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DOSSIER : - L’hospitalité pour briser l’isolement des personnes migrantes

L’hospitalité pour briser l’isolement des personnes migrantes

SOMMAIRE DU BULLETIN

Webzine Vol. 21 no 73
PRINTEMPS 2014

Un engagement envers les personnes réfugiées honoré

Par : Janet Dench

Janet Dench, directrice du Conseil canadien pour les réfugiés (CCR), s'est vu décerner, le 23 novembre 2013, un doctorat honoris causa en lettres sacrées par le Regis College, école de théologie jésuite de l’Université de Toronto. Pour l’occasion, elle a prononcé, devant un parterre de nouveaux diplômés, une allocution insistant sur le thème du silence. Nous vous faisons partager son discours, qui s’avère un excellent témoignage sur les sources de l’engagement pour la protection des personnes réfugiées. Le présent texte[1] en est la traduction française.

Très Révérend Père Chancelier, représentants de l’École de théologie de Toronto et de ses collèges affiliés, représentant du chancelier de l’Université de Toronto, corps professoral, employés et étudiants du Collège Regis, diplômés, parents et amis des diplômés…

Je suis très privilégiée d’être ici, avec vous, et, surtout, de célébrer une étape importante dans la vie des étudiants qui ont, contrairement à moi, mérité par leur travail le diplôme qu’ils recevront aujourd’hui!
C’est un honneur pour moi de pouvoir souligner avec vous ainsi qu’avec vos professeurs, vos pairs et vos amis tout ce que vous avez accompli.

Bien entendu, l’obtention d’un diplôme est une étape importante de votre vie – c’est l’occasion de contempler tout ce que vous avez réalisé et le chemin que vous avez emprunté pendant vos années au collège. C’est aussi l’occasion d’envisager avec enthousiasme la prochaine étape.

On m’a invitée ici, je crois, en tant que représentante de ceux et celles qui défendent les réfugiés. En préparation à ce que je vais dire aujourd’hui, j’ai pensé à ce que j’ai appris au cours des 25 dernières années au sein de notre communauté. 

À cet égard, le thème du silence me semble d’intérêt.

Comme bon nombre d’entre vous l’ont sans doute constaté, le silence se fait souvent plus entendre que les mots. Les choses non dites en révèlent souvent beaucoup plus que celles dites.   

Je reconnais que le thème du silence peut sembler illogique étant donné mon rôle, qui consiste à défendre ceux qui doivent faire face à l’injustice et à leur donner une voix. Mais il est aussi vrai que les militants sont réputés pour nager à contre-courant.

Lorsque je pense au silence, je pense tout d’abord à ceux qui ont connu une souffrance que les mots ne parviennent pas à décrire.

Comme vous le savez, la souffrance se fait ressentir par son intensité, mais également par sa durée – la douleur peut être vive ou chronique. Même si une chose n’est pas très douloureuse en soi, elle peut devenir dévastatrice si elle perdure. Inversement, un manque, tel que s’ennuyer d’un être aimé, peut être neutralisé, voire annulé, par la joie de revoir l’être aimé en question. Mais si la séparation de cet être sévit, la douleur augmente petit à petit.

Les réfugiés, tout comme ceux qui travaillent auprès d’eux, en savent beaucoup sur la souffrance à long terme. 

Il me semble que, à un moment donné, le silence s’empare de ceux qui sont détenus depuis trop longtemps, qui sont séparés de leur famille depuis trop longtemps ou qui vivent sans statut depuis trop longtemps. Ce n’est plus de la rage que ces personnes ressentent. Quelque chose s’est brisé, et rien – ni la libération, ni le fait de revoir ses proches, ni des papiers officiels – ne pourra le réparer.  
 
Je pense, en l’occurrence, à un jeune homme qui a vécu dans l’attente pendant des années. Il s’était vu refuser la résidence permanente à cause de règles d’immigration kafkaïennes. Lorsque, au-delà de tout espoir, il se l’est vu accorder, il a subi une dépression. 
 
Je pense aussi à un couple qui se trouvait dans un vide juridique semblable. Le stress occasionné par le long cauchemar lié à l’immigration l’a déchiré, tout en figeant les deux conjoints, malgré eux, dans une étreinte froide et muette.  

Ce silence, on le remarque chez ceux qui ont dû attendre trop longtemps. Les mots n’expriment plus ce qu’ils ressentent. Et leur silence rend leur souffrance invisible pour la plupart des Canadiens, qui, toutefois, vivent à leurs côtés.

Parfois, le silence reflète l’impossibilité de faire ou de dire quoi que ce soit. Il y a de nombreuses années, j’ai rencontré un jeune Somalien en détention, et cette rencontre m’a marquée jusqu’à ce jour. Il allait être déporté sous peu, car il n’avait pas eu l’occasion de présenter les raisons pour lesquelles il ne devait pas être renvoyé dans son pays abîmé. Cette situation me choquait, mais, lui, il restait calme. Si jeune, il acceptait toutefois l’idée qu’il serait ballotté entre divers pays sans qu’il trouve sécurité nulle part. Il m’a parlé quelque temps, puis m’a poliment demandé de pouvoir se retirer pour mettre fin à son jeûne du Ramadan. Je n’ai rien pu lui offrir. Cependant, il m’a offert une grande leçon d’humilité quant aux limites du pouvoir d’intervenir et à la dignité de ceux dont les droits sont violés.   
      
Ensuite, il y a le silence des quémandeurs. Bien souvent, la vie des réfugiés – et surtout la vie dans toute sa plénitude – ne tient qu’à un fil, entre les mains de pouvoirs souvent invisibles. Gare à la bête! 

Je pense à la mère qui se  bat contre une bureaucratie sans visage afin de retrouver ses jeunes enfants. Des mois, des années se sont écoulés. Elle a fait parvenir les documents. Elle a envoyé des lettres, mais n’a reçu aucune réponse. On lui a demandé de nouveau d’envoyer les documents qu’elle avait déjà fait parvenir. Les enfants pleurent; ils ont besoin de leur mère, mais la bureaucratie ne les entend pas. Par contre, la mère remarque que cette bureaucratie est toute ouïe lorsqu’il s’agit d’un bruit pouvant être interprété comme une critique.

Munie d’une dignité sans pareille, elle continue de présenter ses documents formulés avec respect. Et finalement, elle retrouve ses enfants.

Ceux qui défendent les droits des réfugiés sont aussi des quémandeurs et doivent régulièrement faire taire leur indignation s’ils veulent continuer de défendre les intérêts des personnes qui cherchent à se protéger de l’injustice.

Je me demande s’il existe un endroit dans le monde où tous les cris de rage refoulés sont stockés.

Parlons maintenant du silence de ceux dont la vie est menacée et qui doivent se taire de peur que cela n’entraîne des conséquences pour leurs proches, qui vivent toujours dans leur pays d’origine. Combien de fois entendons-nous parler de situations qui méritent d’être dénoncées, mais qui ne le sont pas en raison des risques que cela présenterait pour les personnes concernées? 

Par exemple, un homme a été déporté du Canada de façon sommaire et probablement illégale sans avoir eu la chance de présenter une demande de statut de réfugié. Une fois de retour dans son pays, on l’a détenu à titre de prisonnier politique. Ici, au Canada, rendre cette histoire publique pourrait obliger les autorités à assumer leurs responsabilités; toutefois, cela n’aidera en rien la cause de cet homme et risquerait d’accroître le danger auquel il doit faire face dans l’autre pays. C’est pourquoi nous avons gardé le silence.

La honte, aussi, est source de silence. Une femme peut refuser de parler de ce qu’on lui a fait en prison. Cette honte – qui devrait plutôt être assumée par la société – fait en sorte que la femme porte sur ses épaules la culpabilité de ce qu’on lui a fait subir.

Dans d’autres cas, on s’enfuit pour ne pas être persécuté, et cela oblige à passer dans la zone de l’illégalité : à avoir recours aux trafiquants, à traverser des frontières de façon clandestine et à vivre sans papiers. Cela incite aussi les gens à garder le silence.  
  
Il y a trois ans, des enfants, des femmes et des hommes ont atteint la côte ouest du Canada en bateau. Ils s’étaient enfuis pour éviter des violations de droits humains au Sri Lanka. On les a traités de terroristes, de criminels, de trafiquants, de profiteurs et de migrants économiques. On a peu parlé du vécu de ces personnes, de leur parcours long et pénible, des expériences qui les ont poussées à prendre ce risque, de ce qu’elles voulaient et craignaient une fois arrivées au Canada.    

Pour de nombreux réfugiés, la période difficile de la fuite et de l’arrivée n’est qu’une transition, brève de préférence, entre la vie laissée derrière et la vie à construire ici. On ne parle que rarement de cette transition, probablement en raison du fait que, dans notre société, on ne permet pas vraiment que de telles histoires soient racontées. Et il ne fait aucun doute que, dans certains cas, les souvenirs sont trop douloureux. Je me demande s’il arrive que cette transition ait un caractère distinct ou sacré et que, pour cette raison, il faut s’abstenir d’en parler avec nonchalance. Peut-être, aussi, que les gens ont peur de la réaction des autres. Seront-ils considérés comme inférieurs en raison de leur statut de réfugiés? Seront-ils, eux aussi, étiquetés « criminels », « terroristes » ou « profiteurs »?  
     
À cause du silence, on ne se rend pas compte que l’expérience des réfugiés est familière à bien des Canadiens.

Et enfin, il y a le silence des témoins.

Comme nous le savons, cela n’a rien de nouveau. Il y a des siècles, on dénonçait ce silence avec ferveur. 

         L’Éternel voit, d’un regard indigné,
         Qu’il n’y a plus de droiture.
         Il voit qu’il n’y a pas un homme,
         Il s’étonne de ce que personne n’intercède
.
Isaïe, 59 :15-16.

Voilà le silence de ceux qui croient ne pas savoir comment prendre la parole et se faire entendre, ils n’en comprennent pas tous les détails. Peut-on se demander s’ils n’ont pas appris davantage en raison du fait qu’ils ne ressentent pas une humanité commune assez forte avec ceux qui ont dû s’enfuir?  
 
C’est aussi le silence de ceux qui comprennent, mais qui s’inquiètent des conséquences occasionnées par le fait d’appuyer publiquement les personnes marginalisées et peu populaires. Ils se demandent si prendre la parole aura un effet néfaste sur leur prestige, leur budget ou leur accès au pouvoir. 

Mais il n’y a pas que le silence.

Il y a aussi les témoignages publics et courageux de réfugiés qui se savent à risque. Les réfugiés qui prennent la parole pour que progressent non seulement leurs intérêts, mais aussi ceux des autres – et, parfois, ils agissent de façon entièrement altruiste.  

Bon nombre de personnes et d’établissements – plusieurs à vocation religieuse – défendent et appuient les réfugiés haut et fort. 

Chaque jour, des milliers de personnes au Canada, y compris de nombreux anciens réfugiés, prennent la défense de personnes peu populaires, marginalisées. La plupart du temps, on n’entend pas parler de leurs gestes. Néanmoins, ces derniers résonnent plus fort que les mots. Certaines de ces personnes sont ici, aujourd’hui, et c’est en leur nom que j’accepte l’honneur qu’on me décerne.  
  
À ceux parmi vous qui obtenez votre diplôme aujourd’hui, ainsi qu’à tous les autres présents, je vous souhaite d’être pleinement satisfaits de travailler pour une cause qui, selon vous, est juste et vraie. J’espère que vous aurez la chance de témoigner de la force de l’esprit humain et de la richesse des amitiés nées d’un travail effectué en toute solidarité.
 
Janet Dench est directrice du Conseil canadien pour les réfugiés (CCR)


[1] Vous pouvez accéder à la version originale anglaise sous ce lien : https://ccrweb.ca/en/convocation-address-regis-college