Un système d'irrigation en Californie. Photo : (Steve Harvey/ Unsplash)
1 décembre 2021 et

La Bourse ou la vie, ou quand la grande finance accapare un bien commun

L'autrice et l’auteur sont respectivement enseignante retraitée, bénévole à Eau Secours, et membre du conseil d’administration de l'Agora des Habitants de la Terre, et professeur émérite à l'Université catholique de Louvain, fondateur de l'Université du bien commun et de l'Agora des Habitants de la Terre

Depuis près d’un an, il est désormais possible de spéculer en bourse sur le prix de l’eau aux États-Unis. Une inquiétante dérive qui s’inscrit dans une tendance lourde à la privatisation et à la marchandisation de ce bien commun, et contre laquelle une mobilisation mondiale s’organise.

Depuis le 7 décembre 2020, l’eau peut être achetée, négociée et vendue à la Bourse de Chicago alors qu’entrait en vigueur l’indice Veles California Water (NQH20), qui permet l’achat de contrats à terme sur cette ressource vitale. Ce type d’instrument financier permet aux spéculateurs de parier sur le prix futur de l’eau et de négocier des contrats spécifiquement pour le marché de la Californie, de manière à supposément protéger les agriculteurs contre la volatilité du prix de l’eau. Il n’est pas anodin que ce soit d’abord l’eau de la Californie qui soit ainsi financiarisée. Non seulement les changements climatiques s’y traduisent déjà par de grandes sécheresses et des incendies majeurs, mais cette région produit des amandes et des pistaches pour le monde entier, des cultures particulièrement hydrivores. Elle produit aussi le tiers des légumes consommés aux États-Unis. De plus, malgré les problèmes de sécheresse, la multinationale Nestlé puise dans les réserves d’eau souterraine de l’État pour l’embouteillage. Il s’agit d’un cas de figure d’une gestion de l’eau qui répond à une logique marchande, qui fait fi du droit à l’eau et à l’assainissement – pourtant reconnu comme un droit humain par l’Assemblée générale des Nations unies dans sa résolution 64/292 de 2010.

Alors que la financiarisation de l’eau est justifiée par sa rareté et présentée comme un moyen d’en faire une utilisation plus rationnelle et efficace grâce aux mécanismes de marché, que se cache-t-il en vérité derrière cette rareté ?

Il faut d’abord savoir que la rareté actuelle de l’eau potable dans certaines régions n’est pas liée à son épuisement à l’échelle mondiale. Sa quantité est stable sur notre planète depuis le début de son cycle, mais elle est de plus en plus polluée par les mines, l’exploitation du pétrole et du gaz, par l’agriculture et l’industrie. C’est donc l’eau potable de qualité qui se fait rare. Puis, il y a divers conflits l’entourant, et ce, partout sur la planète : pensons aux colonies israéliennes qui assèchent la Palestine ou aux tensions entre le Mexique et les États-Unis pour le partage des eaux du Rio Grande/Rio Bravo. L’eau de qualité étant plus en demande, elle devient donc, pour les investisseurs, une marchandise génératrice de profits dont la valeur risque d’augmenter avec la rareté.

S’opposent ainsi deux visions : la première voyant l’eau comme un bien commun devant être partagé équitablement entre tous les habitants et les habitantes de la Terre, et gérée par des institutions démocratiques ; la seconde, qui considère l’eau comme une marchandise comme les autres, réservée à ceux et celles qui pourront se la payer et qui sera vendue au plus offrant au détriment des plus pauvres et de la viabilité des écosystèmes. C’est d’ailleurs sur ce premier principe que le nouveau rapporteur spécial des Nations unies sur le droit à l’eau et à l’assainissement, Pedro Arrojo-Agudo, a insisté lorsqu’il a déposé son rapport en octobre 2021.

Une fâcheuse indifférence

Pendant que la grande finance spécule sur la rareté de l’eau potable et en tire profit, il y a peu de réactions face à cette mise aux enchères d’un bien commun. Les médias ont ignoré cet enjeu et la population est peu ou pas informée de ses conséquences sur leur accès à l’eau. Les pouvoirs publics se mettent au service de la grande finance négligeant leur rôle de protecteurs du bien commun pour tirer eux-mêmes des avantages financiers ou électoraux. En se taisant, ils approuvent tacitement la légitimité du modèle de gouvernance du Conseil mondial de l’eau, alors que pour les défenseurs et défenseuses du droit de l’eau, elle est inacceptable.

Formé de gouvernements, de la Banque Mondiale, de l’UNESCO, du Fonds monétaire international, d’ONG et de multinationales comme Veolia et Suez, le Conseil mondial de l’eau, depuis sa création en 1996, a démontré son inefficacité à contrer la privatisation de l’eau. Cela s’explique par le poids des entreprises privées qui le composent. Leur rôle s’apparente plus à celui de lobbyistes au service de l’industrie qu’à celui de participants neutres au service de l’accès à l’eau pour tous et toutes, et cela est particulièrement visible lors de la tenue du Forum mondial de l’eau (FME), tous les trois ans. Pour les membres de ce Conseil, l’eau est un bien commercial comme un autre. Il préconise donc de confier son exploitation aux compagnies privées et de lui attribuer un prix qui, selon le principe de la libre concurrence, serait directement répercuté sur les consommateurs. L’État ne serait alors qu’un simple régulateur comme dans le cas du pétrole. Cette vision est vivement contestée par les groupes de la société civile qui défendent l’eau comme un droit fondamental et qui organisent le Forum alternatif mondial de l’eau (FAME), un contre-événement qui se tient à la même période et dans la même ville que le FME. Parions que la prochaine édition, qui aura lieu Dakar, au Sénégal, en mars 2022, pourra attirer l’attention sur les inégalités quant à l’accès à l’eau potable en Afrique subsaharienne où 76 % des habitants et des habitantes en sont privés.

À l’échelle mondiale, ce sont 2 milliards d’êtres humains qui vivent encore sans eau potable, 3,6 milliards sans toilettes ou installations sanitaires, et 2 millions de décès y sont reliés chaque année. Malheureusement, l’ONU subit aussi les fortes pressions du Conseil mondial de l’eau et de la Banque mondiale et les compromis face à l’enjeu de la privatisation sont de toutes les discussions. La mise en bourse de l’eau est en contradiction totale avec la résolution de 2010 sur le droit à l’eau. Face à ce constat d’impuissance, un nouveau mécanisme de contrôle citoyen devient donc urgent, tel un Conseil mondial des citoyens pour la sécurité commune de l’eau et l’établissement de l’Assemblée mondiale de l’eau pour veiller à la responsabilité commune envers la nature et le reste des êtres vivants qui ont tous besoin d’eau pour vivre.

Un triste anniversaire

Afin de sensibiliser la population et les décideurs et décideuses sur les conséquences désastreuses de la privatisation et de la financiarisation de l’eau, l’Agora des Habitants de la Terre propose une mobilisation mondiale le 7 décembre 2021 pour marquer le premier anniversaire de l’entrée de l’eau en bourse. Parmi les actions prévues, il y a l’encerclement, avec des contenants d’eau, des Bourses et Parlements dans diverses grandes villes du monde dont Montréal et une campagne visant à inonder de lettres des personnes élues ou à la tête des compagnies responsables de cette mise à mal du bien commun.

Il est préoccupant que l’eau ait fait son entrée en bourse sans faire de vagues ! Car le contrôle de l’eau, sans aucun doute la ressource la plus précieuse et indispensable sur Terre, donne un pouvoir de vie ou de mort sur tout le vivant. Les décisions en cette matière devraient être basées sur les besoins des communautés concernées et non pas sur les visées des compagnies dont le profit est le seul moteur. Qui veut laisser à la grande finance le droit de décider qui vivra ou qui mourra de soif et de faim ?

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