Relations Été 2023 / Culture

Habiter le monde en poète

Jean-Claude Ravet

À la croisée des chemins

La fin du néolibéralisme.
Regard sur un virage discret 

Claude Vaillancourt
Écosociété, COLLECTION POLÉMOS, Montréal, 2023, 200 p

Claude Vaillancourt est écrivain et essayiste en plus d’être engagé socialement, notamment au sein de l’organisation altermondialiste ATTAC-Québec, dont il est président. Depuis plus de 20 ans, son cheval de bataille est l’emprise du néolibéralisme sur la société et ses effets délétères sur le lien social, le bien commun, les services publics et la culture. Ce parcours convainc de porter une attention particulière à son dernier essai. D’ailleurs, la qualité de son analyse et son souci de clarté en font une œuvre pédagogique remarquable pour qui cherche à comprendre notre époque, à grands traits bien brossés, à travers ses enjeux de société les plus cruciaux.

La thèse de l’auteur est que le règne sans partage du néolibéralisme – décrit avec précision et concision autant comme une idéologie que comme une politique économique – est définitivement derrière nous. La crise écologique et climatique de plus en plus éprouvée, couplée aux conséquences de la récente pandémie de la COVID-19, l’a discrédité pour de bon. Le roi est nu : la fausseté de ses dogmes suivis à l’aveugle (libre-échange, financiarisation et privatisation à tous crins, fiscalité bienveillante pour les riches et ruissellement de la richesse vers le bas) est dévoilée au grand jour, ainsi que ses effets tragiques sur la société, aux antipodes des solutions requises devant l’urgence écologique.

Ainsi, le mur de l’idéologie dominante, sur lequel la gauche n’a cessé de se fracasser durant des décennies sans même l’ébranler, se fissure de lui-même jusqu’à chambranler. Caractérisée par un flou idéologique, la période actuelle serait celle d’un postnéolibéralisme – un néologisme quelque peu alambiqué, mais qui traduit bien le présent état d’incertitude. Or, pour l’auteur, cette brèche dans le système capitaliste est une véritable « chance » pour la gauche altermondialiste et pour les mouvements sociaux de faire progresser leurs visées émancipatrices.

Vaillancourt n’est pas naïf. Le capitalisme est loin d’être en péril. Les transnationales – pharmaceutiques, extractivistes, technologiques – et les institutions financières sont plus puissantes que jamais. Ce sont encore elles qui orientent les choix politiques, économiques, sociaux et culturels, et donc l’avenir des sociétés. Mais leur image a terni. Leur pouvoir dorénavant sans mystification ni justification est ainsi vécu de plus en plus comme une domination. C’est là leur talon d’Achille, selon l’auteur, une autre fissure par laquelle la gauche peut, politiquement, faire avancer ses pions.

Ce plaidoyer teinté d’optimisme et de volonté s’appuie sur le fait que ce temps d’incertitude est aussi une croisée des chemins. Parmi ceux qui se présentent à nous, il y a, d’abord, celui de la continuité du « néolibéralisme déliquescent, mais encore vigoureux » (p. 189), qui ne peut être évidemment que catastrophique, et celui, plus inquiétant encore, de la « grande régression destructrice » (p. 94) menée par une extrême droite décomplexée prônant la radicalité libertarienne, jumelée à un autoritarisme nécessaire à sa mise en œuvre.

Vient ensuite le chemin qui prévaut actuellement, celui d’une « gauche » libérale embourgeoisée, sorte d’amalgame sans saveur de la droite, du centre droit et du centre gauche, tournant le dos au néolibéralisme, mais qui propose en retour des mesures sans mordant, nous entraînant vers la catastrophe, comme les deux chemins précédents, mais, cette fois, sur une pente douce. Se dessine enfin la voie chère à l’auteur, la seule pour lui qui soit viable, celle d’une gauche qui ne gère pas à la pièce les symptômes de la crise sociétale et écologique, mais qui prend à bras-le-corps ses causes profondes. C’est celle des grands changements à la hauteur des défis de notre temps, misant sur la transition écologique, la distribution des richesses, une fiscalité progressive, ainsi que sur la lutte contre la surconsommation, la financiarisation et la culture abrutissante promue par les GAFAM de ce monde. L’auteur est conscient que cette voie est la moins probable des quatre, les élites financières y voyant la vraie menace à leur ordre du jour – la croissance destructrice et le tout-au-profit.

Seule la vitalité des mouvements sociaux peut surmonter cet obstacle. Encore faudrait-il pour cela qu’ils dépassent leurs divisions et qu’ils fassent de la lutte pour l’écologie « la mère de toutes les luttes » (p. 196), sans laquelle les autres seraient vaines.

Habiter le monde en poète

Share via
Send this to a friend