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DOSSIER : - Faire barrage aux mesures conservatrices

Faire barrage aux mesures conservatrices

SOMMAIRE DU BULLETIN

Webzine Vol. 19 no 63
AUTOMNE 2011

Sortir de l’approche utilitariste de l’immigration

Par : Par Martin Jalbert
Au moment où se font davantage entendre les avis défavorables à l’immigration exigeant une réduction du nombre annuel d’immigrants reçu par le Québec, l’Institut économique de Montréal (IEDM) a récemment explicité la position du gouvernement libéral provincial en soutenant qu’il fallait augmenter ce nombre dans le but de grossir le « bassin de main-d’œuvre » disponible (Le Devoir, 28 septembre 2011). Si cette conception instrumentalisant l’immigration et les migrants se situe en dehors du paradigme xénophobe ou identitariste qui voit dans les migrants une menace à la sécurité, au « lien social » et à « l’identité nationale », elle présente toutefois un certain nombre de problèmes qui empêchent d’envisager d’une manière plus humaine une réalité reliée non seulement au fait que l’être humain a constamment cherché à changer de place, mais aussi à l’état d’un monde toujours marqué par les inégalités entre les régions du monde, générées par l’ordre capitaliste mondial.
 

L’approche utilitariste au profit du patronat local et de l’État
 
Le paradigme utilitariste considère le phénomène migratoire ni plus ni moins comme un moyen de répondre aux désirs et besoins des patrons locaux en termes de main-d’œuvre et de rapports salariaux qui leur soient avantageux. La gestion néolibérale de l’immigration se justifie généralement par des impératifs d’ordre économique définis par le monde des affaires, telle la nécessité pour les pays occidentaux de « se tailler une place » dans « l’économie du savoir » et dans la mondialisation économique qui amène les pays à rivaliser les uns avec les autres afin d’attirer chez eux les travailleurs les plus qualifiés, pour la formation desquels ils n’ont pas déboursé un sou. Cette conception des populations migrantes implique et justifie une relation inégale de subordination dans laquelle une part des êtres d’ailleurs est conçue et traitée comme une stricte « ressource » coupée de son humanité et vouée d’abord et avant tout à la satisfaction des besoins d’une autre partie du monde à laquelle elle est soumise. Dans cette vision colonialiste du rapport à l’autre, le travailleur et la travailleuse d’ailleurs sont ainsi déshumanisés, envisagés comme des marchandises particulières, une force de travail bien adaptée à un marché de l’emploi instable. Figurant depuis bientôt 20 ans parmi les critères de la sélection canadienne des immigrants, la notion d’employabilité permet de saisir le profil du bon salarié recherché par des employeurs contribuant à la précarisation généralisée du monde de l’emploi. L’employabilité est la qualité essentielle d’une main-d’œuvre dotée non pas de « compétences correspondant à des professions précises » mais plutôt de « compétences flexibles et polyvalentes nécessaires pour réussir dans une économie du savoir en mutation rapide » (Citoyenneté et Immigration Canada, Rapport annuel au Parlement sur l’immigration, 2005, p. 17). Le bon travailleur est ainsi défini comme apte à réagir rapidement aux mouvements brusques d’« un marché du travail en constante évolution ».
 
Ce que se garde bien de dire de but en blanc cette conception, c’est non seulement que ce salariat compétent, dont on prive les collectivités d’origine en l’attirant ici parfois sous de fausses représentations, est une source de financement non négligeable pour un État néolibéral qui rebute beaucoup moins à faire payer les salariés que les riches et les entreprises, mais aussi que ce travailleur forme une main-d’œuvre surqualifiée-déqualifiée souvent forcée de se « réorienter » et d’occuper des emplois moins bien rémunérés dans des conditions de travail défavorables.
 
Cette population peu syndiquée est ainsi souvent très vulnérable à l’exploitation et aux phénomènes liés à la restructuration de l’emploi et à la mutation du salariat en contexte néolibéral : précarisation, individualisation des contrats de travail, sous-rémunération, intensification du travail, mauvaises conditions, insécurité sociale et mentale généralisée. Favorisée par des programmes fédéraux conçus sur mesure pour les employeurs, la prolifération du travail temporaire dans des secteurs non-délocalisables (agriculture, restauration, transformation alimentaire, aide aux personnes, etc.), où se concentre un nombre important d’immigrés, reste sans conteste le phénomène récent le plus révélateur.
 
L’embauche des migrants sur la base de contrats de travail temporaires permet d’opérer une véritable « délocalisation sur place », pour reprendre l’expression de l’anthropologue d’Emmanuel Terray[2], s’inscrivant dans la stratégie patronale visant à faire pression vers le bas sur le coût salarial. Les immigrants comptent ainsi parmi les premiers touchés par la précarité qui affecte une large part de la main-d’œuvre d’ici, par l’insécurité sociale produite par l’érosion du salariat stable, par les assauts contre les travailleurs et par la décomposition des solidarités entre ceux-ci. L’argument selon lequel l’immigration permet d’accroître la part « active » de la population et le bassin de main-d’œuvre disponible fait l’impasse sur cette réalité pourtant bien documentée : selon les derniers recensements, les nouveaux arrivants sont trois fois plus nombreux que les natifs dans les catégories d’emploi à bas revenu et ils connaissent un taux de chômage deux fois plus élevé que les travailleurs natifs (quatre fois plus élevé dans certains cas, notamment celui des jeunes Québécois nés au Maghreb, hautement diplômés pour la plupart). Cette réalité n’entre pas en contradiction avec l’argument de l’Institut économique de Montréal (IEDM) : le maintien d’une masse de sans-emploi a toujours profité aux employeurs et servi à dominer le monde ouvrier en décourageant l’augmentation des salaires et l’amélioration des conditions de travail pour ceux et celles qui travaillent.
 
Pour une approche véritablement hospitalière
 
Peut-être est-il vain d’établir préalablement et de façon comptable un nombre de migrants à recevoir annuellement, comme le font l’IEDM et le gouvernement, d’autant que cette comptabilisation accompagne un processus actif de recrutement qui vend à l’étranger des images d’avenir capables de nourrir des rêves de réalisation socioprofessionnelle souvent aux antipodes de la réalité qui attend les immigrants. À l’autre bout du spectre idéologique, la comptabilisation sert au contraire à consolider des murs symboliques et matériels qui permettent, de plus en plus ouvertement, de tenir au loin, de refouler et d’expulser des humains comme autant d’indésirables. En témoignent notamment les politiques d’externalisation des frontières visant à contrôler à distance les migrants tentant de gagner nos pays(3).

Entre ces deux extrêmes, d’autres visions de l’accueil sont possibles. On peut soutenir que le volume d’immigrants doit être ajusté au rendement dont sont capables les mécanismes d’intégration socio-économique de nos sociétés. Mais on peut aussi faire valoir une vision plus profondément hospitalière, à mille lieux de ce qui se dit et s’écrit dans ces temps à propos des êtres et des vies engagés dans le processus souvent éprouvant de la migration pour des motifs fort variés et tout aussi valables les uns que les autres. Elle consiste à défendre l’idée selon laquelle la migration, cet invariant anthropologique constitutif des sociétés humaines, devrait être un droit fondamental, universel et inaliénable, reconnu, affirmé, protégé et favorisé. Pour elle, il n’y a pas véritablement de bonne raison – fondée sur autre chose que la peur de l’autre ou de l’avenir, sur la méfiance, l’hostilité ou l’agressivité – de ne pas accueillir les êtres humains qui veulent venir s’établir parmi nous et de ne pas accorder à tous les êtres humains présents ici un statut qui leur donne accès aux mêmes droits que ceux et celles qui sont reconnus comme des citoyens canadiens par l’État, détenteur du monopole de la désignation des statuts nationaux. Cette position semblera romantique aux yeux de certains. Elle reste pourtant la seule qui, tout en concevant l’importance des mécanismes sociaux d’intégration effective des nouveaux arrivants, ne cède rigoureusement rien, dans les esprits, à l’image apocalyptique du déferlement migratoire, voire de l’invasion de barbares et de la misère du monde mettant en péril le lien social.
 
Les migrations contemporaines résultent d’une adaptation perpétuelle et parfois artisanale entre les aspirations individuelles des migrants et le mélange de contraintes et d’opportunités offertes par les politiques migratoires en vigueur dans les pays. À une époque où la « sélection » des migrants est, comme au Canada et au Québec, de plus en plus élitiste et discriminante, c’est-à-dire où l’accès à la possibilité de migrer est moins que jamais égalitaire, réservée d’abord et avant tout à un profil d’individu diplômé et doté de certains moyens financiers pour défrayer les importantes sommes exigées, à une époque aussi où les politiques d’accueil et de rejet se durcissent, cette adaptation donne lieu à des tactiques de mouvement de plus en plus complexes et dangereuses – conditions de déplacement difficiles, voyages périlleux, passages hasardeux des frontières, etc. – et à des conditions d’existence marquées par la précarité et l’exploitation, autant de négations en acte de ce qui pourrait être une réalité on ne peut plus normale.
 
La liberté de migrer(4) n’est-elle pas en ce sens structurellement limitée, bafouée et niée par une violence légitime et institutionnalisée dans des pratiques administratives et des politiques répressives et inégalitaires qui sont de véritables fabriques de situations d’irrégularités, de zones d’infra-droits et de vulnérabilités sociales et humaines ? Ainsi, la gestion des entrants, des sortants et des « installés dedans » peut pertinemment s’apprécier au travers de la métaphore du « club » ou du « club-nation », développée par le sociologue Abdelmalek Sayad(5). Les lois et tous les règlements sur l’immigration sont à leur manière une série de frontières visibles et invisibles qui délimitent l’espace du « club » et les conditions pour y entrer et en définitive pour y demander son adhésion. Un club dont les critères d’admission mériteraient d’être interrogés dans une perspective inconditionnellement hospitalière et plus radicalement humaine. 
 
Notes :
 
1 L’auteur est chercheur postdoctoral à l’Université Columbia et collaborateur du secteur Vivre ensemble du Centre justice et foi.
2 Voir Emmanuel Terray « Le travail des étrangers en situation irrégulière ou la délocalisation sur place », dans Étienne Balibar, Monique Chemillier-Gendreau (dir.), Sans-papiers, l’archaïsme fatal, Paris, La Découverte, 1999.
3 Voir entre autres à ce sujet le texte «Tendances des politiques européennes en matière migratoire » disponible sous ce lien : /wp-content/uploads/upload/ve_bulletins/51_a_Vol18No61_Art_Migreurop.pdf
4 Rappelons que seul le droit de quitter son pays est actuellement reconnu par les Déclarations et Conventions internationales, pas celui d’entrer dans un autre pays. À ce sujet, nous recommandons le texte de Mouloud Idir sous ce lien : /fr/ve/article.php?ida=1169
5 Abdelmalek Sayad, La double absence : des illusions de l’émigré aux souffrances de l’immigré, Paris, Seuil, 1999.