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Une initiative visant à accompagner les parents immigrants dans l’exercice de leur rôle en contexte migratoire

Par : Myriam Richard

L’auteure est professionnelle de recherche à la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées immigrantes (TCRI) et candidate à la maîtrise à l’École de travail social de l’Université de Montréal.

Ce texte introduit le lectorat à une initiative québécoise au service des familles immigrantes rencontrant des difficultés particulières. Elle est née de préoccupations de multiples acteurs des milieux communautaire, institutionnel, universitaire, mais surtout des parents immigrants eux-mêmes. Trop de pratiques des institutions québécoises demeurent inadaptées aux besoins des familles immigrantes et peinent à bien tenir compte des relations de pouvoir qui influencent les interactions entre ces familles et les institutions.

Le Québec accueille chaque année des milliers de personnes immigrantes, réfugiées ainsi que des demandeurs d’asile dont une majorité arrivent accompagnés de leur famille ou entreprennent des démarches pour qu’elle soit réunie en sol québécois[1]. Les familles immigrantes font de plus partie intégrante de la stratégie québécoise de développement économique et démographique. Même si la prolifération des programmes de migrants temporaires dément cela en partie.

Du côté des familles elles-mêmes, le projet migratoire vise surtout la réussite et le bien-être des enfants. L’immigration, en tant qu’expérience humaine profondément transformatrice, constitue une source de changements majeurs qui amènent leur lot d’occasions favorables ainsi que de défis que chacun des membres de la famille pourra vivre à sa manière. Les différents types de stress qu’elle induit se répercutent de plusieurs manières sur les relations familiales.

Les rôles de chacun des membres de la famille sont amenés à changer, les différentes formes de stress d’adaptation pouvant contribuer à faire émerger de nouveaux conflits ou amplifier ceux qui existaient déjà avant de migrer. Il n’est pas rare que les nouvelles circonstances de vie créent également de nouvelles opportunités de rapprochement entre les membres de la famille et un resserrement des liens.

Parmi ces sources de stress, on pense aux barrières linguistiques, à la pauvreté, à l’isolement social, aux deuils, au stress d’adaptation à une nouvelle société (p. ex. : méconnaissance du système scolaire et des attentes de l’école, les barrières d’accès aux services et au logement, difficultés d’insertion en emploi, chocs culturels et de valeurs, ou encore racisme et discrimination). Un des plus grands défis pour les parents immigrants est, dans ces circonstances, celui consistant à demeurer le principal « guide » pour leurs enfants, dans un contexte où ils sont eux-mêmes en train de créer de nouveaux repères et de se familiariser avec de nouveaux codes et de nouvelles normes sociales.

Les jeunes enfants et adolescents immigrants, en plus d’être affectés par les enjeux auxquels sont confrontés leurs parents, vivent eux aussi leurs propres expériences. Celles-ci varient selon leur âge et leur rythme d’adaptation. Les enfants doivent notamment construire leur identité en s’ajustant aux normes et aux codes de leur nouvelle société, tout en maintenant des liens étroits avec leur famille. Ils ont ainsi à naviguer entre des cadres de référence qui diffèrent parfois de manière importante entre leur pays d’origine, leur famille et leur société d’accueil.

Il en va aussi souvent de même pour les enfants nés au Québec de parents immigrants. Tous ces changements ouvrent la porte à la déstabilisation et aux chocs jusqu’à ce que les membres de la famille trouvent de nouveaux rôles, et ce, même si celle-ci est très unie. Cette adaptation peut s’avérer difficile et entraîner certains problèmes dans les relations parents-enfants, voire des besoins d’intervention psychosociale et, dans certains cas, de protection pour les enfants[2].

De ces enjeux cruciaux pour les familles immigrantes et les professionnels qui les accompagnent est née une série d’ateliers pour parents immigrants ayant pour objectif de les soutenir dans l’exercice de leur rôle en contexte québécois. Le projet est issu des préoccupations de multiples acteurs des milieux communautaire, institutionnel, universitaire, mais surtout des parents immigrants eux-mêmes.[3].

Ceux-ci ont soulevé plusieurs questionnements à propos du fonctionnement des différentes institutions québécoises ainsi que montré une réelle volonté de comprendre les attentes de la société envers les parents. Ils faisaient part depuis longtemps des multiples défis qu’ils rencontrent dans l’exercice de leur rôle en contexte migratoire aux intervenants des organismes en accueil et intégration des nouveaux arrivants qui les accompagnent au quotidien.

Les intervenants membres du réseau de la TCRI formulaient eux aussi depuis un certain temps le besoin d’être outillés pour accompagner ces familles, moins bien rejointes par le réseau de la santé et des services sociaux. Finalement, des chercheuses de l’Université de Montréal et du Centre de recherche Jeunes en difficulté du CIUSSS Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal ont documenté les causes de la surreprésentation des enfants issus de la diversité ethnoculturelle dans le système de protection de la jeunesse et soulevé la nécessité d’une adaptation mutuelle de la part des parents et des intervenants des institutions publiques[4].

Les données institutionnelles disponibles leur ont ainsi permis de constater que les enfants « issus de la diversité » faisaient l’objet de beaucoup plus de signalements retenus pour évaluation que les autres enfants (taux de 30 % s’agissant des enfants non issus de minorités, 68 % pour les Noirs et 64 % pour ce qui est des autres minorités), mais que leurs besoins de protection (après évaluation à la suite du signalement) étaient moins grands que les autres (taux de compromission de 66 % pour les enfants non issus de minorités, 51 % pour les Noirs et 51 % pour les autres minorités)[5].

En raison de ces constats non négligeables à propos de l’expérience des familles issues de la diversité au sein des institutions du secteur de la protection de la jeunesse, mais aussi des défis rencontrés par les parents et les intervenants en ce qui concerne l’accès à des informations fiables, en lien avec des situations concrètes d’interaction avec le système de la protection de la jeunesse, cette question a fait l’objet d’une attention particulière dans le cadre des ateliers Espace Parents.

 

But, objectifs et contenu des ateliers Espace Parents 

La série d’ateliers Espace Parents a ainsi pour but d’accompagner les personnes immigrantes dans l’exercice de leur rôle parental. Elle vise à renforcer leurs capacités d’adaptation afin qu’elles puissent soutenir pleinement leurs enfants dans leur épanouissement et leur intégration au sein de la société québécoise.

Le premier objectif des ateliers consiste à comprendre les changements vécus à la suite de l’arrivée au Québec, plus précisément les impacts de la migration sur la famille et l’organisation des ressources pour les familles du Québec. Le second se penche sur la continuation du rôle parental au Québec : en visant spécifiquement à bien répondre aux besoins de l’enfant, à exercer une parentalité positive, active et chaleureuse, et enfin à favoriser le recours aux ressources d’aide en expliquant le fonctionnement des différents services offerts à l’ensemble des familles québécoises, qu’elles soient immigrantes ou pas.

Espace Parents se compose de neuf ateliers de deux heures animés par un intervenant spécialement formé à travers le programme de formation de la TCRI, à la suite duquel il accède au guide présentant les activités et le matériel d’animation. Le premier module, « Notre vie de famille au Québec », décrit les transformations qui s’opèrent dans les rôles de père, de mère et de conjoint, puis présente les réseaux formels et informels de soutien.

Le deuxième module, « De tout cœur avec mon enfant », aborde les besoins développementaux de l’enfant, les défis de la construction de son identité en contexte biculturel ainsi que l’importance de la collaboration parentale avec les autres adultes présents dans la vie de l’enfant, dont les professionnels du milieu scolaire. Le dernier module, « Mes défis en tant que parent », permet l’exploration de stratégies éducatives efficaces. Il se penche sur les difficultés plus importantes qui peuvent survenir.

Certains mythes et réalités à propos de la DPJ sont notamment discutés. On parle par exemple des différents motifs de signalement et du fait qu’un signalement n’entraine pas automatiquement le placement d’un enfant. La surreprésentation des enfants issus de minorités visibles est également abordée, pour que les parents soient conscients du « regard » posé sur leur famille, mais aussi pour bien les informer sur le processus de signalement et d’évaluation.

Le dernier atelier dresse un bilan des éléments présentés tout au long des huit premiers et célèbre l’engagement des parents. Les ateliers laissent avant tout la place à l’échange entre les parents, mais misent également sur la divulgation d’informations fiables et rigoureuses afin de permettre aux parents de connaître, de comprendre et ultimement de s’approprier le nouvel environnement dans lequel leur famille évolue.

Par différentes activités de discussion, de réflexion et d’échange, ils sont invités à aller puiser dans leurs expériences passées afin de « faire le pont » avec les défis qu’ils vivent actuellement, tant au plan individuel et familial que structurel. Une place particulière est ainsi faite aux discussions autour des expériences de discrimination que leurs enfants et eux-mêmes vivent, ou encore à propos des difficultés d’accès aux ressources qu’ils rencontrent.

 

Démarche de co-construction des ateliers Espace Parents

Une des préoccupations se trouvant au centre de la démarche de co-création des ateliers Espace Parents est celle consistant à travailler de manière collaborative en vue d’intégrer la participation des premiers concernés aux diverses étapes du projet. Des parents et des adolescents immigrants rencontrés dans le cadre de groupes de discussion ont ainsi participé au choix du format et des thèmes abordés lors des ateliers. Des intervenants communautaires en accueil et intégration de nouveaux arrivants ont eux aussi alimenté le projet en participant à des groupes de discussion sur les enjeux vécus par les familles immigrantes qu’ils accompagnent. Certains ont également participé aux travaux du comité de pilotage, qui a accompagné l’équipe dans la création et la révision du matériel d’animation.

Puis ils ont mené une phase de mise à l’essai auprès de groupes de parents, qui a fait l’objet d’une évaluation formative visant à bonifier la version finale du guide d’animation. Des parents et des intervenants ont finalement été impliqués dans la création et la mise en œuvre de capsules vidéo destinées à susciter les échanges dans certains des ateliers. L’obtention d’une subvention conjointe a permis d’amorcer le projet et de le mener à terme. Bien que la démarche de co-construction des ateliers ne constitue pas un projet de recherche inédit, elle s’inspire des principes de la recherche-action participative, qui vise à allier savoir théorique et savoir expérientiel à travers la création de relations de collaboration réciproques entre les acteurs concernés[6].

La recherche-action est d’une part axée sur l’action concrète des « chercheuses et des professionnelles » en collaboration avec les communautés concernées par les projets à l’œuvre, qui mettent en commun leurs savoirs et expertises. C’est ainsi que les intérêts, les rôles et les besoins de chacun des acteurs impliqués ont été reconnus et considérés afin de tenter d’aplanir les relations de pouvoir entre les chercheuses, les acteurs des milieux de pratique ainsi que les parents immigrants. La dimension participative de la démarche induit d’autre part une transformation des dimensions structurelles de l’adaptation du rôle parental en contexte d’immigration, en favorisant un plus grand pouvoir d’agir chez les membres de la communauté par le biais de leur mobilisation et leur implication directe dans le projet.

 

Le bien-être des familles immigrantes : l’affaire de tous

Les ateliers Espace Parents visent à soutenir les parents en amont des difficultés qui pourraient se présenter à eux, dans une optique de promotion-prévention. Il est toutefois important de rappeler qu’il s’agit d’une des multiples initiatives nécessaires pour réellement soutenir le processus d’intégration des familles immigrantes qui s’installent au Québec. Ils constituent une étape certes indispensable, mais surtout complémentaire aux réflexions et actions entreprises par la TCRI et ses partenaires se rapportant aux structures d’accueil de la société québécoise, afin de contribuer à un réel épanouissement des familles immigrantes.

Intervenants, fonctionnaires, décideurs, représentants des médias et membres de la société dans son ensemble sont donc appelés à être impliqués dans l’adaptation des structures d’accueil et des mécanismes d’intégration des familles au tissu social, politique et économique du Québec. Bien que toutes les familles puissent vivre des difficultés relationnelles, la spécificité des enjeux auxquels les personnes immigrantes doivent faire face justifie l’adoption de mesures visant à les soutenir dans l’exercice de leur rôle parental, afin de prévenir les difficultés relationnelles parents-enfants ainsi que des expériences difficiles relatives à l’accès et à la réception de services au sein de diverses institutions de la société québécoise.

Pour y arriver, on ne saurait passer sous silence l’adaptation nécessaire des pratiques d’accompagnement de ces familles de la part desdites institutions. Ainsi, en vertu de l’Accord Canada-Québec, qui détermine le partage des prérogatives en matière d’immigration entre le gouvernement fédéral et le gouvernement provincial, le Québec reconnaît que l’immigration est un processus bidirectionnel qui engage réciproquement les personnes immigrantes ainsi que la société qui les accueille.

Or, bon nombre de pratiques actuelles des institutions de la société québécoise ne sont pas adaptées aux besoins des familles immigrantes et ne tiennent pas suffisamment compte des relations de pouvoir qui influencent les interactions entre les familles immigrantes et ces institutions[7]. De ces divers constats issus des besoins des parents et des praticiens ainsi que des travaux scientifiques a donc émergé l’idée de créer un lieu de réflexion et d’information pour parents immigrants. En somme un lieu où leur voix serait entendue et reconnue dans un climat de solidarité et d’entraide.

Cette solidarité et cette entraide s’avèrent plus que jamais nécessaires compte tenu des débats qui animent notre société à la suite des accommodements raisonnables, du projet de Charte des valeurs et plus récemment du projet de loi sur la laïcité de l’État. Les familles qui s’établissent au Québec doivent pouvoir contribuer à la hauteur de leurs capacités et de leurs aspirations, et bénéficier d’un accueil qui reconnaît pleinement leur humanité et l’importance du maintien de relations familiales harmonieuses et épanouissantes.


[1] Les familles constituent ainsi un « groupe » que les gouvernements fédéral et provincial privilégient pour l’admission des travailleurs qualifiés, des points supplémentaires étant accordés pour les candidats qui sont jeunes, accompagnés d’un conjoint ou d’une conjointe et d’enfants ou encore s’ils ont de la famille déjà établie au Québec. Il arrive aussi qu’un dossier soumis en tant que famille intacte (c.-à.-d. une famille où les deux parents et tous leurs enfants migrent en même temps) soit privilégié pour la réinstallation des réfugiés, comme ce fut notamment le cas dans le cadre de l’opération d’accueil des 25 000 réfugiés syriens en 2015-2016. De plus, un nombre important de personnes réfugiées parrainées par la collectivité sont accueillies par des membres de leur famille. Notons également que près d’une personne immigrante sur quatre arrive au Québec en vertu du programme de regroupement familial (23 % des personnes immigrantes admises au Québec en 2017), qui permet à des citoyens ou résidents permanents de parrainer certains membres de leur famille. Le fait d’avoir des membres de la famille établis au pays est également un facteur considéré pour la recevabilité des demandes d’asile à la frontière canadienne.

[2] Les besoins de protection peuvent découler à la fois de situations « réelles » de déstabilisation des familles, mais aussi de préjugés et d’incompréhensions à propos de la situation des familles et des comportements des parents par les professionnels des services sociaux. Voir Charette, J. (2016). « Stratégies parentales déployées pour soutenir l’expérience socioscolaire d’élèves récemment immigrés : un fort investissement « en marge » de l’école », Alterstice, vol. 6, no 1, 121-132; Lavergne, C., S. Dufour, et  D. Couture. (2014). « Disproportion des enfants issus des MV dans le système de protection de la jeunesse à Montréal : point de vue d’intervenants sociaux sur les causes et les pistes de solution », Revue internationale sur la recherche en interculturel, vol. 4, no 1, 17-30.

[3] Nous tenons à souligner que cet article présente la démarche de co-création de la série d’ateliers Espace Parents. Il s’appuie sur le contenu développé dans le cadre d’un article que l’équipe a publié dans la revue Intervention à l’automne 2018. Richard, M., S. Dufour, M. Coppry, C. Lavergne, J. Martin et M.-C. Rufagari. 2018. « Les ateliers Espace Parents: Analyse de la genèse d’une intervention de soutien à l’adaptation du rôle parental en contexte d’immigration ». Intervention, no 148. En ligne : http://www.revueintervention.org/numeros-en-ligne/148/les-ateliers-espace-parents

[4] Idem.

[5] Sarmiento, J. et C. Lavergne. (2017). « Les enfants et les jeunes des minorités ethnoculturelles en protection de la jeunesse et dans les services aux jeunes contrevenants : Portrait des usagers et de la trajectoire de service », Défi Jeunesse, vol. XXIII, no 2, 8-19.

[6] Maiter, S., L. Simich, N. Jacobson et J. Wise. (2008). « Reciprocity. An ethic for community-based participatory action research », Action Research, vol. 6, no 3, 305-325; Roy, V., D. Damant, M. Chbat, H. Johnson et L. Gervais. (2016). « Points de vue des participantes et des intervenantes sur le développement d’un devis d’évaluation d’un programme pour les femmes exerçant de la violence », Recherches qualitatives, vol. 35, no 1, 101-124.

[7] Table de concertation au service des personnes immigrantes et réfugiées. (2015). Composer avec la complexité dans l’intervention psychosociale auprès des nouveaux arrivants. Rapport produit par Monique Tremblay.