Pedro Castillo lors de son assermentation symbolique à Ayacucho le 28 juillet dernier, jour de l’indépendance du Pérou. Photo : Presidencia Perú/Flickr
31 août 2021

Pérou : les défis du premier président de gauche en 50 ans

L’auteur est sociologue

En juillet dernier, l’enseignant et syndicaliste Pedro Castillo a été proclamé président du Pérou au terme d’une campagne polarisée. À quoi peut-on s’attendre du premier gouvernement de gauche issu des urnes à diriger ce pays andin, qui célèbre cette année 200 ans d’indépendance ?

Au terme d’une campagne présidentielle houleuse et marquée par la pire polarisation des 20 dernières années, le Pérou a pu proclamer un vainqueur le 19 juillet dernier, plus d’un mois après le second tour des élections. Le syndicaliste et enseignant rural Pedro Castillo, du parti Perú Libre (coalition de gauche), l’a en effet emporté de justesse face à son adversaire Keiko Fujimori, fille de l’ancien dictateur Alberto Fujimori (1990-2000), du parti Fuerza Popular (droite conservatrice), qui a multiplié les campagnes de désinformation et les accusations de fraude électorale pour contester sa défaite.

Malgré cette courte victoire (par à peine 44 263 voix, pour un total de 50,12 % des votes), l’arrivée au pouvoir de Pedro Castillo suscite beaucoup d’espoir chez ses partisans, dans un pays qui affiche l’un des pires taux de mortalité lié à la pandémie de COVID-19 et qui traverse sa plus grave crise économique en 100 ans. Quelle est la marge de manœuvre de ce premier gouvernement de gauche à diriger le pays en 50 ans ? Et surtout, quelles sont ses limites ?


TRANSITION DÉMOCRATIQUE AVORTÉE ET ESPOIRS DE CHANGEMENT

Rappelons d’abord que cette élection survient dans un pays où la démocratie représentative a une histoire tumultueuse. Avant les années 1980, les personnes analphabètes, en grande majorité autochtones, n’avaient pas le droit de vote. De plus, le « conflit armé interne » qui a opposé la guérilla maoïste du Sentier lumineux (SL) à l’État péruvien, de 1980 à 2000, a marqué le pays au fer rouge. Il a en effet servi de toile de fond à l’instauration d’une dictature civile et militaire par le président Alberto Fujimori, en 1992. Son régime a ouvert grand la porte au néolibéralisme, dont la Constitution de 1993 a consolidé l’emprise. Selon l’économiste Francisco Durand, on a alors assisté à la naissance de la « république entrepreneuriale » : un conglomérat de puissants intérêts économiques nationaux, en connivence avec des organismes internationaux, a colonisé les principaux ministères et les principales entités censées réguler le marché au Pérou. Cette transformation de la société a donné lieu à d’importantes mobilisations qui, dès 1997, ont eu raison du régime fujimoriste. Le dictateur est alors parti en cavale et une transition démocratique a débuté en 2001.

Des élections en bonne et due forme ont eu lieu depuis, mais les gouvernements successivement élus n’ont pas su répondre aux attentes de la population, et ce, malgré une croissance économique importante générée par « le boom minier » de la fin des années 1990. Résultat : crises sociopolitiques et conflits socio-environnementaux intermittents se succèdent.

Emblématique de l’échec d’une véritable transition démocratique, le scandale de corruption révélé par l’affaire Odebrecht, en 2015, fut dévastateur pour l’élite politique[1]. Fait à souligner, tous les présidents élus depuis 2001 ont été soit accusés de corruption, soit traduits en justice, soit placés en résidence surveillée. Et ce, sans compter le fait qu’au mois de novembre dernier, trois présidents se sont succédé en l’espace d’une semaine après des manifestations monstres et une répression indiscriminée. Ensuite, la pandémie de COVID-19 a terminé d’exposer les nombreuses failles du système.

Dès lors, on comprend que les classes défavorisées et les régions marginalisées des Andes et de l’Amazonie se montrent assoiffées de changement social et de redistribution économique. Elles ont d’ailleurs largement appuyé Pedro Castillo, dans l’espoir d’être enfin entendues.


« VIRAGE À GAUCHE » À LA PÉRUVIENNE

Il faut toutefois comprendre que la gauche péruvienne est plurielle et regroupe plusieurs tendances, et ce, malgré les tentatives de la droite de la discréditer en la dépeignant comme un bloc monolithique « communiste » et en l’associant de surcroît à la violence terroriste du Sentier lumineux. La gauche qu’incarne le gouvernement Castillo – le premier gouvernement issu des urnes à se réclamer ouvertement de la gauche[2] – se veut régionaliste, radicale et populaire, s’opposant à celle qui se réclame de valeurs dites libérales. Au Pérou, il existe en effet un bassin d’électeurs de gauche qui soutiennent un discours plus radical sur des questions socioéconomiques (nationalisation des ressources naturelles, tenue d’une assemblée constituante, etc.), mais qui sont ouvertement conservateurs en ce qui concerne les questions de genre, les droits des personnes LGBTQ+, la dépénalisation de l’avortement, etc. C’est dans ce créneau qu’a puisé Pedro Castillo lors du premier tour. Le ballotage a toutefois ouvert la porte aux alliances avec la gauche dite modérée de Nuevo Perú de Verónika Mendoza (candidate en 2016 et en 2021) afin d’obtenir plus d’appuis, qui se sont révélés essentiels pour gagner la présidence et pourraient faire également contre-poids à la droite au Congrès.

Certes, Perú Libre jouit d’une majorité simple au Congrès avec 37 sièges sur 130, mais celle-ci n’est pas suffisante pour faire passer des lois. Quant aux fujimoristes (24 sièges), jumelés avec les partis de droite radicalisés, Renovación Popular (13) et Acción Popular (16), ils cumulent 53 sièges. Majoritaire de facto, la droite possède de plus la capacité de créer des alliances avec d’autres regroupements politiques afin d’obtenir une majorité suffisante pour renverser le gouvernement, le moment venu.


PRIORITÉS DU GOUVERNEMENT CASTILLO

Lors de son discours d’investiture, Pedro Castillo a mis l’accent sur la nécessité de gouverner « du bas vers le haut », main dans la main avec « le peuple » : « C’est la première fois que notre pays sera gouverné par un paysan, une personne qui, comme beaucoup de Péruviens, appartient aux secteurs opprimés depuis tant de siècles.[3] » Ce discours se veut mobilisateur à dessein : le gouvernement aura en effet besoin de l’appui de la population pour s’attaquer aux immenses défis qui l’attendent.

Parmi les tâches urgentes à réaliser, on retrouve entre autres la reprise économique et la lutte contre la pandémie, dans un pays qui a vu cinq millions de personnes basculer dans la pauvreté depuis le début de la crise sanitaire, portant la proportion totale à un tiers de la population. Le gouvernement mise notamment sur des investissements miniers dans « un nouveau format » privilégiant le concept de « rentabilité sociale » plutôt que celui de « licence sociale ». Ce modèle ne remet pas totalement en cause l’extractivisme, mais il propose un « nouveau pacte » où l’État intervient pour que « la population locale et le pays reçoivent des contributions qui génèrent un développement et de plus grandes possibilités avec un réel souci de l’environnement.[4] » Ce programme, que l’on pourrait qualifier de néo-extractiviste, ne vient pas sans son lot de critiques auxquelles se sont heurtés d’autres gouvernements de gauche dans la région.

Un autre chantier politique dont la mise en œuvre est prioritaire est la mise sur pied d’une assemblée constituante, nécessaire à la réalisation de plusieurs des projets-phares du gouvernement Castillo, notamment celui de récupérer la souveraineté sur les ressources naturelles du pays dont le pétrole et le gaz naturel, qui sont aujourd’hui entre des mains étrangères. Ce n’est pas gagné, car outre un Congrès largement hostile, des initiatives « citoyennes » soutenues par la droite cherchent déjà à faire interdire « expressément la réforme totale de la Constitution au moyen d’une assemblée[5] ». Après avoir tenté par tous les moyens de contester les résultats du deuxième tour de l’élection présidentielle, la droite conservatrice persévère ainsi dans sa volonté de renverser la volonté populaire. La plupart des grands médias télévisés et écrits, ainsi que des mouvements d’extrême-droite, des politiciens de droite radicalisés et des officiers et ex-officiers de la marine multiplient en effet les sorties contre le gouvernement Castillo. La polarisation politique, à la suite de l’assermentation officielle, le 28 juillet dernier, ne s’est pas atténuée, et l’affrontement entre l’exécutif et le législatif paraît inévitable.

Dans ce bras de fer, l’appui de la rue sera vital au gouvernement Castillo, mais il a jusqu’à maintenant eu très peu de temps pour faire ses preuves et gagner la confiance de la population. L’instabilité politique sur fond de crise sociale qui a marqué les cinq dernières années risque fort de se poursuivre, voire de s’accentuer. Castillo est certes une figure politique mobilisatrice socialement, mais sans l’appui plus solide de mouvements sociaux mobilisés politiquement au-delà de l’arène électorale, il ne pourra sortir le pays de la « stabilité » néolibérale, et pourrait bien devoir abandonner ses ambitions initiales, et ce, malgré la trêve stratégique concédée récemment par un secteur de la droite en donnant son appui au gouvernement dirigé par le premier ministre Guido Bellido, lors d’un vote de confiance au Congrès, le 27 août dernier.

Castillo est certes une figure politique mobilisatrice socialement, mais sans l’appui plus solide de mouvements sociaux mobilisés politiquement au-delà de l’arène électorale, il ne pourra sortir le pays de la « stabilité » néolibérale...


[1] En juin 2015, Marcelo Odebrecht, pdg du fleuron industriel de la construction brésilien qui porte son nom, est arrêté et accusé de corruption au Brésil. L’affaire devient un scandale international quand l’entreprise négocie avec la justice des États-Unis pour mettre fin aux poursuites dans ce pays. Dès lors, « l’affaire Odebrecht » a éclaboussé plusieurs dirigeants dans divers pays d’Amérique latine.

[2] La dernière expérience de « gauche » au gouvernement remonte à l’année 1968, année où un coup d’État, dirigé par le général Juan Velasco Alvarado, a accouché d’un gouvernement « révolutionnaire » des forces armées (1968-1975) qui a radicalement changé le visage du pays en réalisant une importante réforme agraire et se réclamant des mouvements paysans, sur fond de verticalisme et de conservatisme social.

[3] Message à la nation du président Pedro Castillo prononcé lors de son investiture, p. 4 (traduction libre).

[4] Ibid. p. 9.

[5] Extrait du libellé du projet de loi d’initiative citoyenne contre la réforme constitutionnelle au moyen d’une assemblée constituante. Une collecte de signatures, équivalant à 0,3 % des électeurs inscrits, est en cours pour que le projet soit discuté au Congrès.



Restez à l’affut de nos parutions !
abonnez-vous à notre infolettre


Send this to a friend