Relations Hiver 2020-2021

La santé au-delà de la médecine – Approches alternatives, complémentaires et globales

Gilio Brunelli

Adieu, Dom Pedro !

L’auteur est un travailleur humanitaire ayant œuvré longtemps au Brésil

Le 8 août dernier s’éteignait à l’âge de 92 ans Mgr Pedro Casaldàliga, une des figures les plus marquantes de l’Église des dernières décennies.

Né en Catalogne en 1928, devenu missionnaire clarétain en 1945 et ordonné prêtre en 1952, Pedro Casaldàliga arrive au Brésil avec quelques confrères en 1968. Il avait été nommé administrateur apostolique à São Felix do Araguaia, dans l’État du Mato Grosso, devenue une nouvelle prélature.

L’année 1968 est importante à maints égards au Brésil. Sur le plan politique, elle marque le début de la période la plus sombre et la plus cruelle (1968-1972) de la junte militaire qui a pris le pouvoir en 1964 et qui le gardera jusqu’en 1984. Sur le plan social, le rapport Figuereido (de plus de 7000 pages) vient d’être publié. Fruit d’une vaste enquête sur le traitement des peuples autochtones, il montre que le Service de protection des Indiens, l’agence gouvernementale chargée de les protéger, a été le principal responsable des nombreux crimes commis à leur endroit, et ce, dans l’impunité la plus totale. Sur le plan ecclésial, les évêques d’Amérique latine se rencontrent à Medellín, en Colombie, pour « incarner » dans leur continent la vision et l’élan du concile Vatican II. Tout en dénonçant l’injustice, la discrimination, l’exploitation et l’exclusion, les évêques appellent l’Église latino-américaine, et les laïques en particulier, à s’engager sans équivoque pour la justice sociale.

C’est dans ce contexte que Pedro Casaldàliga arrive à São Felix do Araguaia. Cette région amazonienne est essentiellement peuplée de paysans pauvres qui se sont taillé un lopin de terre dans la forêt, de travailleurs ruraux – engagés dans de grands domaines fonciers et travaillant dans des conditions proches de l’esclavage –, de plusieurs peuples autochtones en perte d’autonomie face à l’expansion de l’agriculture sur leurs territoires, et de riverains de l’Araguaia qui vivent tant bien que mal des ressources du fleuve et de la forêt.

C’est pour eux que Pedro Casaldàliga, qu’ils surnommeront Dom Pedro, accepte de devenir évêque de la région en 1971. Le jour même de sa consécration épiscopale, le 10 octobre, il publie sa première lettre pastorale – fruit de deux années de rencontres, de dialogues, de réflexions et de prières avec son peuple : Une Église d’Amazonie en conflit avec la grande propriété foncière et la marginalisation sociale. Celle-ci provoque une onde de choc dans la société brésilienne, peu habituée à des prises de position en faveur des pauvres.

Le document devient vite un modèle et une source d’inspiration pour de nombreux évêques partout au pays, qui emboîtent le pas, publiant à leur tour des documents courageux. L’Église du Brésil vit alors un moment de grâce : elle devient la principale voix prônant la justice sociale. Elle soutient et inspire de nombreux syndicats et mouvements sociaux. Des évêques et cardinaux dénoncent publiquement la dictature militaire et ses crimes, et se solidarisent avec toutes les personnes opprimées et exploitées. La théologie de la libération et les communautés de base sont en plein essor. Des structures inédites au service des pauvres et des peuples autochtones sont créées. Deux, en particulier, qui jouent encore aujourd’hui un rôle social de premier plan, comptent Pedro Casaldàliga parmi leurs fondateurs : la Commission pastorale de la terre et le Conseil indigéniste missionnaire.

Connu pour sa proximité avec les pauvres et les exclus – ceux et celles qui n’ont pas le droit d’avoir des droits –, Pedro Casaldàliga s’est aussi distingué par sa persévérance à les défendre, malgré les calomnies, les dérisions, les menaces d’expulsion et les différentes attaques dont il a été victime. Il a d’ailleurs échappé à plusieurs tentatives d’assassinat, alors que certains de ses collaborateurs, dont le père João Bosco, y ont laissé leur vie. Le pape Paul VI devra lui-même intervenir pour le protéger, déclarant : « Qui touche Pedro touche le pape ! ».

Il en sera tout autrement de Jean-Paul II et de son préfet Joseph Ratzinger, qui l’ont traité sévèrement. C’est que Pedro Casaldàliga ne dérange pas que les grands propriétaires fonciers, la puissante industrie agro-alimentaire et les institutions répressives de l’État ; il dérange aussi les structures lourdes et opaques de l’Église et son cléricalisme oppressant. Il prône une Église simple, pauvre et transparente. Il s’est ainsi installé dans une maison rurale, a troqué la mitre pour un chapeau de paille, la crosse pour un simple bâton de berger et l’anneau d’or pour un anneau taillé dans une noix amazonienne. Lorsque l’heure vient de lui trouver un successeur, il réunit les prêtres, les religieux et religieuses, les agents de pastorale et les leaders des communautés de base, et il les engage dans un chemin de discernement, comme aux premiers temps de l’Église, n’en déplaise à Rome et au nonce apostolique qui veulent garder cette démarche entourée du plus grand secret. « Il n’est pas suffisant d’être croyant, aimait-il répéter. Il faut aussi être crédible ! »

Pasteur, prophète, poète, écrivain, homme de prière et de paix, Pedro était humble et accueillant ; il abhorrait toute forme de violence, en particulier celle visant les plus petits de ses frères et de ses sœurs (Matthieu 25) ; c’est pourquoi il n’a jamais plié devant elle.

La santé au-delà de la médecine – Approches alternatives, complémentaires et globales

Share via
Send this to a friend