Photo : DAVIDSONLUNA/Unsplash
24 décembre 2021

Noël ou l’histoire hors de ses gonds

Si on excepte le détournement consumériste de la fête, Noël est un cadeau précieux à l’aventure humaine : un éblouissement devant la vie fragile, une célébration de l’enfance, porteuse de nouveaux commencements et de rêves qui font vivre. Et qui prête encore l’oreille, ne serait-ce que par inadvertance, à sa voix d’évangile qui l’a mise au monde, peut y déceler aussi les traces d’une mémoire décapante, à même d’épurer et d’aviver l’existence, que celle-ci soit engluée dans le superflu, bouffie de chimères, accablée d’impuissance, d’angoisse ou de souffrance, ou encore soumise à des puissances autant destructrices qu’envoûtantes. Certes, Noël est sans doute devenue pour un grand nombre de personnes – détournées du religieux comme d’une gangue oppressante ou d’une vieillerie inutile –, une fête inaudible, voire insignifiante. Que pourrait bien nous dire d’actuel ou de vital son récit d’un autre âge, se dit-on en effet ? Peut-être l’inespéré…  

Ce ne serait pas rien dans une société qui, après avoir rendu un culte aveugle au Progrès et constaté la dévastation que cela a produit, est tentée de se tourner vers une autre idole : la Fatalité. En voilà une qui ne promet plus rien, mais enjoint aux populations de faire comme si de rien n’était, business as usual. À l’exemple de ceux qui, cyniques, insouciants ou dopés par leur richesse et leur pouvoir, festoient au milieu de ruines, et admirent la Terre du haut de l’espace, en étrangers, un verre de champagne à la main, en lui portant un toast : « Après nous, le déluge… ».   

L’espérance donnée aux désespérés    

Noël, la fête de l’enfance, vraiment ? Difficile de s’en persuader alors que nos gouvernements bradent l’avenir de nos enfants en tergiversant, par lâcheté ou par conformisme, sur les mesures à prendre pour la survie et le bien-être des générations futures, au lieu d’agir avec courage, ici et maintenant. Mais assurément, oui, Noël est la fête de l’enfance si l’on en écoute le récit qui fut conté la première fois en Palestine – non pas en fidèles, mais simplement comme êtres de désir qui puisent dans les mythes, la poésie et le revers des choses des raisons de vivre et d’espérer. On s’apercevrait alors que l’étoile de Noël ne s’est jamais éteinte, mais brille encore dans les nuits noires du monde, comme une folie joyeuse, mettant en marche, comme en l’an 1, les invisibilisés de la société, comme l’étaient les bergers jadis et comme le sont encore les pauvres. Un filet de joie inaltérable peut jaillir au milieu de la souffrance, de la guerre, de l’abandon, de l’opprobre et de l’aversion, contre tout espoir, comme la puissance de la fragilité.  

Les cris des Rachel pleurant la mort de leurs enfants (Matthieu 2:18) ne sont jamais loin de la fête ; à l’or, l’encens, la myrrhe offerts par les mages à l’Enfant Dieu fait écho la croix du réprouvé. Noël est à un pas de la Passion. La crèche, du gibet. Même Bonne nouvelle aux écrasés et à la souillure du monde. Celui que les puissants ont cru museler pour l’éternité, ne pouvait naître que sur les routes, comme un sans-logis ou un réfugié, accompagné des chants d’une nuée d’anges, d’un chœur d’écorchés, offensant les oreilles délicates de gens bien nés et bien-pensants, mais intriguant les exclus, éveillés soudain à son désir de vivre flétri par la dureté et la violence du temps. C’est l’espérance têtue de l’aurore, soulevant les prostrés, soutenant leur marche claudicante et leur combat acharné, donnant aux cris des pauvres et de la Terre le poids de la justice infinie.  

Noël fait mémoire de l’impossible surgissant de l’implacable réel, déboîtant ses gonds, suintant du sens dans l’apparent absurde, angoissant les Hérode de tous les temps à l’idée que l’histoire ne leur échappe, que leur cortège triomphal, écrasant tout sur son passage, puisse se heurter à l’inouï. Le diktat qui leur octroie tout le festin et à la multitude que les miettes s’en trouve ébranlé. Noël est un non ferme à l’humiliation, un oui sonore à la vie digne. Ce qui est peut-être, autrement dit, Dieu. 

Noël, c’est la naissance qui brave la déchéance et renverse le pétrifié, c’est l’enfant qui dénude l’empereur par son innocence subversive. C’est la fragilité de la vie qui dévoile l’essentiel, sans se soucier des risées des nantis et repus, qui préfèrent ramper devant le réalisme d’État – cette « bonne conscience des salauds », disait Georges Bernanos – et fermer les yeux devant l’urgence du temps. C’est qu’ils savent très bien qu’un monde délivré du profit qui ravage la Terre, du pouvoir qui écrase, du confort qui endort, de la haine du vivant, est un monde qui leur est violemment hostile et qui annonce la fin de ce sur quoi s’est bâtie leur existence.  

Oui, affirmons-le, Noël est la fête de l’enfance : elle est promesse et jugement, selon que l’on soit du côté de la vie ou du côté de la mort. L’Enfant Jésus est comme un feu qui couve sous les cendres, une étincelle suffit à l’embraser. « Et comme je voudrais qu’il brûle déjà » (Luc, 12 :49), a dit celui qui est né cette nuit-là. Joyeux Noël ! 



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