9 avril 2020

Pâques et la quête de l’essentiel

L’auteur, membre de l’équipe éditoriale de la revue Relations, en a été rédacteur en chef de 2005 à 2019

« L’essentiel est invisible pour les yeux. » Au temps du coronavirus, cette parole de Saint-Exupéry risque de ne pas avoir la même résonance spirituelle que d’habitude. On peut facilement aujourd’hui frémir à l’entendre. Car l’ennemi aussi est invisible. Ne met-il pas actuellement le monde humain à genoux ?  Paralysie sociale, réclusion généralisée, angoisses, souffrances, esseulements, étouffements, morts et deuils dans la solitude… et misère, faim, violence familiale que le confinement accroît.

Mais en même temps, la crise actuelle confère à la parole de l’auteur du Petit Prince tout son poids de vérité. Nous vivons le plus souvent à la surface de nous-mêmes, affairés à gagner notre vie, à occuper notre temps, à remplir notre rôle social du mieux possible ou en grognant, ou encore à nous distraire. Oubliant ou esquivant d’habiter la part de nous-mêmes où le sens de la vie – le sens qu’est la vie – s’impose à nous comme une question primordiale. Un lieu vital en soi, certes vertigineux, mais où il en va de notre existence, où vivre est indissociable des raisons de vivre – aussi essentiels à la vie humaine que le pain, l’eau, l’air, sans lesquelles elle ne peut que flétrir, et le désert que croître. Le fait que le monde, dont nous sommes pourtant partie intégrante, soit ravagé par la cupidité et emporté par la démesure et les forces de mort n’y est pas étranger. Malgré les apparences, l’invisible est bien un champ de bataille où se joue notre existence.

C’est bien ce que révèle d’ailleurs la fête de Pâques, et peut-être avec plus d’acuité encore cette année, puisqu’elle est célébrée dans l’isolement, comme rarement on l’a fait, au moins à si grande échelle – les églises étant cadenassées et les rassemblements festifs interdits.

Pâques en effet s’enracine profondément dans le combat pour la vie, comme ces fleurs qui poussent sur le fumier. Elle n’est en rien une distraction des douleurs, des plaintes, des pleurs qui se font entendre, et nouent la gorge et le cœur, ni même du cri accusateur de Job. Pâques est au contraire intimement liée à eux, comme la mort à la vie, la souffrance à la joie, la nuit au jour – et Dieu même aux crucifiés de ce monde. Chants dans la détresse et les cris d’abandon, elle rappelle à la conscience la puissance de la fragilité et le don inestimable de l’amour. Et ramène à la mémoire, comme un souffle libérateur – confisqué par les maîtres du temps et leurs histoires officielles –, les mille et un surgissements d’êtres et de luttes à même l’épreuve, les calamités, les humiliations et les oppressions.

Ce faisant, les chemins balisés qui nous tiennent lieu d’existence se brouillent, nous engageant dans l’inconnu d’une vie donnée, saisie par l’ébranlement du sens et fondée sur la liberté de l’amour. Dès lors Pâques appelle à la libération intérieure des chaînes invisibles, que le monde de la publicité a l’art de nous rendre désirables, et du carcan du superflu qui ratatine notre existence en nous confinant à l’utile, à notre rôle social, au traintrain quotidien, aux divertissements, et au bénéfice de ceux qui accaparent la richesse et les ressources, dont nous espérons des miettes.

De même Pâques appelle à briser les chaînes visibles. Comment ne le ferait-elle pas, elle qui est mémoire d’un Dieu condamné comme hérétique par les puissances religieuses et comme subversif par les pouvoirs politiques, manifestant sa puissance dans la fragilité, la solidarité, le partage, la joie ? Elle le fait en effet en contestant radicalement les fondements de l’ordre social basés sur la violence, l’injustice, l’inégalité, ainsi que la vanité du « bonheur » d’une caste, louée comme modèle de vie, alors qu’il témoigne plutôt de vies mutilées. En refusant les diktats de la tyrannie du réel, et son culte de la fatalité, elle suscite plutôt des espaces de liberté où peuvent naître des possibles.

Comme tant d’autres expériences spirituelles et religieuses, comme les innombrables petits gestes de bonté, comme l’art et la poésie, Pâques est une partition d’une musique universelle qui a pour thème la beauté du monde –  dont il tarde que nous soyons les gardiens soucieux et aimants. Elle fait entendre une « voix de fin silence » (I Rois 19.9-13) qui réveille, comme un cri, une blessure ouverte, et insuffle le courage de se redresser, décidé enfin à entrer en résistance contre tout ce qui défigure la vie – contre les puissances de destruction qui œuvrent en soi et dans le monde, et dont le coronavirus une fois éteint deviendra une métaphore.

Comme la vie est fragile et belle, l’amour plus fort que la mort, la beauté que la laideur, la bonté que le mal – et Pâques, signe de renaissance –, ainsi ce poème d’Yves Bonnefoy :

Beauté et  vérité, mais ces hautes vagues

Sur ces cris qui s’obstinent. Comment garder

Audible l’espérance dans le tumulte,

Comment faire pour que vieillir, ce soit renaître,

Pour que la  maison s’ouvre, de l’intérieur,

Pour que ce ne soit pas que la mort qui pousse

Dehors celui qui demandait un lieu natal ?

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