Relations mars-avril 2020

Comment être justes en sauvant la planète ?

Frédéric Barriault

Ainsi soient-elles – Réalisation : Maxime Faure

Avec Ainsi soient-elles, le cinéaste Maxime Faure signe un documentaire intimiste sur la vie communautaire de même que sur les puissants liens de sororité et de solidarité qui unissent les religieuses auxiliatrices depuis leur arrivée à Granby, en 1949. Tenant pour acquis que les engagements sociopolitiques de Christiane Sibillote, Suzanne Loiselle, Marie-Paule Lebel, Nicole Jetté, Gisèle Ampleman et de leurs consœurs sont de notoriété publique, Faure choisit de braquer sa caméra sur le quotidien de ces femmes d’action et de passion. Ce faisant, le rythme du film est d’une lenteur presque déroutante pour qui connaît le dynamisme, mais aussi le courage dont font preuve ces femmes au sein des luttes féministes, sociales et antimilitaristes au Québec et ailleurs.

J’avoue avoir été agacé par ce choix du cinéaste. L’historien et le chrétien engagé que je suis aurait souhaité qu’on mette davantage en valeur les engagements prophétiques des auxiliatrices : ceux de Christiane Sibillotte à la Clinique communautaire de Pointe-Saint-Charles ; ceux de Suzanne Loiselle à L’Entraide missionnaire et à Échec à la guerre ; ceux de Nicole Jetté et de Gisèle Ampleman au Front commun des personnes assistées sociales et au Collectif québécois de conscientisation ; ceux de Marie-Paule Lebel à l’Association des religieuses pour les droits des femmes (entre autres…) ; etc. L’arrière-plan historique concernant les luttes sociales et féministes des dernières décennies est abordé de manière (un peu trop) oblique par le cinéaste, ce qui nuit à l’intelligibilité du documentaire pour les cinéphiles n’ayant jamais côtoyé les auxiliatrices ou connaissant peu les luttes auxquelles elles ont été associées.

Fondée en France en 1856 par la bienheureuse Eugénie Smet, sous le nom des Sœurs Auxiliatrices des âmes du Purgatoire, la communauté a déployé avec audace le charisme de son institut religieux, en tâchant de faire reculer toutes les situations qui avilissent, déshumanisent et écrasent la dignité des êtres humains. Se rejoignent le souci de l’au-delà et de l’engagement dans l’ici-bas. En pensant aux engagements des « auxis » d’ici, je me suis remémoré un graffiti qu’on voyait un peu partout à Montréal dans les années 1990 et qui posait la question suivante : Y a-t-il une vie avant la mort ? De leur engagement auprès des ex-détenus à celui auprès des personnes appauvries en passant par leurs luttes contre le militarisme, le colonialisme, le capitalisme et le patriarcat, les auxis québécoises auront, à leur manière, « libéré » un grand nombre d’âmes captives des « purgatoires » – c’est-à-dire des structures oppressives – de notre temps.

Ces engagements audacieux ont supposé un courage et une solidarité à toute épreuve, les auxis s’étant attiré au fil des ans les foudres de toutes les droites, qu’elles soient politiques, économiques ou religieuses. Faisant fi de cet arrière-plan, escamoté par Maxime Faure, l’approche du documentariste nous empêche de bien comprendre les liens solidaires extrêmement forts qui lient ces femmes (vieillissantes) entre elles. C’est précisément parce que leur vie publique et citoyenne a été marquée par des luttes sociales souvent exigeantes, face à des structures oppressives et au sein d’une Église patriarcale, que ces femmes ont dû trouver dans leur vie communautaire un cocon sororal, fait d’amour et d’accueil inconditionnels. Ce cocon leur a été essentiel afin de se ressourcer aux plans physique, psychique et spirituel, pour aller plus loin – toujours plus loin – dans leurs luttes pour rendre ce monde plus juste, équitable et pacifique.

Si cette clé de lecture fait défaut au documentaire de Maxime Faure, il n’en demeure pas moins qu’il s’agit-là d’un film d’une grande beauté, dans lequel on découvre sous un jour nouveau ces femmes sincères, vulnérables et attachantes, tricotées serrées, prenant soin les unes des autres avec tendresse, incarnant ainsi en paroles et en actes la sororité, la bienveillance et l’éthique du care.

Ainsi soient-elles est également assorti de réflexions sur la vie religieuse, l’engagement social et l’héritage militant à léguer dans une société sécularisée, d’autant plus précieux lorsqu’on constate, lucidement et sereinement, que la relève n’est plus là. Ou plutôt que la relève est ailleurs, chez toutes les personnes engagées dans des pratiques de solidarité et de transformation sociale. Le ton n’est jamais didactique ou trop appuyé. Le cinéaste, qui a partagé le quotidien des auxis pendant des années, les laisse vivre, être et témoigner sans filtre.

Réalisation : Maxime Faure
Production : Les films Balibari | Metafilms
France, Canada, 2019, 75 min.

Comment être justes en sauvant la planète ?

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