Photo : André Querry
20 décembre 2021

De la superstition en Amérique

Dans sa chronique du 15 décembre dernier publiée dans Le Devoir, « Laïcité et obscurantisme », Jean-François Lisée considère ni plus ni moins toutes les convictions religieuses comme des superstitions. Mettons tout de suite certaines choses au clair. Le terme superstition, dont il se sert comme d’un poignard conceptuel, est d’origine théologique. Lisée feint de l’ignorer dans son brulot destiné à louer inconditionnellement la laïcité, telle que la conçoit la Coalition Avenir Québec (CAQ) avec la loi 21, et à vaincre l’infâme : une jeune enseignante de foi musulmane a été embauchée par une commission scolaire anglophone en toute illégitimité puisqu’elle choisit de porter son hidjab dans l’exercice de sa fonction. Une fois de plus, aux yeux de M. Lisée, il y a la vraie religion, la sienne, et la fausse, celle de l’Autre. Or, c’est bien là le sens classique du terme « superstition ». 

L’ex-chef du Parti québécois (PQ) en profite pour élargir cette altérité à toutes les religions traditionnelles, qui ne peuvent être que des superstitions selon lui, comme le démontre la science, laquelle est investie à ses yeux d’une très lourde tâche, celle de dire toute vérité possible. Que cette croyance est audacieuse venant de quelqu’un qui n’a aucune expérience personnelle reconnue de la pratique savante contemporaine en histoire ou en sciences des religions ! Une telle possession tranquille de la vérité impressionne par son incapacité d’en voir les angles morts. 

Si vous n’êtes pas encore convaincu par l’argument opposant l’obscurité des religions à la luminosité des sciences, alors notre magicien sûr de lui dispose d’un argument invincible qui sert de fourre-tout depuis des années au sein d’un certain PQ et de la CAQ : l’islam et le christianisme promeuvent depuis toujours, pour toujours et en dehors de tout contexte explicatif, l’infériorité de la femme. Le rapport avec la superstition n’est pas limpide, mais peu importe. Allons-y ! Après tout, l’argument a déjà été au centre d’un avis du Conseil du statut de la femme. Les religions sont les grandes responsables du phénomène presque universel, dans le temps et l’espace, de l’infériorisation de la femme, c’est bien connu. Et cela n’aurait rien à voir avec la position des femmes dans les rapports de production ou toute autre cause sociohistorique. 

Lisée reprend donc ce refrain, sans devoir s’excuser de son instrumentalisation du féminisme. Cela permet de flatter le messianisme québécois traditionnel, ce qui n’est jamais mauvais. En effet, avec la loi 21 telle qu’adoptée, l’État québécois agit selon lui comme la pointe avancée de la libération des femmes dans la mer anglo-saxonne non simplement du ROC, mais des États-Unis d’Amérique. Voilà bien la réalisation contemporaine de notre vocation providentielle dans l’histoire du Nouveau Monde. Que cela nous impose de froisser quelques droits fondamentaux de la personne ne nous retiendra pas. Il y a des sacrifices qu’il faut assumer pour obéir… Mais à qui ou à quoi au juste ? 

Dois-je confesser ici avoir rédigé cette brève réplique en écoutant des airs de Bach et Haendel joués par Sabine Devieilhe et l’Ensemble Pygmalion ? Me voilà sans doute coupable de céder ainsi à cette musique composée le plus souvent par de superstitieux musiciens d’église, ce qui sans doute me disqualifie. 

 

L’auteur est professeur émérite du Département de sciences des religions de l’UQAM 



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