Relations mars-avril 2016

La résistance, impératif de notre temps

Dominique Boisvert

75 ans de Relations – Résister pour rêver à demain

L’auteur, collaborateur de Relations, a été membre du comité de rédaction de 1994 à 1999
 
 
Résister a toujours fait partie de l’ADN des chrétiens. Jésus de Nazareth ne s’est pas fait que des amis en annonçant sa bonne nouvelle, ni chez les chefs religieux, ni chez les maîtres politiques de son temps. Jusqu’à y laisser sa vie, comme beaucoup de ses disciples par la suite. Et les siècles où l’Église a cessé d’être résistante parce qu’elle partageait désormais le pouvoir avec les puissants ne sont pas particulièrement à son honneur.
 
La naissance de Relations, durant la Seconde Guerre mondiale dans un Québec encore profondément catholique, est elle-même l’expression d’une résistance, même si on n’aurait jamais utilisé ce terme à l’époque. Il s’agissait, dans un monde « menacé de sauvage destruction », de lui réapprendre « l’incarnation du spirituel dans le temporel » (« Présentation », Relations, no 1, janvier 1941). Relations voulait être, dès sa fondation, un acteur dans la construction de cette « cité harmonieuse dont rêvait si chrétiennement le socialiste Péguy ».
 
Le courage qu’exige cette résistance aux pouvoirs établis, surtout quand ils reposent sur des injustices, n’a pas tardé à se manifester. Dès 1948, Relations osa, la première, dénoncer les méfaits de la silicose en y consacrant un dossier spécial rédigé par le journaliste franco-américain Burton Ledoux. « L’affaire silicose » coûta d’ailleurs son poste au directeur et cofondateur de Relations, Jean-d’Auteuil Richard, avant d’être reprise par Le Devoir et d’aboutir, quelques années plus tard et après la grève d’Asbestos (1949), aux premières mesures publiques contre les maladies professionnelles.
 
Bien sûr, la distance critique entre Relations et sa société (incluant l’Église) n’a pas toujours été la même au fil des ans et des équipes de rédaction. J’ai moi-même connu la revue surtout à partir des années 1980 et je peux témoigner que, depuis ce temps, Relations n’a cessé d’être une voix de plus en plus forte et claire pour la défense des petits et des exclus contre la domination tranquille de l’ordre établi.
 
Mais la résistance tient aussi de la manière de regarder le monde. Toute la différence vient du regard qu’on porte sur lui. Jésus, lui, n’a jamais caché sa préférence pour les petits et les exclus de sa société, nous montrant le chemin à suivre. Car la résistance dépend beaucoup du point de vue d’où nous choisissons de voir ce qui nous entoure.
 
Or, toutes les sociétés fonctionnent rapidement selon les règles établies par les puissants. Malgré les bonnes volontés de départ (quand elles existent), la logique organisationnelle prend vite le dessus pour favoriser le statu quo qui avantage les plus forts, les plus intelligents, les plus riches ou les plus malins. C’est d’ailleurs pour cela que, dans la tradition biblique, Dieu invitait le peuple juif à pratiquer régulièrement le « jubilé » (voir Lévitique, 25) : tous les 50 ans, il fallait remettre les compteurs à zéro et proclamer la libération dans tout le pays, rendre leurs dettes aux débiteurs, libérer les esclaves, mettre champs et bétail au repos sabbatique.
 
Cet « autre monde possible » à créer constamment et auquel aspirent sans cesse les humains est celui que défend Relations : un monde de justice et de paix, où chacun a sa place et se préoccupe de son prochain et du bien commun avant de chercher son propre intérêt personnel. Ce monde que Jésus nomme le Royaume, et que la plupart jugeront sans doute utopique, est le point de vue assumé de Relations, sa manière de regarder la réalité. D’où le combat persévérant que mène la revue contre le néolibéralisme mondialisé qui entend imposer ses diktats à l’ensemble des nations – combat auquel j’ai contribué notamment dans le dossier « Rompre ! » (Relations, no 633, septembre 1997)[1]. D’où aussi sa critique régulière de la marchandisation du monde.
 
Relations connaît pourtant bien les impératifs de la realpolitik. Elle est consciente des contraintes du réel, des limites du pouvoir, du temps nécessaire pour opérer des transformations, surtout quand elles sont importantes. Mais la revue refuse de se laisser dicter son regard par toutes ces invitations aux compromissions. Elle sait que pour créer du neuf, il faut d’abord être capable de l’entrevoir, de le rêver, de le nommer. C’est en résistant d’abord aujourd’hui aux innombrables formes d’inacceptable[2] qu’on peut annoncer des possibles différents qu’on aura le goût de construire pour demain.
 
Si Relations est souvent à contre-courant des idées dominantes, ce n’est pas pour le plaisir de se faire remarquer. C’est pour indiquer, modestement mais courageusement, la direction à prendre pour ceux et celles qui veulent construire une « société juste », ce qu’elle s’efforce de faire, avec des hauts et des bas, depuis 75 ans.

 


[1] J’ai repris et développé, 15 ans plus tard, ce dossier dans Rompre ! Le cri des « indignés », Montréal, Écosociété, 2012.
[2] Ibid. p. 39-46.

La résistance, impératif de notre temps



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