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DOSSIER : - Démocratiser la démocratie et exclure l’exclusion

Démocratiser la démocratie et exclure l’exclusion

SOMMAIRE DU BULLETIN

Webzine Vol. 23 no 81
PRINTEMPS 2016

Prévenir le racisme : une proposition

Par : Chedly Belkhodja

Pour l’auteur de ce texte, le racisme accompagne les grandes mutations sociales, économiques et culturelles de notre époque. Comme dans la plupart des sociétés occidentales, dans le sillage de l’après-guerre froide et de la mondialisation néolibérale, le Québec vivra un débat de société autour de l’épuisement de l’État-providence et de la place à donner aux nouvelles demandes de reconnaissance des groupes minoritaires. La réflexion ici proposée nous invite à prendre le temps de noter les références multiples de nos espaces de société, de laisser libre cours à la créativité tout en construisant une expérience commune de la nation.

Dans un récent ouvrage, l’anthropologue du religieux Raphaël Liogier invite à « penser la perméabilité des frontières et, ainsi, la disparition de la figure de l’Autre radical, l’étranger, le barbare, qui se situait jadis au-delà de notre horizon existentiel, séparé de notre espace de vie. […] Il faut arriver à ce qu’aucun autre n’est complètement autre »[1]. L’auteur situe cette invitation dans un monde de plus en plus marqué par le durcissement des identités, à droite comme à gauche.

C’est ce point de vue que je souhaite aborder, considérant que la question du racisme demeure de nos jours un enjeu préoccupant, mais que le véritable combat contre ce phénomène doit mener à une acceptation de l’Autre. Malheureusement, le débat se réduit de plus en plus à des positions campées et idéologiques, le tout mis en scène par des interventions chocs d’intellectuels médiatisés.

Les habits neufs du racisme

La physionomie et les représentations du racisme ont évolué au fil des temps. Pour certains, le racisme serait un phénomène du passé, d’une époque révolue, de l’État colonial européen à l’attitude de l’État fédéral canadien envers les peuples autochtones en passant par les États racistes et esclavagistes du sud des États-Unis. Ce racisme classique se fixe sur la distinction biologique, historique, politique, idéologique et structurelle de la race. Il faut le comprendre comme politique d’éradication d’un peuple ou d’une culture comme l’illustre, par exemple,  le projet d’anéantissement des peuples autochtones dans l’Ouest canadien par la maladie et la famine[2].

Il y a aussi ce racisme qui imprègne des souvenirs, du genre « Toi l’Arabe, tu te mets là… » L’univers se présente sous la forme d’une dichotomie : le nous et le eux. Je me rappelle de cette expression du « bougnoule »[3] lancée par des employés du port de Marseille à la tête de familles maghrébines tassées dans leur Peugeot (Marseille-Tunis). Ayant grandi au Nouveau-Brunswick, je saisis aussi le sens d’une insulte blessante, « Speak White, Fucking Frog »[4], qui était aussi dirigée vers les Acadiens parlant le français en public.

Je me rappelle aussi de ces soirées dans un bar du centre-ville de Moncton où des locaux s’amusaient à lancer des bouchons de bière sur la tête des étudiants africains. Encore plus profond en moi, ce souvenir avec mon père en Tunisie, au stade El Menzah, lors d’un match de football de qualification pour la Coupe du monde de 1982 entre les Aigles de Carthage (nom de l’équipe de Tunisie) et les Super Eagles du Nigéria. Il fallait voir et surtout entendre l’accueil réservé à ces joueurs africains…noirs. Ce racisme a toujours existé et se décline de toutes sortes de façons. Aucune société n’y échappe. Enfin, il y a cette mode de dire que le racisme serait devenu plus soft, plus subtil, moins expressif et moins haineux. Non monsieur, non madame, je ne suis pas raciste, mais…

Selon un sondage de la firme Léger, en 2015, seulement 20 % des Québécois se perçoivent comme des racistes. Nous sommes moins nombreux à s’avouer racistes qu’en France (35 %). En 2016, le Québec est devenu une société qui se dit ouverte à la diversité et à l’inclusion, surtout dans la région de Montréal. Il suffit d’examiner les chiffres sur l’immigration présentés dans la nouvelle politique québécoise en matière d’immigration, de participation et d’inclusion. Entre 1991 et 2011, les caractéristiques de la population québécoise ont énormément changé, notamment en raison de l’apport de l’immigration en provenance des pays du Sud. On souligne cependant que le racisme vise de nouvelles catégories, soit les communautés arabo-musulmanes, et que cette situation s’expliquerait principalement par une actualité internationale marquée par l’expression inquiétante du djihadisme islamiste.

Mais, le Québec est également une société façonnée par son passé : la Nouvelle-France, le Canada français, la Révolution tranquille et la naissance d’une personnalité québécoise. Dans son passé, le Québec rime avec la préservation de l’identité canadienne-française. Selon la belle formule employée par l’historien Martin Pâquet, l’étranger reste l’autre par excellence[5], celui ou celle qui n’est pas Soi. Cette condition de l’étranger va traverser l’histoire du Québec. Il est ce sujet placé aux marges de la cité. Il est catégorisé à partir d’un ordre dominant : le colonisateur, l’État, la nation, les élites économiques.

Le discours est fortement teinté par l’exclusion de la différence. À partir des années 1950-1960, le Québec opère une mise à distance du lien de fondation avec le Canada français. L’État québécois se constitue en tant que société distincte et assumera politiquement son rôle de foyer de la langue française en Amérique du Nord. Pour y arriver, il développe une stratégie en immigration qui vise à attirer des immigrants de langue française. Au début des années soixante, les lois et les attitudes changent, au Canada et au Québec. On adopte des politiques d’immigration qui favorisent la sélection de candidats économiques et les gouvernements s’engagent pour le respect des différences et des cultures.

Les bases structurelles du racisme

Mais pourtant, le racisme persiste. Il accompagne les grandes mutations sociales, économiques et culturelles de notre époque. Comme dans la plupart des sociétés occidentales, dans le sillage de l’après-guerre froide et de la mondialisation néolibérale, le Québec vivra un débat de société autour de l’épuisement de l’État-providence et de la place à donner aux nouvelles demandes de reconnaissance des groupes minoritaires. Le vivre-ensemble se complique dans des sociétés plus fragmentées, c’est-à-dire, des sociétés à la fois plus épanouies mais inquiètes de l’avenir. Il suffit de se rappeler le douloureux débat autour de la charte des valeurs québécoises de 2014-2015.

De façon encore plus pernicieuse, cet état du monde introduit une acceptation de l’inégalité qui devient une réalité troublante de nos sociétés. La culture du 1 %, des riches et des puissants de ce monde impose sa vision et son mode de vie. Il me semble que cela est fondamental afin de cerner l’esprit de compétition qui fait que certaines personnes privilégiées tirent profit du contexte libéral tandis que d’autres voient leur existence se détériorer durablement. Par conséquent, l’incapacité à corriger les inégalités provoque ce que François Dubet qualifie de préférence pour l’inégalité et le refus des solidarités[6].

Un certain malaise sociétal se développe autour du thème de la différence. On tolère une différence exotique et adaptée aux goûts des individus, mais on s’inquiète de ce qui se passe dans le monde, craignant surtout que ce monde puisse s’introduire dans le nôtre. Cela mène à un repli, à une fermeture de l’esprit, à une fuite dans l’individualisme et l’égoïsme. Le désir de faire rencontre avec l’autre se dissipe dans une indifférence généralisée et une virtualisation des expériences humaines.

Dans ce climat, le racisme se décline dans toutes les formes de discriminations que peuvent vivre les populations immigrantes au quotidien : l’emploi, le logement, le sentiment d’appartenance et de respect des différences religieuses et culturelles. Cela touche des populations immigrantes qualifiées, éduquées aux catégories plus vulnérables comme les travailleurs étrangers temporaires et les étudiants étrangers.

Ces formes de discriminations peuvent apparaître à des endroits inattendus. Au Québec et ailleurs, le désir des immigrants de religion musulmane d’être enterrés dans le pays d’immigration dans le respect des rites funéraires musulmans témoigne de l’installation durable de ces populations.

Revenant sur la crise des accommodements raisonnables, le professeur Khadiyatoulah Fall (Université du Québec à Chicoutimi) soulignait : « Lors de la commission Bouchard-Taylor sur les accommodements raisonnables, on a parlé de bien des aspects, mais on a oublié que la mort également peut nécessiter des accommodements…. les musulmans n’ont pas osé en parler.[7] » En 2013, la saga d’un projet de cimetière musulman dans la localité de Huntingdon, au sud de Montréal, provoque des réactions relativement à une demande venant d’une association musulmane de la Rive-Sud. Le maire Stéphane Gendron croit au projet. En revanche, les élus disent non, ne se sentant pas à l’aise avec « ces gens-là ». Le maire s’insurge contre la décision du conseil, motivé, selon lui, par l’ignorance et le racisme.

La construction d’une altérité irréductible

Depuis quelque temps, des discours alarmistes remettent en question la capacité des sociétés occidentales à intégrer les populations musulmanes. Un courant nationaliste et populiste réagit plus ouvertement à ce qu’il qualifie d’échec des élites en place à vouloir être conciliantes à l’égard de la diversité du pluralisme culturel et de l’idéologie du multiculturalisme. Les personnes qui défendent cette vision ou ce point de vue jugent que la culture occidentale est menacée par d’autres cultures et considèrent que les musulmans seraient inassimilables, que leur culture serait incompatible avec les valeurs communes[8].

Mais, il y a surtout une fixation sur l’inscription du fait musulman dans le quotidien, que cela soit par le port du voile, les salles de prières, les boucheries hallal. Pourtant, les populations musulmanes sont présentes depuis longtemps en Occident. Les musulmans seraient devenus cependant des étrangers moins familiers qu’auparavant. C’est l’objet du remarquable ouvrage de Lucette Valensi, Ces étrangers familiers[9]. Pendant des siècles, l’islam et la culture occidentale se côtoient. On idéalise le musulman dans le mythe andalou de la rencontre, de l’échange entre le monde musulman et l’Europe. Après la Seconde Guerre mondiale, l’étranger du Sud devient le travailleur immigré de l’époque des Trente Glorieuses capable d’adopter le langage commun des luttes ouvrières.

Le musulman demeure un être saisissable lorsqu’il est identifié à une même appartenance politique et que sa pratique religieuse demeure de l’ordre du privé. Les dernières décennies ont en revanche introduit une thèse plus dramatique du fossé grandissant entre les musulmans et les populations locales. La réaffirmation publique de la religion apparaît plus fortement dans la construction de l’identité musulmane occidentale. Pour certains observateurs, cela signifie alors automatiquement qu’ils choisissent la radicalisation et la violence, même si les populations musulmanes ont des parcours historiques et sociologiques divers.

Dépasser le racisme nécessite donc de mener des actions d’éducation et de sensibilisation citoyennes et militantes. Il s’agit de poursuivre les luttes contre le racisme et l’islamophobie en considérant l’enjeu d’un point de vue collectif et non seulement sur le plan d’une pathologie de l’individu à guérir. Au contraire, l’effort nécessite de reconnaître les rapports de force en jeu et les structures d’inégalités de nos sociétés.

En s’ouvrant à  l’immigration, la société québécoise doit aussi accepter de se transformer par la venue de l’Autre. En 2014, un rapport de l’OCDE indique que l’Europe et l’Amérique du Nord devront absorber plus de 50 millions de migrants d’ici 2060 et le reste du monde dit développé, 30 millions. Sans cette population étrangère, les États nationaux éprouveront de sérieuses difficultés financières à garantir des services essentiels aux populations.

Les bases d’une narration pluraliste

Une proposition intéressante est celle de Jean Christophe Bailly[10]. Penseur inclassable, plus littéraire et poétique que sociologique, Bailly nous invite à nous dépayser au cœur du paysage national par une description minérale des paysages et de leur permanence, par une exploration du territoire sans le rapprochement avec l’identité, sans le populisme, sans la lourdeur des penseurs inquiets de la modernité. Le national devient une plateforme, « tant pour le pays récepteur que pour chaque habitant reçu, étant entendu que ce qui dès lors le reçoit, ce n’est pas tant une terre d’accueil que, justement, une aire réservée, aux contours indécis, au sein de laquelle l’étrangeté (le fait d’être étranger) est la norme »[11].

Ce qu’il y a de rafraichissant, c’est que cette pensée nous éloigne aussi de discours de la fuite des identités dans le cosmopolitisme. Bailly nous invite à la possibilité de faire avec, ce qu’il nomme le bariol, soit un « état du monde présent ». Que fait-on devant l’expansion de la différence? On se tourne vers le passé ou on se dirige vers le devant. Bailly accepte le défi de l’avenir et nous invite à nous « déniaiser » : « Non pas ôter le pays du pays pour l’accomplir dans un vague et creux universel, mais l’empêcher de se raidir dans la pose de l’identité – où il ne peut que se contracter et mourir[12] ».

C’est ce que dit autrement l’auteur Philippe Garon au sujet de sa Gaspésie natale : « C’est habité; il y a du monde, des gens : «  Une culture courtepointée dans tous ses racoins (la Gaspésie), laize tissée atour du jour d’hier que d’aujourd’hui, de porte à porte à moitié ouverte ou fermée en fusion barouettée de Scottish normand jerseyaisé, de Basque au royalisme mi’kmaqué de la verte Irlande, de Bretons acadianisés chums ou fâchés avec des Haïtiens, des Malgaches, des Maghrébins, des bons jacks puis des bons-rien »[13]. Le lieu doit faire place à des histoires, des intrigues, des discussions entre des gens. Dans ces lieux habités, il est possible de discerner des principes tels la solidarité, l’égalité, le rapprochement.

Au Québec, des penseurs nationalistes se confrontent à des intellectuels qui affirment défendre la pluralité des individus, des genres, des modes de vie[14]. Un tel débat est souvent pénible du fait que certains taxent les partisans du pluralisme d’idéologues et de destructeurs du projet commun, et que d’autres traitent les nationalistes inquiets de la dilution de leur identité de fascistes et de racistes.

Comment tisser les jalons d’une narration pluraliste? Comment aborder les identités dans un esprit de rapprochement plutôt que d’opposition? L’essentiel est peut-être de prendre le temps de noter les références multiples de nos espaces de société, de laisser libre cours à la créativité tout en construisant une expérience commune de la nation. Selon moi, c’est une perspective qui peut signifier un progrès pour l’avenir d’une société plus respectueuse de ses différences et capable de se dégager du racisme.

L’auteur est directeur de l’École des affaires publiques et communautaires de l’Université Concordia.

 


[1] Raphaël Liogier, La guerre des civilisations n’aura pas lieu. Coexistence et violence au XXIe siècle, Paris, CNRS Éditions, 2016, p. 17.
[2] James Daschuk, Clearing the Plains: Disease, Politics of Starvation, and the Loss of Aboriginal Life, University of Saskatchewan Press, 2013.
[3] Sobriquet visant à ridiculiser l’immigré d’origine maghrébine.
[4] Il suffit de visionner le film LAcadie, l’Acadie de Michel Brault et Pierre Perreault, grand documentaire du cinéma vérité.
[5] Martin Pâquet, Tracer les marges de la cité. Étranger, Immigrant et État au Québec 1627-1981, Montréal, Boréal, 2005.
[6] François Dubet, La préférence pour l’inégalité. Comprendre la crise des solidarités, Paris, Seuil, 2014.
[7] Khadiyatoulah Fall et Mamadou Ndongo Dimé (sous la dir.), La mort musulmane en contexte d’immigration et d’islam minoritaire. Québec, Presses de l’Université Laval, 2011, p.16.
[8] Christopher Caldwell, Reflections on the Revolution in Europe. Immigration, Islam and the West, New York, Anchor Books, 2009. Paul Scheffer, Immigrant Nations, London, Polity, 2011.
[9] Lucette Valensi, Ces étrangers familiers. Musulmans en Europe (XVIe-XVIIe siècles), Paris, Payot, 2012.
[10] Jean-Christophe Bailly, Passer définir connecter infinir, Paris, Argol, 2014.
[11] Id., Le Dépaysement. Voyages en France, Paris, Seuil, 2011, p. 405.
[12] Bailly, op.cit., p. 408.
[13] Philippe Garon, Ton dictionnaire au bout de la terre, Moncton, Éditions Perce-Neige, 2011, p. 81.
[14] Régine Robin, Nous autres, les autres, Montréal, Boréal, 2013.