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DOSSIER : - Thèmes variés Vol. 21 Num. 74

Thèmes variés Vol. 21 Num. 74

SOMMAIRE DU BULLETIN

Webzine Vol. 21 no 74
ÉTÉ 2014

Recension de livre : Les Premiers Juifs d’Amérique – 1760-1860 – L’extraordinaire histoire de la famille Hart

Par : André Beauchamp

Depuis les débuts de sa carrière, Denis Vaugeois s'intéresse à l'histoire des premiers Juifs d'Amérique du Nord, et plus particulièrement à celle des familles Hart et Judah. Dans ce livre, il a choisi de raconter à la fois les moments forts de ses personnages et sa propre démarche d'historien, tout en prenant le temps de situer les grands événements de la trame historique. La recension fine qu’en fait ici André Beauchamp rend justice à un travail d’une grande richesse documentaire.

Denis VAUGEOIS
Les Premiers Juifs d’Amérique, 1760 – 1860
L’extraordinaire histoire de la famille Hart
Québec, Éditions du Septentrion, 2012, 378 pages

 
Denis Vaugeois a été professeur, historien, éditeur, député puis ministre des Affaires culturelles et des Communications pour le gouvernement du Parti québécois. Il s’est longuement intéressé à la présence juive au Québec, particulièrement à la famille Hart. Dans ce livre, tout en restant très collé à l’histoire étonnante de cette famille, il trace aussi un portrait complexe et nuancé de l’arrivée, l’implantation et la présence des Juifs au Canada du 18siècle, cette ancienne colonie française devenue la 14e colonie anglaise d’Amérique (p. 10).
 
Difficile de résumer un tel livre extrêmement fouillé, précis, qui fourmille à chaque page d’informations détaillées et parfois déroutantes. Un exemple entre cent, les monnaies : espagnole, portugaise, anglaise, française, leur valeur en numéraire et les billets de papier pas nécessairement honorés par leurs émetteurs au hasard des guerres et des crises. La documentation d’appui est abondante et vient principalement des Hart Papers, les papiers d’Aaron Hart, par l’entremise de l’abbé Albert Tessier, du Séminaire de Trois-Rivières, qui les avait reçus d’Édouard Bureau.  Des caisses de documents : lettres, comptes, inventaires. Ils seront classés par Hervé Biron (le père de Jean-Marc Biron, provincial actuel des Jésuites). En 1960, Denis Vaugeois informe le Dr Jacob Rader Marcus de sources documentaires juives existant au Séminaire. Marcus estime qu’il ne doit pas y avoir là plus de 5 000 documents.  En 1961, le nombre est évalué à au moins 100 000, peut-être le double (p. 12). Un véritable trésor.
 
Pour simplifier son exposé, l’auteur nous présente quatre portraits : Aaron Hart et trois de ses fils, soit Moses, Ezekiel, Benjamin, ce qui ne l’empêchera pas de montrer les multiples croisements avec d’autres familles juives (au total peu nombreuses) installées ici : Jacobs, Joseph, Davis, Levy, Solomon, Hays, etc.
 
Origine d'une fortune
Aaron Hart (1724-1800), à l’origine, semble être un pourvoyeur accompagnant l’armée d’Amherst en 1760. Rapidement, il se fixe à Trois-Rivières et devient marchand. Fournisseur de l’armée, il a en main des liquidités, ce qui lui permet de développer les commerces (notamment la fourrure, le bois, l’alcool), de profiter des variations de change, etc.  Il consent beaucoup de prêts, et comme la pauvreté sévit, il acquiert par saisie de nombreuses propriétés foncières (dont deux seigneuries et un marquisat, p. 127). C’est un homme strict en affaires, recourant volontiers aux tribunaux.  Un travailleur déterminé. « La question incontournable : Aaron Hart était-il riche, très riche ou immensément riche?  À mon avis, il était très riche et l’était devenu par un concours de circonstances qui l’avait bien favorisé. » (p. 135).
 
Pour cette période de l’histoire, les données généalogiques concernant les juifs sont difficiles à cerner, car il n’existe pas de registres d’état civil comme pour les protestants ou les catholiques.  « À la limite, on pourrait presque dire qu’ils (les juifs) n’ont pas d’existence juridique! » (p. 91).  Pour les garçons, l’inscription du rite de la circoncision à la synagogue donne un repère.  Pour les filles, c’est plus compliqué.  Vaugeois attribue à Aaron Hart et à son épouse Dorothea Judah huit enfants atteignant l’âge adulte : quatre garçons, Moses, Ezekiel, Benjamin, Alexander; quatre filles, Catherine, Charlotte, Élisabeth, Sarah.
 
Moses Hart, le fils aîné (1768-1852) : « C’est le mouton noir de la famille.  On ne fait pas plus noir. » (p. 94). Mais Vaugeois le juge avec beaucoup de sympathie. Ses prouesses sexuelles sont notoires. L’auteur a identifié 9 lits différents et 3 autres aventures paternelles avec des inconnues pour une progéniture reconnue de 18  enfants (voir tableau p. 197). On peut lui donner le mérite de ne pas se défiler devant ses responsabilités.  Un exemple montre la difficulté de bien identifier les généalogies : il a deux fils de Mary Racine, l’un s’appelant Ezekiel-Moses et l’autre Moses-Ezekiel. Vaugeois signale que beaucoup de Hart prétendent descendre de Moses pour avoir accès à un héritage hypothétique (p. 197).  Mais les descendants ne s’appellent pas tous Hart. Ils semblent pouvoir aussi adopter d’autres noms, dont celui de la seigneurie.  Vaugeois est lacunaire sur ce point.
 
Moses a des prétentions intellectuelles. Il ne fréquente pas la synagogue, mais il essaie de fonder une nouvelle religion. Il rédige d’abord une forte diatribe contre l’Église catholique (voir p. 204-205).  Ensuite, il semble être l’auteur d’un court traité, Universal Religion, publié à New York en 1815 et réédité en 1818 et 1824.  Moses Hart a payé l’édition. C’est un document à caractère plutôt déiste. Une de ses originalités est de proposer des mariages de second degré, ou demi-mariages (p. 215).  Moses avait un caractère difficile et conflictuel.  Mais il ne faut pas imaginer un anticlérical acharné. Plusieurs de ses enfants sont baptisés et certaines de ses filles étudient chez les Ursulines.  Moses ne les déshérite pas.  À sa mort, il reçoit une sépulture juive (p. 274).  Mais sa dernière compagne, Mary McCarthy, est enterrée sous la cathédrale de Trois-Rivières, à titre de bienfaitrice. 
 
Vaugeois présente Moses Hart comme un brasseur d’affaires plutôt que comme un homme d’affaires. Il se lance dans la construction navale et le trafic fluvial, devenant ainsi concurrent des Molson. C’est finalement un échec. Il devient avec ses frères brasseur de bière et réussit même à s’installer sur un terrain cédé par les Ursulines.  En ce domaine une fois de plus, ses rivaux sont les Molson.  Dans les années 1830, Moses cède la brasserie à William Dow. Rivalité Dow-Molson que j’ai bien connue dans ma jeunesse!  Moses essaie ensuite de fonder la Banque Hart. Il échoue. 
 
À sa mort, en 1852, l’évaluation de son héritage est difficile à établir. Vaugeois prétend qu’il y aurait là matière à thèse de doctorat (p. 256). Il y a de tout : au moins 79 immeubles, des dettes, des créances douteuses, des valeurs boursières, etc. Mais il n’est pas sûr que les frais de ses funérailles aient été versés à la synagogue (p. 258).
 
Moses Hart est d’un tempérament belliqueux. Vaugeois a répertorié 213 causes l’impliquant inscrites à la Cour supérieure et à la Cour du banc du roi du district de Québec  (p. 236). En 1826, il écrit au secrétaire aux colonies, Lord Bathurst, pour obtenir un poste au conseil législatif ou au conseil exécutif du Bas-Canada. Il veut manifestement l’union des deux Canada, l’élimination du droit français et de la langue française : « Il y a environ 50 000 Canadiens anglais au Bas-Canada, dont les droits sont bafoués.  Ils sont soumis à des lois et à des traditions étrangères au sein d’une province britannique  … » (p. 246). 
 
Comme on le voit, c’est un personnage pugnace, haut en couleur.  Beaucoup de ses descendants s’intéresseront au droit.
 
Vie politique
Selon Vaugeois, Ezekiel Hart, le deuxième fils d’Aaron et Dorothea, serait né en 1770 (p. 137). Wikipédia donne comme date de naissance le 15 mai 1767 et de décès le 16 septembre 1843. Ezekiel est surtout connu par le fait qu’il a été élu député de Trois-Rivières en 1807. Son père, Aaron, avait déconseillé à ses fils d’aller en politique, à cause de leur statut de juif.  Après un échec à l’élection de 1804, Ezekiel Hart devient donc en 1807 le premier juif à être élu député au Canada. Son assermentation comme député va poser problème.  Ezekiel Hart a-t-il prêté serment correctement?  (En Angleterre, les juifs ne sont pas éligibles à l’Assemblée.) Le député Hart penche naturellement en faveur des députés anglais (une quinzaine) favorables aux technocrates et au gouverneur, alors que les députés canadiens (environ 35) sont hostiles aux bureaucrates. En février 1808, la Chambre débat longuement de l’habileté de Hart à siéger. Le 20 février, la Chambre arrive à la conclusion « qu’Ezekiel Hart, Écuier, professant la Religion Judaïque, ne peut prendre place, siéger, ni voter dans cette Chambre » (p. 154). L’auteur de la résolution est le juge Faucher, un rival politique sur le terrain!
 
Le 27 avril, le Parlement est dissous.  Ezekiel Hart est à nouveau élu dans le comté de Trois-Rivières. La saga recommence. Le 5 mai 1809, la Chambre examine une fois de plus le cas Hart, et ce dernier est exclu par résolution.  Le 8 mai, son siège est déclaré vacant.  Un autre débat très vif agite la Chambre : celui de l’éligibilité des juges à laquelle s’opposent les Canadiens. Le gouverneur Craig dissout le Parlement.  L’élection de 1809 ne change rien à la représentation générale. En 1810, Craig dissout à nouveau le Parlement.  Le contexte politique est agité et l’invasion du Canada par les États-Unis semble imminente. La lutte d’Ezekiel Hart pour faire reconnaître les Juifs de plein droit a échoué en raison de l’hostilité à la fois de l’empire et du Parti canadien. Malheureusement, Vaugeois ne nous donne pas d’autres informations sur la vie et la mort d’Ezekiel Hart. Il meurt en 1843.
 
La question du statut des Juifs ressurgit à l’occasion de la création d’une nouvelle synagogue et d’un registre public (pétition du 4 décembre 1829 – p. 173-174). Cette fois, le Parti canadien a immédiatement appuyé cette requête.  La loi suit son cours et reçoit l’assentiment royal le 30 octobre 1829. Les Juifs pourront tenir un registre pour les naissances, mariages et décès. 
 
Ils pourront se constituer en société, posséder un terrain pour lieu de sépulture et l’érection d’un temple. Pas si mal quand on sait qu’au recensement de 1831-32 le Québec compte 403 000 catholiques, 34 000 anglicans, 15 000 membres de l’Église d’Écosse, 7 000 méthodistes et 107 juifs (dont 85 à Montréal, 19 à Trois-Rivières et 3 à Québec) (p. 176). En 1832, une loi reconnaît aux Juifs l’égalité de droits et de privilèges.  Vaugeois souligne ici le rôle de Papineau, président de la Chambre, qui soutient fermement la reconnaissance du statut des Juifs. 
 
Au moment de la révolte des Patriotes, le clan Hart se divise.  Benjamin Hart devenu juge de paix devient pourchasseur des Patriotes et proche collaborateur du chef de police Pierre-Édouard Leclère.  Aaron Philip Hart, le fils de Benjamin, trouve que son père va trop loin et prend la défense des Patriotes.  Benjamin Hart sort aigri du conflit et devient partisan de l’annexion du Canada aux États-Unis. Il meurt à New York en 1855. On peut dire que son inscription personnelle dans ce que l’on pourrait appeler la société canadienne (québécoise) a été un échec, mais sa descendance a pris racine.
 
Au chapitre 11, Vaugeois revient sur la contribution de ce troisième fils Hart,  Benjamin,  dans l’implantation d’une synagogue à Montréal. Il y a manifestement un conflit à l’intérieur de la communauté juive entre les Juifs de provenance portugaise et espagnole, qui sont sépharades (et qui émigrent d’Angleterre), et les autres Juifs venus des pays d’Europe, souvent allemands ou polonais, qui sont de tradition ashkénaze. Benjamin a une conception très méprisante de ses opposants allemands et polonais (voir p. 308).
 
Richesse documentaire
En conclusion, Vaugeois rappelle l’affirmation du Dr Jacob Rader Marcus quant à l’existence d’un fort sentiment antijuif au sein de la communauté francophone.  L’auteur est formel : ce sentiment n’existe pas pour la période étudiée. « Plutôt qu’un ‘’anti-jewish sentiment’’, toutes les portes sont ouvertes aux Juifs, surtout celles de l’Église catholique et aussi, semble-t-il, celles de l’Église anglicane. » (p. 329). 
 
Pour terminer, j’aimerais signaler quelques caractéristiques de l’ouvrage Les Premiers Juifs d’Amérique. D’abord c’est une œuvre d’auteur écrite à la première personne. Denis Vaugeois explique fréquemment les démarches qu’il a dû entreprendre, rend hommage à l’un et à l’autre, souligne l’aide des bibliothécaires et archivistes, corrige certains de ses jugements antérieurs. La première recherche de l’auteur sur les Juifs remonte à 1967 (mémoire de maîtrise). En publiant le présent volume, il dit régler sa dette envers le Congrès juif (p. 33). Le côté personnel du récit tempère l’austérité scientifique que l’ouvrage aurait pu avoir. 
 
Ce livre est d’une richesse documentaire exceptionnelle. Ce n’est pas de la grande histoire, mais cela me semble de l’excellente histoire, collée sur les faits. La démarche est à la fois chronologique et diachronique. On a l’impression d’un travail humble et respectueux, surtout quand il s’agit des personnages comme Moses Hart.
 
Il faut dire aussi la qualité de l’édition. Denis Vaugeois éditeur s’est fait plaisir. Les appels de notes et l’original anglais des citations dans les marges sont remarquables; les photos sont très nombreuses, et on trouve là beaucoup de documents rares sinon uniques : photocopies, cartes, illustrations. Un ravissement.
 
L’ouvrage est également paru en anglais sous le titre The First Jews in North America.  The extraordinary Story of the Hart Family 1760-1860 (Baraka Books, Montreal, 2011).
 
Peut-être avez-vous déjà entendu parler de Cecil Hart (1883-1940). Il est l’arrière petit-fils d’Aaron Hart. Il a été le directeur du club de hockey des Canadiens de Montréal et a gagné la coupe Stanley en 1930 et 1931. Il a laissé son nom à un trophée décerné au joueur le plus utile à son club. Dommage qu’un tel trophée n’existe pas pour l’histoire.  Denis Vaugeois en mériterait l’honneur pour un livre très utile à la compréhension mutuelle entre Juifs et Québécois.  Sur l’exemplaire que l’on m’a remis, il y a un collant indiquant : « Winner Helen & Stan Vine Canadian Jewish Book Award Koffler Center of the Arts ». Bravo et merci!