Relations juillet-août 2018

Véro Leduc

La trajectoire historique de la sourditude

L’auteure est professeure au Département de communication sociale et publique et au programme de baccalauréat en action culturelle de l’UQAM. Elle est la première personne sourde à occuper un poste de professeure dans une université au Québec.

Entre oppressions diverses et affirmation culturelle et identitaire, une appartenance commune s’est tissée au sein des communautés sourdes à travers l’histoire.

 

L’univers des cultures sourdes est riche et complexe, particulièrement lorsqu’on l’appréhende historiquement à travers, d’une part, les « études sourdes » (Deaf studies), qui considèrent les rapports de pouvoir entre les personnes sourdes et les personnes entendantes comme sites d’oppression et d’agentivité et, d’autre part, les études culturelles (Cultural studies), qui offrent un éventail d’outils analytiques critiques à propos des cultures minorisées.

Rappelons d’abord que si la surdité est un terme issu du champ médical, le concept de sourditude (deafhood), inventé en 2003 par le chercheur sourd Paddy Ladd, met pour sa part « l’accent sur la position existentielle des personnes sourdes plutôt que sur la surdité en tant que pathologie ou condition physique[1] ». Il s’agit là d’une avancée significative qui contribue à déconstruire la vision dominante de la surdité comme manque et incapacité. Le concept de sourditude évoque toutefois une dimension essentialiste se limitant aux dimensions identitaires, ce qui sied peu aux perspectives critiques, contrairement à un concept comme celui de genre, qui ne nomme pas directement la féminité, la masculinité, l’androgynie ou l’hétéronormativité, par exemple, mais qui permet de les appréhender et d’y réfléchir à travers diverses perspectives politiques et épistémologiques.

Faute de mieux, le concept de sourditude peut néanmoins servir de parapluie pour réfléchir à ce que cela signifie de vivre en tant que personne sourde, au devenir sourd (un vécu qui se transforme avec le temps) ainsi qu’aux rapports de pouvoir marqués notamment par l’audisme – à savoir un système normatif qui valorise les personnes entendantes et leurs façons de vivre (ex. : entendre, parler) et place les personnes sourdes en situation de subordination ou de discrimination, et ce, par un ensemble de pratiques, d’actions, de croyances et d’attitudes.

Des points de repère historiques
Historiciser la sourditude ne signifie pas rendre compte d’une histoire exhaustive des cultures ou des personnes sourdes. Il s’agit plutôt de mettre de l’avant, de manière brève et concise, certains événements qui ont forgé et forgent encore l’imaginaire, l’appartenance et le devenir sourds en tenant compte des rapports de pouvoir qui les traversent.

Parmi ces événements, citons le Congrès international pour l’amélioration du sort des sourds qui ordonne, à Milan en 1880, l’abandon de la langue des signes dans l’enseignement. En effet, la résolution première de ce congrès réitère « l’incontestable supériorité de la parole sur les signes », une conception oppressive encore largement présente aujourd’hui. La publication de l’ouvrage aux accents darwinistes (voire eugénistes) Memoir upon the Formation of a Deaf Variety of the Human Race (1884) d’Alexander Graham Bell – qui, en plus d’être connu pour avoir inventé le téléphone , était aussi un enseignant aux personnes sourdes défendant farouchement l’oralisme –, ou encore l’extermination de personnes sourdes et handicapées par les nazis durant l’Holocauste constituent d’autres points d’ancrage historiques qui ont marqué les cultures et l’imaginaire sourds. Situer ces évènements comme des manifestations de violences historiques et culturelles est nécessaire à l’historicisation de la sourditude, même si cette dernière ne saurait se limiter à l’oppression des personnes sourdes.

Déjà en 1852, le leader sourd français Ferdinand Berthier invite les personnes sourdes à « devenir maîtres de leur historicité, de leur être et de leur devenir[2] ». S’il existe depuis le XIXe siècle une conscience chez les personnes sourdes de former une collectivité, l’idée d’une fierté sourde[3] gagne en popularité dans les années 1970-1980, période qu’on a qualifiée de « Réveil sourd ». De fait, les Sourds et les Sourdes ont toujours été définis par les autres, plus précisément par les personnes entendantes. Bien que les gestes aient précédé la parole et que les personnes sourdes communiquent en signant depuis les temps anciens, rappelons que ce n’est que dans les années 1960 que les langues des signes ont été reconnues comme des langues à part entière, grâce aux travaux du linguiste William Stokoe. La notion de cultures sourdes, au sein desquelles les langues des signes occupent une place prépondérante, fait ainsi apparaître une distinction entre les mondes sourds et entendants, mais surtout, elle attire l’attention sur une identité souvent innommée, l’identité culturelle entendante en tant que figure dominante. Le mouvement sourd qui prend son envol dans les années 1980 mobilise une affirmation positive ancrée dans la conviction que les Sourds et les Sourdes perçoivent et vivent le monde différemment. Au Québec, Raymond Dewar (1952-1983), un leader sourd impliqué activement dans la défense des droits des siens, avait affirmé, peu de temps avant sa mort prématurée : « Désormais, nous avons cessé de nous laisser modeler. Nous sommes sourds et avons pris conscience de notre différence. Nous sommes nous-mêmes. Oui, nous avons cessé de faire semblant d’entendre. »

Au sein des études sourdes, des auteurs invitent ainsi à passer de la notion de « perte auditive » à celle de « gain sourd »[4]. Ce renversement s’opère également en déplaçant le point de différenciation : le marqueur n’est plus tant la surdité elle-même que l’usage d’une ou de plusieurs langue(s) des signes. On passe donc d’une conception médicale associée à la déficience à une conception culturelle associée à l’émancipation. Historiquement, l’incapacité d’entendre a été appréhendée par un paradigme médical la désignant comme une caractéristique individuelle anormale et pathologique. Le modèle social développé par les études sur le handicap (Disability studies) a contribué à concevoir le handicap comme résultant de conditions structurelles limitant l’accessibilité sur le plan social, culturel, politique et communicationnel. Dans cette perspective, des personnes sourdes et malentendantes insistent sur l’importance de déconstruire et d’éliminer les obstacles à leur pleine participation sociale plutôt que de chercher à « guérir » la surdité. Par ailleurs, les langues des signes étant des langues à part entière, le modèle social du handicap ne suffit pas à prendre en compte toute la complexité de la sourditude. Au Québec, les personnes sourdes forment une minorité culturelle et linguistique qui compte sur de nombreuses années de revendication pour une officialisation des langues des signes québécoise (LSQ) et américaine (ASL)[5]. Au-delà des perspectives qui permettent de saisir les enjeux propres à la communauté sourde, cette dernière, bien que forte de son histoire, de ses luttes et de ses gains, souffre par ailleurs de son manque de visibilité.

Les représentations culturelles sont constitutives de ce que nous pouvons envisager comme étant de l’ordre du possible et de l’intelligible. Dans le contexte social actuel où l’information à l’égard de la surdité et des personnes sourdes est forgée largement par les perspectives médicales, la présence famélique voire l’absence complète de personnages sourds au cinéma, à la télévision et au théâtre en dit long sur la place des personnes sourdes dans la société québécoise. Le rôle de Sara, interprété par l’actrice sourde Chantal Giroux dans le film Un crabe dans la tête (2001), commence à dater… Dans la foulée des critiques d’appropriation culturelle adressées au film français La famille Bélier (2014), dans lequel des personnes entendantes interprètent des rôles de Sourds, permettons-nous de rêver que les scènes et les écrans québécois fassent de la place à des personnages sourds… interprétés par des personnes sourdes. En ce sens, le désir d’une plus grande visibilité culturelle sourde invite à une réflexivité et à une ouverture chez les divers acteurs culturels entendants qui ont un rôle à jouer dans le vaste monde des arts et de la culture.


[1] Véro Leduc et Line Grenier, « Signer/connecter : Enjeux croisés du vieillissement, des technologies et de la sourditude », Revue canadienne de communication, vol 42, no 2, 2017.

[2] Charles Gaucher, Ma culture, c’est les mains. La quête identitaire des sourds au Québec, Québec, Presses de l’Université Laval, 2009.
[3] Le concept de fierté peut être compris par la revalorisation d’une identité stigmatisée, ou par la réappropriation des insultes. C’est le cas par exemple du terme « queer » s’adressant aux personnes des minorités sexuelles et de genre qui a été réapproprié afin de déconstruire leur dévalorisation et la honte liée à la stigmatisation.
[4] Pouvoir converser en signant à travers une fenêtre, dans un environnement bruyant ou de part et d’autre de la voie du métro : voilà des exemples manifestes de « gain sourd ».
[5] Voir à ce sujet le premier article bilingue français-LSQ : Pamela Witcher, Geneviève Deguire, Julie Chateauvert et Dominique Lemay, « La communauté sourde québécoise. Une minorité linguistique en lutte ! », À bâbord !, no 53, mars 2014. En ligne : <ababord.org/La-communaute-sourde-quebecoise>.

S’ouvrir à la culture sourde

Restez à l’affut de nos parutions !
abonnez-vous à notre infolettre

Share via
Send this to a friend