Relations Printemps 2022 / Dossier

L’ampleur des abus sexuels et spirituels commis au sein de l’Église catholique à travers le monde a révélé le caractère systémique de ce problème, engendrant une très grave crise. Mais malgré le courage des victimes qui dénoncent ces violences et en dépit des réformes tentées par l’institution, justice tarde à être rendue.

L’auteur est responsable de la recherche et adjoint aux communications au Centre justice et foi

De l’Australie au Chili, de l’Allemagne aux États-Unis, de la France au Mexique en passant par l’Irlande, la Pologne et le Canada, les scandales sexuels au sein de l’Église catholique, hélas !, se suivent et se ressemblent douloureusement. En dépit de l’immense diversité des lieux et des Églises nationales, des caractéristiques communes affleurent dans toutes ces affaires d’abus de pouvoir, d’abus spirituels, de perversion pédocriminelle et d’agressions sexuelles d’hommes, de femmes, d’enfants et de personnes vulnérables, perpétrées par des clercs, des religieux et des religieuses, mais aussi par des personnes laïques.

Face à cette déferlante de scandales tous plus nauséabonds les uns que les autres, les catholiques ont oscillé entre colère et déni, soif de justice et repli sur soi, défense de l’institution et désertion tranquille, sur fond de vagues d’apostasies et d’inertie ecclésiale. La renonciation du pape Benoît XVI, le 28 février 2013, fut l’un des nombreux symptômes de cette crise multidimensionnelle dont le catholicisme n’arrive pas à s’extirper.

Élu, notamment, pour nettoyer les écuries d’Augias et restaurer la crédibilité de l’Église catholique, le pape François tente péniblement – et parfois maladroitement – de réformer les institutions et la culture ecclésiales ayant rendu possible une telle faillite morale. Il le fait en fustigeant le cléricalisme, clé de voûte des abus multiformes perpétrés par ces « hommes de Dieu » dont la conduite contredit l’esprit même de l’Évangile.

 

ET LA VÉRITÉ VOUS RENDRA LIBRES

Bien qu’elles aient commencé à être dénoncées au grand jour dans les années 1990, les agressions pédocriminelles ne susciteront qu’une réaction tardive de l’Église en raison de l’incapacité de cette dernière à reconnaître la notion même de consentement, prisonnière qu’elle est du script sexuel naturaliste et « biologisant » [1] et de sa morale sexuelle. Ainsi, c’est moins l’agression sexuelle sur un mineur qui lui posait problème que la perversion du sacrement de la pénitence, les prêtres pédophiles manipulant souvent leurs victimes dans l’intimité de leurs confessionnaux, et dans le cadre de la direction spirituelle des fidèles.

Même après s’être ralliée du bout des lèvres au script sexuel libéral et après avoir (partiellement) reconnu la notion de consentement, l’Église a tardé à reconnaître les spécificités typiquement catholiques des agressions pédocriminelles perpétrées en son sein, qui touchent principalement les jeunes garçons et les adolescents. Longtemps, les cercles catholiques les plus conservateurs ont attribué ces perversions à la sécularisation des consciences, au relâchement des mœurs sexuelles, à l’influence des prêtres homosexuels (amalgamant sans vergogne pédocriminalité et homosexualité), ou encore à l’œuvre néfaste de quelques brebis galeuses – et isolées – au sein du clergé.

C’est dans les mains d’un clergé masculin et célibataire
que se cristallise le pouvoir de l’Église.
Cela favorise la perpétuation d’un
boys club...

UN PHÉNOMÈNE SYSTÉMIQUE

Loin d’être une nouveauté, les agressions pédocriminelles intracatholiques s’inscrivent dans ce système social total qu’a été le catholicisme romain en amont du concile Vatican II et qui persiste dans certains milieux conservateurs. Malgré la sécularisation des consciences, malgré les efforts de démocratisation de l’institution, à grand renfort de synodalité, de coresponsabilité et d’intégration progressive des personnes laïques aux instances décisionnelles de l’Église, la figure centrale, sacrale et « intouchable » du prêtre a résisté aux contestations et aux assauts de la modernité. Tant à l’échelle paroissiale que diocésaine et romaine, tant dans la liturgie que dans l’enseignement supérieur et la gouvernance ecclésiale, c’est dans les mains d’un clergé masculin et célibataire que se cristallise le pouvoir de l’Église. Cela favorise la perpétuation d’un boys club vivant dans un entre-soi clérical et mu par une mentalité de caste, de même que par une culture d’ayant droit.

La trajectoire de Theodore McCarrick, l’ex-cardinal et ex-archevêque de Washington, élevé à la pourpre par le pape Jean-Paul II malgré des allégations d’abus sexuels sur des mineurs et des séminaristes, est l’incarnation par excellence de cette culture de l’impunité qui l’a protégé, lui comme d’autres. Les nombreux cas de viols de religieuses par des membres du clergé sont du même ordre, révélant les abus spirituels et les abus de pouvoir déployés par des prêtres lubriques abusant de ces femmes et bafouant leur compréhension du vœu d’obéissance[2].

« Protégés » par leur état clérical et par les complicités et aveuglements qui se nouent dans cet univers clos sur lui-même, les clercs abuseurs profitent aussi des lenteurs et « largesses » du droit canon ainsi que l’arrivée tardive (au cours des années 2000) de protocoles de prévention des abus sexuels cléricaux. Sans oublier le laxisme et les improvisations qui ont caractérisé la « gestion » des actes de pédophilie, assimilés à de simples péchés ou à des incartades temporaires pouvant être « réglés » par une simple retraite fermée dans un monastère, ou par un séjour dans un centre de traitement pour prêtres déviants. On le sait, les clercs fautifs ont été transférés de paroisse en paroisse et, dans les cas extrêmes, ils ont été cachés et protégés des autorités civiles et policières, une fois les faits reconnus, de gré ou de force, par leurs supérieurs ecclésiastiques. Cela, jusqu’à ce que la situation devienne intenable, que des enquêtes journalistiques (celle du Boston Globe, en 2002, par exemple), policières et judiciaires (celle du grand jury de Pennsylvanie, notamment) et d’enquêtes publiques (la commission Sauvé, en France, entre autres) se multiplient, acculant certains diocèses à la faillite en raison des indemnités à verser aux victimes et du refus des assureurs de défrayer les coûts de ces recours en responsabilité civile.

Caroline Boileau, oeuvre tirée de la série guetter pratiquer anticiper tailler, aquarelle sur papier, 2017
Caroline Boileau, oeuvre tirée de la série guetter pratiquer anticiper tailler, aquarelle sur papier, 2017. Photo : Paul Litherland

UNE CULTURE DU SILENCE

Les prêtres abuseurs d’enfants ont aussi bénéficié d’une culture du déni à l’œuvre au sein des familles et des communautés paroissiales catholiques, pour lesquelles il était impensable, voire inconcevable qu’un « homme de Dieu » puisse être non seulement un agresseur, mais aussi un pervers narcissique ayant parfois fait des dizaines, voire des centaines de victimes, souvent sans ressentir la moindre culpabilité. Ou, pour le dire autrement, les victimes n’étaient jamais crues : ni par l’Église, ni par leurs proches, ni par leur famille, ni même par leur communauté d’appartenance, gardant à l’intérieur d’elles-mêmes ce terrible secret et cette profonde blessure[3] qui les gangrènent de l’intérieur, détruisant peu à peu leur dignité, leur estime personnelle et leur intégrité physique, entraînant idées suicidaires et comportements autodestructeurs. Jusqu’à ce que, dans un ultime sursaut de dignité, en prenant leur courage à deux mains, plusieurs acceptent de porter plainte, parfois quelques décennies plus tard, essuyant souvent le jugement de leurs proches et composant avec les manœuvres judiciaires des avocats des entités catholiques en cause, qui invoquent le délai de prescription pour disculper leurs clients.

C’était avant #MeToo et #ChurchToo. Avant l’apparition d’associations s’efforçant de donner une voix aux survivants et survivantes d’agressions cléricales. Avant l’adoption de protocoles de prévention des abus entre le milieu des années 1990 et le début des années 2000. Avant que l’Église catholique, décrédibilisée et placée au pied du mur, ne se livre – enfin – à un exercice de transparence et d’autocritique.

 

LE « MOMENT » FRANÇOIS

Élu dans le sillage des scandales sexuels et financiers que son prédécesseur Benoît XVI n’a pas eu la force de juguler, le pape François a d’abord soufflé le chaud et le froid face aux agressions pédocriminelles perpétrées par le clergé catholique. S’il contribue en effet à la création, en 2014, de la Commission pontificale pour la protection des mineurs, dont il confie la direction à l’archevêque de Boston, le cardinal Seán O’Malley, il tient toutefois des propos choquants à l’égard des victimes lors de son voyage apostolique au Chili, en février 2018. Il se porte alors à la défense de Mgr Juan Barros et défend le droit à la présomption d’innocence de l’évêque chilien, accusé d’avoir protégé le père Fernando Karadima, un abuseur notoire. En cela, il n’est guère différent d’un grand nombre de prélats, y compris à la curie, prompts à défendre les droits canoniques de leurs confrères prêtres et tendant une oreille souvent distraite aux souffrances et doléances des victimes d’abus sexuels. Au sein même de la Commission pontificale pour la protection des mineurs, la paralysie était telle que l’Irlandaise Mary Collins, représentante des victimes d’abus, a claqué bruyamment la porte le 1er mars 2017, jugeant l’institution déjà sclérosée, trois ans seulement après sa fondation.

L’année 2018 semble avoir marqué un tournant pour le pape et pour l’Église catholique. Cette année-là, les évêques catholiques du Chili remettent collectivement leur démission, au terme d’une enquête accablante sur les agressions pédocriminelles perpétrées par des clercs. Quelques mois plus tard, aux États-Unis, le grand jury de Pennsylvanie publie un rapport dévastateur faisant état d’un millier d’agressions pédocriminelles commises par des prêtres des six diocèses de cet État. En France, l’archevêque de Lyon, le cardinal Philippe Barbarin, remet sa démission au pape François, en juin 2019, après avoir été cité à procès pour ses silences et ses omissions dans l’affaire Preynat, une terrible affaire de pédophilie ayant eu lieu dans son diocèse ; il sera acquitté. Le film Grâce à Dieu de François Ozon en est inspiré.

En fait, on observe dès le 2 juillet 2017 un changement de ton et de style dans la gouvernance du pontife argentin, alors qu’il limoge le puissant cardinal Gerhard Müller, préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, accusé de paralyser les travaux de la Commission pontificale pour la protection des mineurs, à grand renfort de procédures légales canoniques. Plus significative encore est sa Lettre au peuple de Dieu du 20 août 2018, dans laquelle le pape François critique vigoureusement le cléricalisme, qu’il juge être l’une des principales causes des abus spirituels, des abus sexuels et des abus de pouvoir qui paralysent et décrédibilisent l’Église. Suit une rencontre d’urgence avec les présidents des conférences épiscopales afin d’enrayer une fois pour toutes ces logiques perverses et systémiques à l’œuvre dans l’institution. Le pape prend également l’habitude d’aller à la rencontre de survivants et de survivantes d’abus sexuels cléricaux, pour les entendre de vive voix et communier à leurs souffrances, exhortant d’ailleurs les prélats catholiques à en faire autant, dans une optique de justice réparatrice.

S’attaquer aux racines des abus sexuels et pédocriminels suppose de repenser les modalités de l’exercice du pouvoir dans l’Église et d’y réintroduire l’horizontalité esquissée par les pères conciliaires de Vatican II.

UNE TÂCHE TITANESQUE

Davantage rénovateur que révolutionnaire, le pape François n’a pas encore apporté de réponse structurante à la culture de l’abus et aux rapports de pouvoir malsains qui animent toujours le catholicisme romain. Il s’agit-là d’un chantier proprement herculéen qui suppose une réforme radicale de la morale sexuelle, de la liturgie, de l’ecclésiologie, voire de la catéchèse de l’Église catholique, qui contribuent toutes à sacraliser et à magnifier la figure du prêtre, à tenir les femmes aux marges des leviers de commande de l’institution et à cantonner les personnes laïques dans une posture d’infériorité à l’égard des clercs.

S’attaquer aux racines des abus sexuels et pédocriminels suppose de repenser les modalités de l’exercice du pouvoir dans l’Église et d’y réintroduire l’horizontalité esquissée par les pères conciliaires de Vatican II dans la constitution Lumen gentium. Cela suppose de donner chair à la synodalité, à la coresponsabilité et à la culture partenariale présentées dans de nombreux documents romains et diocésains, mais dont on ne voit pas encore les fruits concrets. Cela nécessite aussi de mettre en place une spiritualité du laïcat poussant les chrétiennes et les chrétiens de la base à questionner, à mettre au défi et à confronter leurs pasteurs et les évêques lorsque l’agir ecclésial leur semble être en porte-à-faux avec les interpellations radicales de l’Évangile. C’est dans cette tension créatrice entre toutes les personnes baptisées, ordonnées ou non-ordonnées, que sera jugulé le cléricalisme si fréquemment conspué par le pape François.

S’attaquer aux racines des abus sexuels et pédocriminels suppose, aussi, de donner aux femmes catholiques, ces ouvrières de l’Église, la place qui leur revient dans l’institution, en cessant de leur refuser l’accès aux espaces et aux lieux de pouvoir, tant symboliques que politiques. Leur exclusion se fait sur la seule base de leur sexe biologique, alors que leurs dons, leurs charismes, leurs compétences et leurs appels à servir les préparent pourtant à prendre leur place. L’heure est venue de renouer avec une autre image de Dieu-e, celle d’une Mère compatissante, aimante, solidaire et attentive. Il est d’ailleurs symptomatique de constater que, face aux abus sexuels et pédocriminels, les voix les plus prophétiques ont été celles de femmes d’Église, pensons à Véronique Margron, Mary Collins, Anne Soupa, Christine Pedotti, Isabelle de Gaulmyn et combien d’autres ?

Enfin, il semble primordial d’affronter le nœud théologique de la sexualité, à commencer par ce rapport malsain au corps, au plaisir et à l’intimité charnelle, deux dimensions constitutives de la condition humaine qui sont appréhendées avec méfiance, sinon avec mépris par l’institution romaine. La sacralisation de la continence sexuelle masculine, seule voie d’accès aux leviers de pouvoir dans l’Église, continue de faire du prêtre un virtuose ascétique dont le refus de la sexualité est un gage de sainteté, donc de supériorité sur les personnes laïques. S’il ne peut, en soi, être un rempart contre les abus spirituels et sexuels, le mariage des prêtres permettrait d’opérer cette déliaison entre (a)sexualité, sacralité et pouvoir dans l’Église. L’heure n’est-elle pas venue d’adopter une vision plus positive de la sexualité et du plaisir au sein de la culture catholique, comme y invitent déjà certaines théologiennes et théologiens[4], sans évacuer, il va sans dire, la nécessité de conjuguer amour et volupté ?


[1] Constance Lalo et Josselin Tricou, « « Si cet homme n’avait pas été prêtre ». Patriarcalité du pouvoir, script catholique et pédocriminalité dans l’Église », Cahiers d’histoire, no 147, 2020.
[2] Voir le documentaire d’Éric Quintin et Marie-Pierre Raimbault, Religieuses abusées, l’autre scandale de l’Église, Arte TV, 2019.
[3] Jean-Guy Nadeau, Une profonde blessure. Les abus sexuels dans l’Église catholique, Montréal, Médiaspaul, 2020.
[4] Lise Baroni et Michel Dansereau, Un Dieu érotique. Correspondance amoureuse, Montréal, Fides, 2017.

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