

Le chapitre sur Séville déplace les thèmes d’observation. Séville évoque la colonisation espagnole de l’Amérique, la catastrophe démographique qu’elle a provoquée chez les peuples autochtones, ainsi que les fastes et misères du Siècle d’or espagnol. À Séville, Bibeau réfléchit au sévère catholicisme tridentin des peintres et à la canaille des bas-fonds de Séville à travers les écrits de Lope de Vega et de Cervantès, deux versants d’une société gorgée de l’or des Amériques. Il s’interroge aussi longuement sur Christophe Colomb et les sentiments mystiques qui l’habitaient, sur les pauvres Espagnols floués par les promesses des colonisateurs. Il présente longuement Bartolomé de Las Casas, qui a voulu défendre les Indiens contre les abus des siens. La dénonciation virulente que Las Casas fit des mécanismes de la colonisation, récupérée par les puissances rivales de l’Espagne, s’est par la suite retrouvée au cœur de bien des polémiques sur l’identité nationale espagnole.

C’est à Grenade que Bibeau relie ses questionnements sur l’Al-Andalus à ceux sur l’Amérique. Dans cette ville, on peut non seulement visiter l’Alhambra, mais aussi l’Albaicín, quartier pauvre où les morisques vivaient après la reconquête de la ville par les chrétiens. Bibeau décrit le règne des Rois Catholiques – à la fin du XVe siècle et avec lesquels s’achève l’Al-Andalus à la reddition du dernier roi musulman, Boabdil, en 1492 – comme une dérive vers la « pureté de sang » et l’Inquisition. Le projet des Rois Catholiques, dit-il, fut de se défaire du « pluralisme ». D’où peut-être que les Espagnols aient vu la figure de l’ennemi dans des Indiens étrangers à leur religion. Sur ces questions, qui me sont familières, l’historien que je suis est tenté d’être tatillon, tout en étant par ailleurs en accord avec la vision de fond de Bibeau qui pourfend les idéologies fondées sur la pureté et leur caractère mortifère. Il m’est difficile de voir dans la politique des Rois Catholiques un projet d’unification absolutiste aussi nettement défini qu’il nous est présenté. C’est faire fi des luttes de pouvoir qui ont entraîné une partie de ces décisions, pas toujours insérées dans des plans à long terme. Mais je demeure impressionné de découvrir une aussi bonne connaissance de l’histoire espagnole, rarement abordée au Québec.

Avant d’être un livre d’histoire, c’est une invitation au voyage : voilà qui est réussi. On est pris de l’envie d’aller en Andalousie, le livre de Bibeau sous le bras.

 

Andalucía, l’histoire à rebours
Gilles Bibeau

Montréal, Mémoire d’encrier, 2017, 196 p.

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