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DOSSIER : - Des politiques migratoires qui limitent la citoyenneté, la participation et la protection

Des politiques migratoires qui limitent la citoyenneté, la participation et la protection

SOMMAIRE DU BULLETIN

Webzine Vol. 19 no 66
ÉTÉ 2012

Recension de livre : Dedans, dehors. La condition d’étranger

Par : Karoline Truchon
Dans cet ouvrage, le philosophe Guillaume le Blanc analyse de manière critique les mécanismes à l’œuvre quand la vie d’une personne est désignée comme vie étrangère. Il postule que cette désignation jette des vies à l’extérieur des cercles sociaux et nationaux légitimés, faisant de ces vies des autres que soi. Par conséquent, « l’étranger tend alors à n’exister qu’à la frontière » et « se vivre ainsi, c’est se vivre séparé de la vie commune » (p.18). Ce contexte amène l’étranger à se considérer comme une frontière (à la marge), comme un être qui n’est pas assimilable au groupe national. C’est néanmoins cette caractéristique d’élément distinctif du groupe national qui devient la condition d’existence de l’étranger. De fait, en instrumentalisant l’identité d’étranger, la nation s’érige comme un groupe soudé, vouant aux marges les étrangers non assimilés. Les étrangers permettent ainsi une unité au groupe national. Pour la nation, il s’avère donc fondamental que l’étranger « ne soit pas exclu, un être du seul dehors, car alors c’en serait fait de la fonction nationale de la frontière : pour que la nation ait un dedans, encore faut-il qu’elle ne se contente pas de renvoyer dehors tous ceux qui n’appartiennent pas à ce dedans supposé de la nation ; encore faut-il que des vies surgissent à la frontière, ni dedans, ni dehors, à la fois dedans et dehors » (p.19).
 
Cette réflexion est présentée en 6 chapitres. Le premier chapitre explique le processus qui enferme une personne dans une identité figée d’étranger, identité préfigurée par la société d’accueil pour mieux se définir elle-même. L’auteur rappelle qu’être étranger, c’est d’abord être un nom avant d’être quelqu’un. Désigner quelqu’un d’étranger est une façon de certifier « tu n’es pas d’ici », donc « tu ne peux pas participer à la vie de notre cité ». Ce processus d’altérisation séparant les étrangers des nationaux suggère qu’on ne naît pas étranger, on le devient. Plus précisément, « [l]’étranger est celui dont les marqueurs biographiques sont considérés comme hétérogènes au récit national. Aussi, est-il moins un être étrange qu’un être rendu étrange, dissemblable par la désignation linguistique [des nationaux] qui n’en finit pas d’opérer sur lui » (p.38). La vie dite étrangère est une vie marginale, sans soutien national, et en attente de ce soutien. Seulement une attestation juridique pourrait suspendre cette manière d’être, en autant que le droit soit accessible. Les étrangers ne font pas que subir ces désignations; ils les contestent en produisant des pouvoirs de périphérie, même si la périphérie est façonnée pour être sans pouvoir. Il faut alors se demander socialement « comment préserver la possibilité pour des sujets de se former dans les interstices ou marges où ils sont acculés » (p.51). 
 
Dans un deuxième temps, le livre élabore en quoi la question de l’étranger jaillit de l’intérieur de la nation. Le titre de ce chapitre, Sans toit ni loi, résume bien la position exposée par l’auteur : hors d’un chez-soi naturalisé, point de légalité juridique, donc de légitimité sociale au sein de la nation. D’émigrés forcés de quitter leur pays d’origine, les migrants deviennent des immigrants pour les nationaux de leur pays d’accueil, donc des étrangers. Se percevoir comme un émigrant et devenir un immigrant par le regard de quelqu’un d’autre sont deux facettes de la réalité de l’étranger, un hors-nation autant face à sa nation d’origine qu’à sa nation d’accueil. Une personne qui quitte son pays d’origine se conçoit comme un émigré, une personne arrachée à son chez-soi et qui ne peut y revenir facilement. « Émigrer, c’est ne plus s’appartenir, voir un nouveau soi émerger dans les limites de l’ancien soi et s’apparaître de ce fait comme un témoin précaire de soi-même » (pp.64-65). L’émigré est forcé de renoncer à soi, de vivre hors de soi, et ce renoncement s’effectue dans l’espoir de pouvoir vivre une seconde chance dans le pays d’accueil, de faire tabula rasa. Quant au statut d’immigrant forgé par les nationaux, s’il est en droit un sujet contractant (remplir les conditions considérées celles d’une bonne intégration), il est en réalité un sujet débarquant (immigre avec son histoire, ses coutumes, ses manières de vivre, sa langue, sa religion ainsi que les structures sociales, politiques et mentales de son pays d’origine). Cette dichotomie occasionne des situations et des attentes divergentes autant chez les migrants/immigrants que chez les nationaux.
 
L’auteur esquisse ensuite ce qui pourrait contribuer à « défaire la nation », geste politique car « une nation n’est jamais seulement un visage, un territoire, elle est un ensemble de voix ordinaires qui déterritorialisent le visage. Grâce à elles, une nation peut être défaite en ses formes identifiées et être refaite autrement » (p.134). Les vies sont, mais de manières différentes, concernées par les frontières. Si certaines les abolissent en les franchissant, d’autres sont ramenées vers elles, mais toujours, ces vies sont configurées par différentes relations de pouvoir. L’étranger est « ce sujet supposé décevoir » et est « surdéterminé » comme un sujet dangereux, construction qui amène au « refus de citoyenneté ». Néanmoins, diverses « subcultures » de résistance se déploient malgré, et en fonction des frontières ainsi que des hybridations et retraductions culturelles entre les nationaux et étrangers. De par leur relégation dans les marges, la puissance des vies des étrangers s’exprime plus dans le texte caché que public et au sein de contre-espaces qui sont des « contestations mythiques et réelles de l’espace où nous vivons » (p.167). Défaire la nation, c’est s’ouvrir aux « espaces-œuvres » des étrangers pour remettre en cause la validité de la structure reproductrice de la nation.
 
L’ouvrage interroge, plus précisément au 5e chapitre, la mise en œuvre actuelle de l’hospitalité. Plutôt que de voir négativement la déstabilisation que l’étranger apporte à la nation, celle-ci devrait le considérer comme une source de créativité pouvant mener potentiellement à une autre politique, une politique qui visibiliserait la participation des sans-parts dans ce renouvellement du politique. Au lieu de désoeuvrer les vies des étrangers, il faudrait reconnaître leur capacité de faire œuvre. La pratique de l’hospitalité deviendrait ainsi une pratique qui sort les individus des identités désignées : elle ferait « émerger à nouveau un visage et une voix disqualifiée a priori, et à mettre au jour de nouveaux signifiants qui déstabilisent les signifiants nationaux » dans l’espoir d’engendrer des transformations au sein de la culture et des lois de la nation (p.194).
 
Le sixième et dernier chapitre est probablement le plus utile pour comprendre le processus qui permet d’accepter et de valoriser les vies étrangères en les visibilisant et en entrant en relation avec elles. On comprend alors que plus nous sommes en mesure de voir et de reconnaître en nous l’étrange, plus nous pouvons accepter d’être transformés par l’étranger qui ne signifie plus alors notre perte d’identité mais une ouverture. En résumé, la condition d’étranger ne serait plus uniquement une injure si nous acceptions de travailler socialement à (faire) comprendre que « devenir étranger ne signifie pas être relégué à la frontière de la vie nationale, de la vie sociale, des corps admissibles, mais signifie plutôt être ouvert à ses autres et aux autres que soi » (p.218).
 
Cet ouvrage est dense, un peu répétitif, mais il demeure un essai engagé et nécessaire dans les débats actuels. Il plaira aux lecteurs intéressés par le traitement plus philosophique que pragmatique des questions identitaires, territoriales et légales qu’engendre un vivre-ensemble binarisé par des catégories à la fois arbitraires et instrumentales que sont les termes de nationaux et d’étrangers.
 

[1] Guillaume le Blanc, Dedans, dehors. La condition d’étranger,Paris, Le Seuil, 2011.
[2] L’auteure est candidate au doctorat en anthropologie à l’Université Laval et récipiendaire de la Bourse Bertrand 2011-2012 du Centre justice et foi. Elle collabore au secteur Vivre ensemble.