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DOSSIER : - Vol. 24 No 86

Vol. 24 No 86

SOMMAIRE DU BULLETIN

Webzine Vol. 24 no 86
ÉTÉ 2017

Recension de livre : Philosopher en islam et en christianisme

Par : André Beauchamp

Tout au long de ce livre d’entretiens, on pourra apprécier la prudence et la délicatesse de chacun des interlocuteurs. Ils ne renient pas leur propre spécificité, mais ne dénient pas celle de l’autre. Ils se respectent. Ils s’unissent pour affirmer que la philosophie était déjà là avant les Révélations et la mise en forme des deux religions respectives.

Philosopher en islam et en christianisme
Philippe Capelle-Dumont, Souleymane Bachir Diagne
Entretiens recueillis par Damien Le Guay
Éditions du Cerf, 2016, 257 pages.

La formule en soi n’est pas nouvelle. Dans un domaine donné, deux experts-témoins échangent ensemble sur certaines questions au cœur de leurs différends. L’originalité ici est qu’on a affaire à deux philosophes croyants, l’un chrétien, l’autre musulman. Les deux sont manifestement des hommes de dialogue peu soucieux de défoncer l’adversaire, mais au contraire attentifs à déceler chez l’autre les points de convergence afin de faire avancer la réflexion. Il en sort un livre de taille modeste, assez facile à lire, et ma foi plutôt réjouissant.

Philippe Capelle-Dumont (PCD) est un théologien catholique, professeur à Strasbourg et à l’Institut catholique de Paris. Il est philosophe et croyant, et son œuvre porte principalement sur le rapport à Dieu et sur la relation entre philosophie et théologie. Il est un spécialiste de Blondel et de l’histoire de la théologie (quatre volumes d’anthologie)[1]. Souleymane Bachir Diagne (SBD) est Sénégalais d’origine, philosophe et croyant de foi musulmane. Il est un spécialiste de Bergson et a écrit un livre sur Senghor. Son œuvre écrite est impressionnante (p.253). Il enseigne à l’Université de Columbia, à New York. Damien Le Guay dirige le débat avec le tact et la fermeté qui conviennent.

Religion et histoire

Le point de départ des échanges est la violence, mais la question fondamentale du livre est l’herméneutique, le rapport de la pensée philosophique à la révélation (partie 1), à l’interprétation (partie 2), à la religion et à la culture (parties 3 et 4), à l’État (partie 5), à l’esthétique (partie 6). Chaque section se divise en deux chapitres : après un bref état de la question des modérateurs, chaque intervenant fait le point à l’intérieur de sa tradition, puis au chapitre suivant réagit à son collègue et pousse plus loin la réflexion. Cela aurait pu donner lieu – on le voit si souvent ailleurs – à une série de monologues. On a plutôt droit à des enrichissements de part et d’autre.

D’emblée PCD rappelle la dimension historique du christianisme.  « Le christianisme n’est pas une religion accrochée à un point anhistorique, il est une religion temporelle. Et ceci de quatre manières différentes : d’abord en ce qu’il est, comme toute réalité de ce monde, dans et héritier de l’histoire; ensuite et centralement parce ce que son “objet” principal, Jésus-Christ, est temporel; troisièmement et subséquemment parce que ses affirmations elles-mêmes sont “incarnées” et ainsi liées à l’histoire séculaire du dialogue divino-humain; enfin parce que son destin temporel est au service du destin humain marqué du sceau divin. Je résiste donc fortement à cette idée courante selon laquelle le christianisme serait une religion abrahamique. » (p. 22-23.)

SBD situe à son tour le Coran.  « Je vais procéder comme Philippe : à partir des textes. Je vais même partir des mots.  Quels sont les mots pour parler de la révélation, des mots qui sont eux-mêmes contenus dans le Coran parlant de soi? Qu’il soit un texte éminemment auto référentiel, c’est une donnée très importante. Le Coran est un livre qui n’arrête pas de parler de lui-même comme écrit dans une langue donnée – l’arabe » (p. 27). Le mot Coran peut vouloir dire soumission. SDB propose le mot consentement. « Il y a donc ici cette idée première que ce qui définit l’humain c’est son consentement à Dieu. » (p. 28.) Reprenant le terme de religion abrahamique, il réplique : « Philippe disait tout à l’heure que le christianisme n’est pas une religion abrahamique. Soit. L’islam est une religion éminemment abrahamique au sens où Abraham y est reconnu musulman, comme Isaac, comme Jacob comme Jésus, tous les prophètes jusqu’à Mohammed. Pourtant ce dernier sait bien que la religion appelée “islam” est née avec lui autour de l’an 610, soit 40 ans après sa naissance. Il y a donc ce sens d’un islam historique apparu dans le temps, à ce moment donné, et il y a le sens d’un islam comme religion primordiale de l’humain disant à Dieu : certes oui, tu es mon seigneur. » (p. 30.)

La place de la violence

On perçoit ici la subtilité du dialogue et la compréhension des sources. L’échange sur la violence (p. 51-60) est intéressant. Jésus rejette très clairement la violence corrigeant, ou plutôt pour utiliser les termes de PCD, accomplissant l’Ancien Testament. SBD fait observer que le contexte historique n’est pas le même. Le christianisme naissant ne pouvait pas envisager l’opposition à l’Empire romain. Mais quand l’Empire a basculé il a joué la logique du pouvoir. L’islam naissant est chassé de La Mecque et doit se réfugier à Médine. L’affrontement devenait inévitable (voir p. 50).

La question cruciale est celle de l’interprétation, ou de l’herméneutique. Dieu peut-il parler à l’être humain? Et s’il parle, en quelle langue le fait-il? Comment savoir si la parole est authentique? Comment lire le texte, surtout quand il y a des contradictions apparentes entre certaines affirmations?  La lecture littérale, voire littéraliste est-elle adéquate? Les intervenants sont tous deux d’avis que toute lecture est une interprétation et que la lecture fondamentaliste en est une également, consciemment ou non. PCD rappelle la tradition des quatre sens de l’Écriture, ou mieux du quadruple sens de l’Écriture (p. 73). Il signalera plus loin l’importance des approches et les méthodes : sociologique, psychologique, historico-critique, sémiotique, etc. (p. 80). Du côté de l’islam, on apprend beaucoup de choses. À la mort du prophète en 632, le Coran n’est pas écrit. Il existe comme récit et il y a déjà controverse sur sa mise en écriture. C’est entre 644 et 656 « que le texte du Coran a été établi dans la version que nous en connaissons » (p. 79.) Il pourrait exister plus qu’une version du texte ou de certaines de ses parties.

La tradition musulmane est marquée par deux courants opposés : la tradition sunnite qui n’a pas d’autorité centrale et qui tolère une plus grande diversité d’interprétation et la tradition chiite plus centralisée et plus sévère qui dispose d’une forme de magistère plus centralisé. SBD est d’allégeance sunnite et très ouvert à la pluralité des interprétations pourvu qu’elles servent à la communauté. « La manière d’entendre les versets selon telle ou telle circonstance, est quelque chose de tout à fait important dans la tradition du commentaire du Coran. C’est vous dire donc que cette tradition herméneutique est une tradition très ancienne, extrêmement riche, dont la richesse justement va à l’encontre de l’attitude qui consiste à dire : tenons-nous en à la lettre. À quoi, on peut rétorquer qu’il n’y a pas de degré zéro de littéralité : même quand je prétends lire un texte de manière strictement littérale, cette lecture est toujours déjà une interprétation de ce texte. » (p. 65.)

Le rôle de la philosophie

Si l’herméneutique a sa place, on comprend que la philosophie n’est pas loin, car deux vérités ne peuvent se contredire. La philosophie pose constamment des questions à partir de la raison. Les deux intervenants font donc valoir les ouvertures de leur tradition à la philosophie et aux philosophes.  Du côté de la tradition chrétienne, la sagesse philosophique est déjà présente au sein de l’Écriture; puis on peut évoquer Justin, Irénée, Tertullien, Origène et la scolastique du Moyen-âge qui reconnait à la philosophie un statut d’autonomie. Du côté musulman, l’interrogation philosophique surgit très tôt également (voir pages 138-139).

À partir de 750, la dynastie des Abbâssides va favoriser l’ouverture à d’autres cultures et la découverte de la philosophie grecque (p. 141-142). L’auteur a auparavant cité quelques grands noms : Al-Kindi, Al-Fârâbî, Ibn Sina (Avicenne), Al Ghazâlî et Ibn Roshd (Averroès) (p. 104). Les limites de la présente recension ne me permettent pas d’explorer d’autres aspects de l’échange, notamment sur la culture et sur le rapport à l’État. C’est un livre complexe en raison des multiples redites et des reprises, mais il y a nombre de perles remarquables.  Quelques exemples :

« La religion commande bien une tenue vestimentaire – alors que la manière dont on s’habille est la chose la plus personnelle qui soit. La manière de s’habiller des Africaines, des Sénégalaises par exemple, répond parfaitement à la modestie vestimentaire qu’appelle le Coran, sans que ce soit des niqabs ou des burqas. Prétendre qu’il y a un uniforme islamique c’est une manière d’éradiquer les différences qui font la richesse et la diversité du monde islamique. » (SBD, p. 122.) « Je suis de ceux qui pensent que le mot de civilisation est un mot qui peut nous induire en erreur parce qu’il a tendance à solidifier des choses qui historiquement sont très fluides. » (SBD, p. 127.) À la question : comment remettre l’islam en mouvement : « La réponse est l’éducation, qui est le seul combat qui vaille. L’éducation comme seule vraie réponse, l’éducation philosophique en particulier qui permet cette construction lente et patiente de cette capacité de se comprendre soi-même, qui permet de comprendre que sa propre vérité est dans le mouvement. » (SBD, p.158.)

PCD se réjouit et se sent de plain-pied avec ce plaidoyer pour l’éducation – tout en mesurant qu’en ce domaine rien ne sera jamais acquis. Il souligne : « on voit bien qu’il y a et qu’il pourrait y avoir encore de lourdes tendances à introduire sans cesse des arguments d’autorité, ou même d’autoritarisme. Pourtant cette tradition ne fait pas partie de l’essence du christianisme – même si son histoire fut troublée par des dérives autoritaires » (p.159).  « Dans le christianisme, de façon transversale, le champ politique est le lieu de la décision humaine. Il n’y a pas de loi divine qui guérisse les comportements du “quotidien”.  Le quotidien ordinaire relève du champ autonome de la Création, de l’autonomie du politique, de la volonté de conscience » (PCD, p.177-178.). Je pourrais donner bien d’autres exemples sur la politique, l’esthétique, la beauté. Le caractère oral du récit donne une multitude de petits pétillements. Et la profondeur historique est toujours au rendez-vous.

Je me pose quelques questions toutefois sur les exposés portant sur la culture. Les deux auteurs récusent le concept de choc des cultures ou des civilisations et conviennent qu’aucune culture n’est tout à fait close sur elle-même et que l’islam comme le christianisme ont comme défi de se rendre accessibles à des cultures au-delà de leur propre culture centrale. J’aurais aimé qu’ils parlent aussi de l’industrie culturelle et de la façon dont l’industrie des communications (et de la science et de la technique) construit une culture nouvelle souvent étrangère aux traditions humanistes.

En fermant le livre, je me suis demandé ce qu’aurait donné un dialogue à trois, si on avait ajouté une femme venant d’un autre horizon. Évidemment, c’eût été un autre livre. Tel qu’il se présente, ce livre en est un qui est magnifique : il aide beaucoup à comprendre le fond historique des questions abordées et à ne pas se laisser emporter par l’agitation de l’actualité. À lire et à relire.

André Beauchamp est théologien et collaborateur du secteur Vivre ensemble du Centre justice et foi.


[1] Voir les pages 253-255.