4 juin 2020

Notre prise de parole sur le racisme | 4 juin 2020

 

Mon point de vue est, sans nul doute, façonné par mon histoire,

                                  et il est probable que seul un individu méprisé par l’Histoire en vienne à la remettre en question.

                     D’un autre côté, ceux qui imaginent que l’Histoire les flatte

(ce qu’elle fait effectivement, ayant été écrite par eux)

                                               sont prisonniers de leur histoire, tels des papillons épinglés,

                                     et deviennent incapables de se voir tels qu’ils sont ou de changer quoi que ce soit à eux-mêmes ou au monde. 

James Baldwin

L’assassinat en direct de George Floyd nous a bouleversés. Nous avons été touchés, même physiquement, au plus profond de nous-mêmes par son cri « je ne peux plus respirer ». Sa suffocation a trouvé écho dans notre propre difficulté à regarder l’insupportable. Mais nous voulons retrouver notre souffle en partageant collectivement notre indignation et en appelant à ce que quelque chose change vite dès maintenant. Cela a trop duré, aux États-Unis, mais aussi ailleurs sous d’autres formes, comme au Québec.     

Qu’elles soient issues ou non de l’immigration, les personnes afro-descendantes vivent au quotidien le fait d’être constamment interpellées, poursuivies, suspectées ou sommées de se justifier. Elles doivent régulièrement faire face à la discrimination, au travail, dans l’accès au logement ou même à une garderie. Les récents meurtres de George Floyd, Breonna Taylor, Amaud Arbery aux États-Unis, comme ceux qui ont eu lieu au Québec et au Canada, notamment ceux de Regis Korchinsky-Paquet, Pierre Coriolan ou de Nicholas Gibbs ne sont pas anecdotiques. Ils relèvent d’une histoire d’indignité et d’un racisme à l’œuvre dans la société, surtout systémique et institutionnel, trop souvent dénié.

À Montréal, les personnes noires, autochtones et arabes sont de 4 à 6 fois plus susceptibles d’être interpellées par la police, en plus d’être surreprésentées dans les prisons. C’est ce que rappelle et souligne notamment le rapport Les interpellations policières à la lumière des identités racisées des personnes interpellées, produit en août 2019 par Victor Armony, Mariam Hassaoui et Massimiliano Mulone ou encore celui d’André Jacob, « Le Service de police de la Communauté urbaine de Montréal et la gestion de la diversité en milieu pluriethnique », datant de 1993, qui appelait à une sérieuse évaluation des opérations policières envers les personnes noires, à la suite de « la mort » d’Anthony Griffin et de Marcellus François. Il y a là indéniablement une fracture raciale au regard de cette disproportion alarmante. Cela n’est qu’un exemple parmi d’autres.

Ces personnes interpellées ou qui sont tuées impunément font partie de groupes sociaux qui se sont révélés essentiels lors de cette pandémie, autant dans le milieu de la santé, que dans les commerces et de nombreux autres secteurs. La crise sanitaire révèle la vulnérabilité de ces populations, et les capacités inégales de notre société à leur de porter secours. Elle expose au grand jour les méfaits des logiques d’exploitation, du déni de droits et de sous-citoyenneté caractérisant le rapport au monde du travail contemporain.

Nous tenons à exprimer notre soutien à ceux et celles qui exigent l’amélioration de leurs conditions de vie et qui demandent que justice soit faite; à ceux et celles qui se tiennent debout et s’engagent contre la domination. Dans le contexte de déresponsabilisation politique, de silence gênant (comme celui du premier ministre Justin Trudeau) et de déclarations vertueuses, mais non suivies d’engagements clairs et ciblés (Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), premier ministre François Legault), nous souhaitons apporter notre soutien aux personnes dont la lutte contre le racisme et l’indifférence est un enjeu de dignité.

Compte tenu des rapports qu’entretiennent les États avec certaines minorités et de leur refus de s’attaquer politiquement aux dimensions institutionnelles, systémiques et postcoloniales de ces maux, il y a lieu de prendre la mesure de ces phénomènes de violences policières qui accompagnent trop souvent le racisme, comme ce fut le cas aux États-Unis et qui ne sont pas toujours destinés à être honteusement cachés, à l’instar de ce policier de Minneapolis, Derek Chauvin.

Car il ne faut pas perdre de vue que le développement du racisme va de pair avec le recul de la citoyenneté. Tout cela doit nous interpeler profondément et nous faire prendre conscience de la nécessité d’un processus de refondation de la démocratie à partir du véritable sens de l’égalité qui en constitue son fondement.

Il est important de sortir des discours victimaires et doloristes. Il ne s’agit pas ici de corps malheureux, ballottés et sans défense, sacrifiés ou qui servent de proie aux violences multiples. Loin de là, les personnes qui vivent au quotidien le racisme élaborent des stratégies, construisent des solidarités et inventent des formes de sociabilité collective qui sont indispensables au renouvellement dynamique de la société québécoise. Elles sont dotées d’une puissance d’agir qu’il faut aujourd’hui soutenir totalement par notre solidarité et notre engagement à leurs côtés.

Nous voulons aussi rappeler les États à leurs responsabilités. Nous attendons des actions qui traduisent une profonde volonté de reconfigurer la matrice sociétale des rapports de pouvoir selon des modalités et des paramètres qui récusent clairement et sans équivoque les hiérarchies socioéconomiques, symboliques et réelles qui tiennent la majorité et certaines minorités non euro-descendantes à une grande distance sociale. Un enjeu soulevé sans détour par Daniel Salée dans sa critique du modèle interculturaliste il y a déjà 10 ans de cela.  

Mais nous croyons aussi à des pratiques quotidiennes de résistance, de solidarité et de voisinage, par le bas, qui sont en définitive la substance d’une reconstruction active de la citoyenneté. La société québécoise regorge d’initiatives de ce type. Il faut les faire connaître.

Ce qui se profile à l’horizon des mobilisations insoupçonnées des derniers jours, ce sont aussi des pratiques locales posant la question de la justice spatiale dans les milieux de vie, puisque « le monde entier » est aujourd’hui présent dans chaque voisinage et vient en quelque sorte nous chercher à domicile. Nous pouvons observer ce désir de lutter contre ce déni de justice dans nos quartiers à la faveur de banderoles mises sur nombre de balcons en solidarité avec ce qui se passe à Minneapolis. L’écho à la mobilisation étasunienne est aussi une volonté de se rattacher à une communauté d’expérience et de sort. La société québécoise s’insère à sa façon dans ce qu’Achille Mbembe, dans son livre Critique de la raison nègre, appelle une tentative de « remontée en humanité » face au « devenir nègre du monde » et au désir d’apartheid qui taraudent surtout les dominants.

En ce temps de pandémie, notre sort est communément partagé. Il y a un foisonnement social qui ne se rattache nullement aux discours creux des élites médiatiques et politiques. C’est à cette cosmopolitique pluraliste que nous voulons contribuer en continuant à jeter les bases d’une société ayant l’hospitalité et l’égale dignité comme principes.

Les textes et le panel de discussion que vous propose le secteur Vivre ensemble ici vont dans ce sens. Ils émanent des réflexions de partenaires qui permettent de mieux  comprendre  ce  qu’est  le  racisme et son déploiement autant ici au Québec qu’ailleurs dans le monde, notamment aux États-Unis.

Élodie Ekobena, Mouloud Idir et Élisabeth Garant, pour le secteur Vivre ensemble, à Montréal le 4 juin 2020

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Le Centre justice et foi (CJF) est un centre d’analyse sociale qui pose un regard critique sur les structures sociales, politiques, économiques, culturelles et religieuses. Il publie la revue Relations et organise différentes activités publiques, notamment les Soirées Relations. Son secteur Vivre ensemble développe une expertise sur les enjeux d’immigration, de protection des réfugiés ainsi que sur le pluralisme culturel et religieux.

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