Relations Hiver 2021-2022 / Dossier
Accueillir la diversité de genre
L’auteur est musicothérapeute, étudiant au doctorat en service social à l’Université de Montréal et coordonnateur du projet Grandir Trans pour la Chaire de recherche du Canada sur les jeunes transgenres et leurs familles
Depuis septembre 2018, tous les samedis, un groupe de jeunes trans et non binaires de 14 à 18 ans se réunit à l’occasion d’une activité de thérapie par les arts que j’anime. Iels[1] y racontent leurs difficultés, leurs inquiétudes et, surtout, iels rigolent, dessinent, peignent, chantent ou même sculptent. L’activité se déroule en milieu d’après-midi pour laisser ces jeunes être des ados et dormir en avant-midi ; chaque personne participe quand elle le souhaite et les parents ne sont pas admis. Ces jeunes personnes sont avant tout des adolescents et des adolescentes qui traversent des étapes de développement par lesquelles toutes et tous passent dans la vie. Le corps change, les amitiés prennent une place majeure, il y a découverte de la sexualité, et les questions relatives à l’avenir deviennent plus importantes.
Dans le cas des jeunes qui participent au groupe, s’ajoutent à ces changements, déjà déconcertants pour plusieurs, un besoin constant et persistant d’exprimer leur genre à l’extérieur des normes sociales associées à celui qui leur a été assigné à la naissance. Iels expérimentent ainsi une « incongruence de genre », selon le terme utilisé par l’Association américaine de psychiatrie, qui s’accompagne typiquement d’une dysphorie de genre, c’est-à-dire d’un inconfort. Ce dernier peut être causé par des caractéristiques sexuelles primaires (organes génitaux) ou secondaires (pilosité, timbre de la voix, musculature, etc.), par les rôles sociaux (être un frère ou une sœur, un père ou une mère, etc.), ou même par l’identité de genre inscrite sur les papiers officiels (bulletins de notes, permis de conduire, contrat de cellulaire, etc.). Cet inconfort peut rendre difficile le maintien de ses obligations professionnelles, personnelles, sociales ou légales.
Les difficultés auxquelles font face les jeunes trans et non binaires sont toutefois loin de se limiter à ces expériences de malaise, parfois très profond. Il suffit de les écouter parler de leurs expériences scolaires et familiales pour constater de nombreux cas de discrimination et d’inconfort social. Alors que les violences dans les vestiaires sont de loin les situations les plus discutées dans les médias, d’autres plus insidieuses marquent le quotidien de ces jeunes. Pensons, par exemple, à un débat organisé dans le cadre du cours d’éthique et culture religieuse sur les droits des personnes trans. Imaginez l’expérience stigmatisante, voire traumatisante que ça peut être pour un jeune écoutant certains de ses camarades débattre de ses droits fondamentaux – et les contester pour les besoins de l’exercice. Il n’en faut pas plus pour en décourager plusieurs de se présenter en classe le lendemain matin. Une telle situation, moins médiatisée, a pourtant un réel impact sur la santé mentale de ces jeunes, risquant d’entraîner de l’anxiété, de la dépression, le décrochage scolaire, des pensées suicidaires et des tentatives de suicide ; des réalités que vivent davantage que les autres les jeunes trans et non binaires.
Ainsi, avant même de repenser, par exemple, l’infrastructure des toilettes et des vestiaires (qui sont aussi, soit dit en pensant, des lieux d’insécurité et de discrimination pour les jeunes cisgenres, soit celles et ceux s’identifiant au genre qui leur a été assigné à la naissance), il est beaucoup plus urgent de commencer par accueillir la diversité d’expression du genre affirmée par les jeunes trans et non binaires. La compassion, l’empathie, l’accueil sans jugement et sans remise en question de la diversité des formes d’expression de son identité de genre sont des attitudes essentielles à développer dans notre société. Il est primordial de laisser les personnes expérimenter tout en les protégeant le mieux possible des situations de discrimination, comme on doit d’ailleurs le faire à l’égard de tout enfant[2].
Dans la thérapie par les arts comme dans d’autres, il est reconnu que l’intervention auprès d’une population marginalisée ne s’arrête pas à la porte du bureau du ou de la thérapeute, qu’il est important de reconnaître et d’interpeller aussi les institutions, les organisations ou les individus qui ajoutent un poids au fardeau que porte cette population. Que l’on pense aux systèmes d’éducation et de santé, aux pharmacies, aux boutiques de vêtements ou aux services de téléphonie, pour ne donner que quelques exemples, l’existence même des personnes trans et non binaires n’y est pas toujours reconnue, et encore moins accueillie et respectée. La reconnaissance et le respect des droits de ces personnes requiert un véritable changement de société. Cela passe par des changements institutionnels, mais aussi sur le plan des mentalités. Je vous laisse donc sur cette réflexion : et vous, êtes-vous une personne prête à accueillir ces jeunes dans leur différence ?
La compassion, l’empathie, l’accueil sans jugement et sans remise en question de la diversité des formes d’expression de son identité de genre sont des attitudes essentielles à développer dans notre société.



