Relations Été 2021
Aimer à en perdre peur
L’auteur est philosophe et écrivain
L’agroécologie suppose de se laisser travailler par la terre, en communauté, et non de la dominer. Sans amour de la terre, sans se reconnaître pleinement membre d’un écosystème, il ne peut y avoir de transition écologique durable.
Le diagnostic apparaît évident : nos comportements politiques et économiques menacent la paix et l’équilibre de l’environnement. Nous ne sommes peut-être pas pires que ceux et celles qui nous ont précédés, mais nos ressources sont sans commune mesure : un chalutier-usine peut éliminer toute une espèce de poissons ; un pesticide peut éradiquer les pollinisateurs ; de gigantesques abatteuses forestières peuvent éliminer une forêt en quelques jours… Nous devons apprendre à maîtriser nos moyens ! Alors pourquoi un diagnostic aussi clair ne se traduit-il pas en actions efficaces ?
L’agroécologie suppose de se laisser travailler par la terre, en communauté, et non de la dominer. Sans amour de la terre, sans se reconnaître pleinement membre d’un écosystème, il ne peut y avoir de transition écologique durable.
Pour sortir de l’inaction, mon épouse et moi avons acheté une terre pour créer Sageterre, un écovillage consacré à l’agroécologie. C’est la beauté des petits champs entourés d’arbres, de marais, de ruisseaux et d’une petite rivière qui nous a convaincus. Les néopaysans que nous étions alors, en 2004, ont subi depuis le pétrissage des difficultés de l’agriculture et de la vie en communauté d’action : deux boulangers sans pitié ! Nous avons fait le choix de l’agroécologie, soit celui d’un ensemble de pratiques agricoles communautaires inspiré de l’écologie intégrale, c’est-à-dire réinscrivant les dimensions biologiques, sociales, psychologiques, économiques, politiques, scientifiques, artistiques, philosophiques et spirituelles de l’être humain dans un écosystème. C’est en quelque sorte une manière de se « faire cultiver » par la terre afin de la cultiver sagement et qu’elle nous nourrisse physiquement et spirituellement.
Tant que l’écologie n’est qu’une question de connaissances et de devoirs, nos bras restent croisés. Tant que l’on imagine que la technologie nous sauvera à elle seule, nous attendons passivement. La technologie dépend trop des exigences du profit, et le sens du devoir, de l’idéalisme de quelques militants. Nous ne pouvons vouloir vraiment et ensemble ce que nous n’aimons pas de toutes nos forces. Mon épouse et moi avons subi non seulement le choc de notre conscience alertée par la crise climatique, mais surtout un coup de foudre pour une terre en bord de mer et pour la jeunesse engagée qui fait communauté avec nous. Nous nous sommes donnés au maraîchage et Sageterre s’est mise à nous jardiner. L’écologie est l’expérience d’une métamorphose dans le cocon d’un écosystème réel, sueur et moustiques compris.
Alors, parlons d’amour. Comment faire pour nous aimer assez et que nos mains suivent notre cœur ? Cela est impossible sans comprendre d’abord l’entièreté du processus affectif d’une transformation. Dans ma carrière d’intervenant social, j’ai cru distinguer certaines étapes dans le cheminement de la conscience, cette chose qui, au fond de nous-mêmes, tient à la vérité et à la réalité comme nos poumons tiennent à l’air. Même lorsque nous refoulons une vérité difficile à avaler, la conscience nous fait sentir que nous nous mentons à nous-mêmes. Saint Serge, le grand mystique orthodoxe, disait à peu près ceci : « Si tu cherches Dieu, tu ne le trouveras pas. Si tu cherches la vérité, tu feras l’expérience du sublime. » Le fondement de mon espérance, c’est que l’être humain est incapable d’échapper à sa soif de vérité et donc, à son cœur qui est le siège de sa conscience et le lien entre la vérité et l’action. Mais de quelles vérités parle-t-on ici ? La vérité des faits, afin d’être convaincus de réalités qui nous poussent à agir. La vérité des émotions, pour reconnaître nos vraies peurs et nos vrais amours. La vérité responsable pour transformer le monde.
Ces trois dimensions de la vérité (faits, émotions, responsabilités) sont déterminantes, mais la conscience doit arriver à quelque chose d’autre : à une étape où elle tient à elle-même, où elle tient à la vie. Sinon pourquoi changer ? Collectivement, est-ce que l’humanité tient à la vie ? On ne peut pas vouloir ce que l’on n’aime pas. La volonté est la servante du cœur, elle suit la pente de la beauté qui la séduit. Vouloir aimer ne mène pas à l’amour, tous les couples en savent quelque chose. L’amour est une attraction, pas un devoir. Un fumeur peut savoir qu’il détruit sa propre santé, mais s’il préfère la sensation que lui apporte la cigarette à la vie, il continuera à fumer. L’être humain des temps modernes préfère-t-il la sensation de sa fausse toute-puissance au plaisir d’appartenir au vivant ? Pourquoi s’engagerait-il à s’assurer de la qualité de l’air et de l’eau, de la fertilité des sols et de la vigueur des consciences de ses congénères s’il choisit la toute-puissance ?
Je pense que quelque chose en nous résiste à l’amour, même à l’amour de nous-mêmes. D’où vient cette résistance ? Vivre, c’est dépendre de l’air, de l’eau, de la santé des terres et des océans, de l’harmonie des sociétés, de l’équité des économies… Vivre, c’est toujours se sentir intérieur à ce nous qui fait vivre, c’est réaliser que nous sommes un fœtus dans le ventre de sa mère. Peut-être que l’être humain préfère se sentir au-dessus de la nature plutôt que dans la nature, peut-être qu’il préfère se sentir tout-puissant, plutôt que de réaliser que c’est la nature qui est toute-puissante. Vivre, c’est s’avouer à soi-même sa vulnérabilité. Alors, que faire pour provoquer l’amour de cette même nature qui mène le bal de la vie et de la mort ?
Mon épouse et moi avons dû traverser au moins deux étapes pour y arriver : celle de faire consciemment l’expérience d’appartenir à la communauté de tous les vivants et celle de participer à la beauté d’un paysage agricole. Bref, l’amour nous est arrivé dans la rencontre et par la rencontre de quelque chose qui nous dépasse, qui nous subjugue, qui nous pâme d’admiration sacrée, presque d’effroi. La rencontre doit être double, car l’être humain est double : biologiquement, il n’est qu’une composante d’un écosystème, il puise sa vie de la vie totale ; mais, intellectuellement, il peut comprendre certaines lois de la physique, de la chimie, de la biologie, de la psychosociologie, de la sociologie, de l’esthétique du vivant et s’en servir pour rendre le monde meilleur. Il est gratifié de vie et acteur de vie. Il concourt à la vie comme un apprenti participe à l’œuvre d’un grand maître, et cela est un tel plaisir que personne ne peut s’en passer.
L’agroécologie suppose de se laisser travailler par la terre, en communauté, et non de la dominer.
Trouver belle la nature est un acte de la conscience qui surgit de la rencontre. Pour aimer, il faut trouver beau, résonner, vibrer ; cette vibration survient lorsque notre monde intérieur rencontre le monde extérieur et se reconnaît en lui. Le bébé musaraigne aime sa maman, il se reconnaît en elle. L’être humain ne peut pas ne pas aimer sa mère-terre ; il est de même nature qu’elle. Cependant, un préalable s’impose. Puisque l’amour n’est pas une relation de sujet à objet, mais une passion pour un autre sujet que soi, il faut un renversement profond de notre idée du désir : ne plus penser posséder, mais goûter l’aventure du petit enfant musicien participant à une immense symphonie. Ressentir que cette composition, malgré ses élans parfois tragiques, nous emporte dans une joie des profondeurs qui nous arrache à toute limite, y compris à la mort.
Lorsque nous regardons un arbre, nous sommes immédiatement mis en face de deux arbres : le premier est un objet de pensée, il est construit à partir du peu que nous savons, c’est un schéma simpliste, on peut imaginer en avoir le contrôle. Le second, l’arbre réel, je pourrais le scruter à l’infini au microscope, approfondir les milliards de détails de sa formidable biologie ; je verrais sans cesse de nouveaux traits de génie. En face de lui, je serais totalement émerveillé, il me donnerait le sentiment d’une œuvre incompatible avec l’absurdité du hasard et de la mort absolue.
Un peu de connaissances peut nous faire croire que nous dominons la nature et que nous pouvons la juger absurde avant de l’avoir entendue, mais l’amour nous poussera à connaître un sujet grandiose. La véritable science est une rencontre. La véritable poésie consiste à sortir du rêve et du délire de toute-puissance pour entrer dans la majesté du réel. La véritable sagesse dépasse l’idée de Dieu et l’idée de matière, pour entrer dans l’inépuisable mystère de la vie.


