17 septembre 2021

Un détournement de sens révélateur : réplique à Alain Crevier

Le duo Alain Crevier/Matthieu Dugal, qui tient la chronique Science et foi à l’émission Pénélope de Radio-Canada, a traité du numéro anniversaire de Relations le 1er septembre dernier, de façon très élogieuse, si on oublie le dérapage d’Alain Crevier à propos de mon article du dossier « En quoi croyons-nous ? ». Évidemment, ce n’est pas le fait de critiquer que je remets en question, comme si cela n’était pas de mise dans une telle émission, mais le procédé qu’il a utilisé et que j’estime malhonnête.

Si je me permets de revenir sur cette intervention pour le moins déconcertante, c’est qu’elle est symptomatique d’un certain traitement médiatique dont la religion fait couramment l’objet au Québec et que je critique précisément dans l’article en question. Il consiste, au nom d’une certaine conception de la laïcité et de la sécularisation de la société, à reléguer la religion dans la sphère privée, voire intime, rendant inaudible dans l’espace public l’expérience religieuse qu’elle sous-tend. Le tout, sous prétexte que cette expérience serait marquée, sans nuances, du sceau de l’infamie et de l’aliénation et qu’en tant que telle, elle n’aurait plus rien à apporter à la société. Or, dans mon article, je soutiens que cet effacement du religieux constitue bel et bien une perte et un réel appauvrissement sur le plan collectif, que l’on soit une personne croyante, agnostique ou athée, et j’énumère un certain nombre d’aspects pour l’illustrer, d’où le titre : « Que perd-on quand on oublie la religion ? »

Tout est-il dans le titre ?
Alain Crevier aurait pu critiquer ma position s’il n’était pas d’accord avec elle et il aurait été pleinement justifié de le faire. Il a plutôt préféré jeter le discrédit sur l’ensemble du texte, en s’attardant uniquement au titre qu’il considère méprisant envers les non-croyants, et en prenant soin pour cela d’en détourner le sens. Comme s’il n’y avait qu’une seule interprétation possible du titre, la sienne, à savoir que « si on n’appartient pas à une religion on a perdu quelque chose », l’exonérant ainsi de faire le détour nécessaire par le texte. Il avait pourtant averti préalablement les auditeurs que ses 40 ans de journalisme lui avaient appris à ne pas tirer de conclusions hâtives automatiquement à partir du titre d’un article. L’animatrice, Pénélope McQuade, l’incitait logiquement à revenir au contenu de l’article, mais il ne pouvait le faire puisque rien dans l’article ne justifiait son indignation. Il a donc laissé libre cours à ses insinuations qu’il savait sans fondement et d’autant plus odieuses qu’elles sont à l’opposé de ma pensée et de ce que met de l’avant la revue Relations depuis longtemps.

Pourquoi ?
J’aimerais citer le commentaire qu’une auditrice a fait parvenir à l’émission à la suite de l’intervention d’Alain Crevier et qu’elle a bien voulu me partager. Je le cite intégralement parce qu’il jette un regard différent sur les raisons de ce procédé de toute évidence malhonnête, en en proposant une interprétation éclairante. « Si l’article de Jean-Claude Ravet “Que perd-on quand on oublie la religion ?”, paru dans la revue Relations, a fait bondir Alain Crevier de sa chaise, chez moi c’est plutôt l’interprétation simpliste faite par ce chroniqueur qui m’a fait bondir de ma chaise ! La lecture d’Alain Crevier est un très bel exemple de ce qu’est un biais de confirmation : il a tiqué sur le titre en l’associant immédiatement à une condamnation nostalgique de l’athéisme ou de la non-croyance religieuse, associés à une perte de sens et de valeurs morales. S’en est suivi une attaque en règle envers l’article et son auteur qu’il accuse littéralement d’”insulter” les non-croyants, rien de moins ! Or une lecture attentive de cet article et un peu plus de recul auraient permis à M. Crevier d’entendre autre chose dans ce titre que l’écho de ses propres préjugés. S’est-il même questionné sur qui était ce “on” dans le titre et quelle était la visée de l’article ? Si l’auteur critique la fermeture dogmatique au phénomène religieux dans les sociétés modernes et s’interroge sur ses conséquences, nulle part dans cet article il n’est question de juger du choix individuel de la non-croyance ou de la croyance. Bien au contraire, c’est à la solidarité et au dialogue entre les croyants et les non-croyants qu’en appelle explicitement l’auteur de l’article. »

Écho de ses propres préjugés ou détournement volontaire de sens, on aura à choisir. À moins que ce ne soit un peu des deux. Ce n’est pas la première fois que je remarque l’indignation facile et quelque peu fabriquée d’Alain Crevier dans le cadre de cette chronique, qui prend appui sur une reconstruction très personnelle de la réalité, comme s’il avait besoin, pour s’indigner, de caricaturer la réalité, justifiant ainsi un certain traitement méprisant de la religion de sa part quand celle-ci s’écarte de la conception strictement individualiste, voire intimiste qu’il s’en fait. J’ai plusieurs fois avisé l’émission que cela pose problème.

Ce fut le cas notamment le 10 février dernier, quand il s’est scandalisé du fait que des personnes croyantes trouvent du réconfort en Dieu dans la période de la pandémie, faisant un étrange amalgame entre cette attitude et celle effectivement scandaleuse d’une minorité de croyants aux États-Unis, révélée par un sondage, qui voient dans la pandémie le signe d’un châtiment de Dieu. C’était carrément absurde et insultant comme point de vue, et révélateur d’une incapacité de voir que la foi embrasse la vie entière des personnes croyantes, et ne se confine pas à une spiritualité désincarnée. Comme si la solitude, la peur, la maladie, la mort, ne concernaient pas la foi.

J’étais loin de m’imaginer en écrivant ces commentaires sévères à son égard, qui lui ont peut-être été transmis, que j’allais faire moi-même les frais de la « méthode Crevier ». L’aura que traîne le chroniqueur et ex-animateur de la défunte émission Second Regard fait-elle de lui un commentateur crédible et rigoureux du fait religieux au Québec ? On peut penser qu’il tend plutôt à conforter sinon à nourrir des préjugés tenaces et une vision réductrice à l’endroit de celui-ci.



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