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DOSSIER : - Thèmes variés

Thèmes variés

SOMMAIRE DU BULLETIN

Webzine Vol. 22 no 77
PRINTEMPS 2015

L’interculturalisme québécois : mise au point

Par : Gérard Bouchard

Le Québec a rejeté la politique canadienne du multiculturalisme adoptée en 1971, le premier ministre Robert Bourassa ayant fait valoir que ce modèle ne convenait pas à la situation et aux aspirations du Québec. Dès lors, les conseillers de l’État, de concert avec le milieu universitaire, se sont employés à concevoir un modèle original qui a progressivement pris forme au cours des dernières décennies. Telle est l’origine de l’interculturalisme québécois.

L’interculturalisme comme modèle pluraliste

Sur un plan général, l’interculturalisme[1]   partage avec d’autres modèles – notamment le multiculturalisme – une adhésion à la philosophie pluraliste qui a pris son essor en Occident après la Deuxième Guerre mondiale. L’interculturalisme prône donc le respect des droits et de la diversité ethnoculturelle, il rejette l’assimilation, favorise l’insertion économique et sociale des immigrants et invite à combattre toutes les formes de discrimination et de racisme. Il adhère aussi au principe de la reconnaissance (tel que défini par Charles Taylor et d’autres), il appuie l’enseignement des langues d’origine au profit des immigrants et il favorise l’insertion économique et sociale de tous les citoyens. Enfin, il préconise une pratique judicieuse et responsable des accommodements qui respecte les valeurs fondamentales du Québec et contribue à l’intégration des personnes susceptibles d’exclusion ou de préjudice en vertu de leurs caractéristiques distinctives. En d’autres mots, la philosophie pluraliste se prête à diverses formes d’application; le multiculturalisme en est une, l’interculturalisme en est une autre.

Le rapport majorité-minorités

Selon ma conception, le trait qui fonde principalement le caractère distinctif du modèle consiste dans la reconnaissance d’un rapport entre une culture majoritaire et des minorités ethnoculturelles. On voit ici en quoi l’interculturalisme épouse la réalité québécoise. Le multiculturalisme canadien, par exemple, ne reconnaît pas l’existence d’une culture majoritaire au Canada. La nation y est définie officiellement comme un ensemble de citoyens jouissant de droits égaux protégés par la Charte – l’un de ces droits permettant à tout individu qui le souhaite de perpétuer un lien avec sa culture d’origine, d’où l’obligation qui est faite à l’État de veiller à la survie des groupes ethnoculturels. Cette approche s’accorde avec la réalité démographique du Canada anglais, puisque les Canadiens d’origine britannique sont eux-mêmes une minorité, ne représentant guère plus de 30 % de la population[2].

Il en va autrement au Québec où les descendants de la population fondatrice française comptent pour plus de 70 % de la population actuelle. L’existence d’une majorité ethnoculturelle est ici d’autant plus révélée que cette majorité est elle-même une minorité à l’échelle canadienne et nord-américaine. Quant aux minorités québécoises, elles sont également bien inscrites dans le paysage ethnoculturel, qu’il s’agisse des Québécois d’origine anglophone, chinoise, juive, haïtienne ou arabe[3]

On notera que l’interculturalisme ne crée pas ni ne favorise la dualité majorité-minorités. Opérant là où ce rapport est reconnu, il a pour objectif général de le gérer de façon à ce que les droits et prérogatives de tous soient respectés, conformément aux exigences du pluralisme. Il s’agit donc à la fois a) d’éviter que la dualité ne glisse dans une forme d’ethnicisme, b) de contenir autant que possible l’apparition de profondes divisions et de conflits nuisibles au tissu social et c) de prévenir, au moyen de diverses mesures correctives, une domination culturelle, économique et sociale des minorités par la majorité, car le rapport majorité-minorités instaure également un rapport de pouvoir inégal. La pratique des accommodements raisonnables fait partie de ces mesures correctives, tout comme aux États-Unis et au Canada anglais. L’une des grandes finalités de l’interculturalisme est donc d’arbitrer le rapport majorité-minorités d’une manière conforme au pluralisme.

Par ailleurs, ce rapport est le lieu d’un intéressant paradoxe. D’une part, dans l’esprit du pluralisme, on croirait devoir assigner à l’interculturalisme la tâche de supprimer le rapport eux-nous associé à la dualité. Mais en vertu également du pluralisme, on doit respecter la liberté de chaque citoyen (qu’il appartienne à la majorité ou à une minorité) de cultiver un lien d’identification avec son groupe culturel d’origine, d’où l’intérêt de le protéger, tout cela ayant pour effet de le perpétuer.

La question de la « préséance » ad hoc

               Dans toutes les sociétés démocratiques, (incluant celles réputées comme les plus respectueuses des droits et de la diversité), les majorités dominantes pratiquent systématiquement des formes de préséance en faveur de la culture fondatrice ou majoritaire. Ces formes sont souvent bénignes, mais souvent aussi, elles portent sérieusement atteinte au principe du pluralisme. C’est le cas lorsqu’un État-nation octroie à une religion le statut d’Église officielle (l’Angleterre), insère une référence à Dieu dans le préambule de sa Constitution (le Canada) ou associe le rituel de la vie politique à la religion majoritaire (États-Unis).

               Le principe de la préséance ad hoc s’établit comme suit. Pour opérer et se développer, toute société doit pouvoir s’appuyer sur un fondement symbolique (langue commune, valeurs, croyances, symboles, identités, traditions…). Il est normal que l’État se soucie de le maintenir et de le protéger quand il est menacé. Et comme ce fondement symbolique est forgé dans l’histoire, il est davantage associé à la culture fondatrice ou majoritaire. Au Québec, le principe de la préséance ad hoc se traduit de diverses façons. Les plus familières consistent dans une tolérance en faveur de l’héritage chrétien : le calendrier des fêtes, les symboles de Noël dans les édifices publics, la croix sur le drapeau, les calvaires le long des routes rurales, etc.

               La préséance ad hoc, ainsi conçue, me paraît légitime en même temps qu’inévitable; c’est ce qui fait qu’elle est universelle. Pourquoi le Québec devrait-il faire exception?

On m’a fait dire bien des choses sur ce sujet. À toutes fins utiles, je résume ma position. Elle tient en quatre points :

1-Alors que la pratique des préséances en faveur des cultures dominantes est un fait généralisé, elle n’attire pas beaucoup d’attention. Cette omission est aussi surprenante que malsaine. Il faut mettre au jour et analyser plus à fond cette pratique. 
2-Dans de nombreux cas, les formes de préséance sont inadmissibles.
3- Dans bien d’autres cas, les formes de préséance sont admissibles à la condition de conserver un caractère ad hoc, contextuel. Elles ne doivent en aucun cas conduire à établir une hiérarchie formelle entre la majorité et les minorités, ce qui créerait deux classes de citoyens.
4- Il presse de mettre en place des critères clairs pour discipliner cette pratique.

L’interculturalisme comme modèle d’intégration

Les autres traits de l’interculturalisme se déduisent en quelque sorte des deux premiers :

  • Le modèle attribue une grande importance à l’intégration. C’est une disposition qui s’accorde avec les impératifs du droit et de l’éthique. Une société démocratique doit se soucier de l’insertion économique et sociale de ses citoyens, en particulier les plus défavorisés, ce qui est le cas de bon nombre d’immigrants. Elle doit aussi stimuler la participation à la vie civique et politique. Enfin, toute société a besoin pour fonctionner et progresser d’une solidarité qui permet la poursuite d’idéaux et d’objectifs communs. Ajoutons que, dans le cas du Québec, l’accent sur l’intégration est dicté également par le statut minoritaire de la culture  francophone sur le continent, tel que mentionné plus haut. Cette situation invite naturellement à craindre toute forme de fragmentation ou de ghettoïsation.
     
  • L’interculturalisme favorise les interactions, les rapprochements, les échanges, les initiatives conjointes entre toutes les composantes de la société, à la fois pour mieux servir l’objectif d’intégration et pour contrer les stéréotypes dont se nourrissent la discrimination et l’exclusion. Il importe tout particulièrement de faire en sorte que ces échanges contribuent à rapprocher les membres de la majorité et des minorités afin d’assouplir ce rapport foncièrement inégal.
     
  • Comme vecteur des interactions, et plus largement comme soutien de la nation entendue au sens d’une communauté civique ou politique, l’interculturalisme appuie l’institution d’une langue officielle comme dénominateur commun – dans le cas du Québec : la langue française. Cette disposition s’accorde à la fois avec la loi votée en 1975 par le gouvernement libéral de Robert Bourassa et avec la loi 101 adoptée en 1977.
     
  • Dans le même esprit, l’interculturalisme préconise aussi la formation d’une culture commune nourrie des valeurs et des règles officielles de la société (inscrites dans les lois et dans la Charte, dans les rituels de l’État et de ses institutions), mais puisant également dans les expériences de la vie quotidienne, dans la dynamique des échanges et interactions, dans le brassage des traditions, des croyances, des identités, des visions du monde.

Ainsi définie, la culture commune remplit quatre fonctions :

a) Elle sert l’intégration en étant un point de soudure de la diversité.
b) Elle atténue et harmonise la dualité, prévenant ainsi le durcissement du rapport eux-nous.
c) Elle jette des passerelles pour les membres de la majorité aussi bien que des minorités culturelles qui souhaitent renégocier leur appartenance d’origine et s’intégrer pleinement dans la culture sociétale (ou nationale).
d) Elle est le lieu de rencontre, d’expression et de mise en valeur de la diversité.

Il ne s’ensuit nullement que la culture majoritaire ou les cultures minoritaires doivent renoncer à elles-mêmes et se fondre dans cette culture commune; simplement, celle-ci se constitue à même les précédentes tout en contribuant à les transformer.

En conséquence, on pourrait dire que la culture sociétale se compose de trois trames étroitement entrelacées et en mouvement constant : la culture majoritaire, les cultures minoritaires et la culture commune. Toutefois, cet énoncé doit s’entourer d’importantes nuances. Les trois trames comprennent certes des noyaux durs, mais on y trouve aussi beaucoup de fluidité, d’interpénétrations, de demi-teintes. Elles sont en constante évolution. Et elles demeurent ouvertes au flux culturel intense de la mondialisation.

Parce qu’il est une pensée des équilibres, respectueuse des droits et soucieuse d’intégration, l’interculturalisme favorise un régime de laïcité inclusive reposant sur cinq principes ou valeurs : autonomie réciproque de la religion et de l’État, neutralité de l’État en matière de religion, liberté de conscience des personnes, égalité entre les religions, protection des symboles patrimoniaux. L’interculturalisme se garde d’instituer une hiérarchie a priori entre ces composantes, toujours dans un souci d’équilibre et de flexibilité. Par ailleurs, suivant la logique de son engagement pluraliste, il préconise la libre expression des croyances religieuses dans les institutions de l’État. Cet énoncé fait cependant place à diverses exceptions – donc à certaines interdictions ciblées, sélectives – là où l’expression de la religion va à l’encontre de valeurs fondamentales (exemples : égalité homme-femme, non-violence) ou lorsque le fonctionnement même de ces institutions est compromis de quelque façon par la présence de symboles ou le port de signes religieux. Encore là : recherche d’équilibres.

Je parle ici de laïcité inclusive, en ce sens que l’interculturalisme invite à concevoir un type d’aménagement de la diversité religieuse (et plus généralement des convictions de conscience) qui évite autant que possible l’exclusion, ceci en conformité avec le droit et avec l’objectif d’intégration visé par le modèle.

Comme on peut le voir à la lumière de ce qui précède, l’interculturalisme repose sur une vision large, multidimensionnelle de la citoyenneté, à savoir :

  • Une dimension culturelle : l’harmonisation des différences;
  • Une dimension juridique : le respect, l’arbitrage des droits;
  • Une dimension sociale : l’insertion socio-économique, la lutte contre le racisme et les rapports de domination;
  • Une dimension proprement civique : la participation à la vie de la Cité;
  • Une dimension politique : d’une part, le rôle de gestionnaire dévolu à l’État et d’autre part, dans le contexte québécois notamment, son rôle de médiateur dans le cadre constitutionnel fédéral.

Comme on peut le voir aussi, l’interculturalisme se caractérise fondamentalement par une recherche d’équilibres entre des principes ou impératifs en compétition, sinon en contradiction. Ainsi, il favorise l’intégration tout en évitant l’assimilation; il vise à protéger les droits et la culture des minorités mais accorde en même temps une haute importance à la continuité de la culture majoritaire; il reconnaît le principe de la pluralité des mémoires collectives (celles de la majorité et des minorités) mais cherche à les conjuguer dans des représentations partagées; il prend acte de la diversité ethnoculturelle mais veut instituer une culture commune à même la diversité, sans la résorber, etc. En ce sens, on dira que l’interculturalisme s’emploie à promouvoir un pluralisme intégrateur.

Enfin, le modèle invite à orchestrer la diversité ethnoculturelle sur deux plans, soit à l’échelle macrosociale, qui est celle de l’État et de ses instances, des médias, des grandes institutions publiques et privées, et à l’échelle microsociale, qui est celle de l’interculturalité ou de l’interculturel proprement dit : la vie communautaire, les institutions et organismes de proximité et les relations interpersonnelles. À long terme, c’est à cette échelle principalement que se joue l’avenir de l’intégration. Cependant, l’action de l’État est indispensable pour faire la promotion des valeurs qui soutiennent l’interculturalisme et aussi pour réduire les rapports inégaux de pouvoir, les inégalités, les stéréotypes et la discrimination qui font obstacle aux pratiques de l’interculturel. 

L’interculturalisme : un avenir au-delà du Québec

Même s’il n’a pas encore été adopté officiellement par l’État[4], l’interculturalisme jouit d’une grande popularité au Québec, s’appuyant sur une tradition de pensée qui s’est élaborée progressivement au cours des dernières décennies. Mais il bénéficie présentement d’une conjoncture favorable bien au-delà du Québec. La défaveur dans laquelle est tombé le multiculturalisme dans plusieurs pays d’Europe et le rejet des formules assimilationnistes dans la plupart de ces pays  ouvrent un large horizon à l’interculturalisme, comme l’attestent les résultats d’une consultation effectuée en 2006-2007 par le Conseil de l’Europe auprès de ses 47 États membres (donnant suite au Sommet de Varsovie, en 2005). Interrogés sur le meilleur modèle à promouvoir en matière de relations interethniques, tous ces pays en sont arrivés à un consensus en trois points : a) le rejet du multiculturalisme, associé au risque de fragmentation et perçu comme nuisible à la cohésion sociale, b) le rejet de l’assimilation, à cause de la violation des droits individuels auquel il conduit, c) le choix de l’interculturalisme comme voie médiane, comme modèle d’équilibre et d’équité. La consultation faisait également ressortir que ce modèle retenait ce qu’il y a de meilleur dans le multiculturalisme (la sensibilité à la diversité) et dans le républicanisme (la sensibilité à l’universalité des droits).

Il faut souligner que l’interculturalisme était déjà implanté dans plusieurs des pays membres, mais surtout comme pensée et comme pratique de l’interculturalité dans le domaine de l’éducation et à l’échelle microsociale. Or, à cause principalement du fait musulman, on observe depuis quelque temps le sentiment grandissant que cette démarche microsociale accuse des limites, qu’elle se heurte à une altérité structurée en termes d’identité, d’appartenance, de traditions et de valeurs. S’ajoute à cela la perception d’une menace non seulement pour la culture et la cohésion des sociétés d’accueil, mais aussi pour la sécurité physique des citoyens.

Enfin, on y prend conscience aussi que le dialogue interculturel (érigé en priorité par le Conseil de l’Europe) peut être compromis par les inégalités et les rapports de domination qui, comme mentionné plus haut, structurent toute réalité ethnoculturelle. Dès lors, la réflexion interculturelle se porte sur la problématique générale de l’intégration. Du même coup, elle semble embrasser progressivement le paradigme de la dualité en prenant acte de diverses dichotomies qui s’affichent de plus en plus dans ces sociétés : Blancs/non-Blancs, natifs/étrangers, séculiers/religieux – et tout particulièrement musulmans/non-musulmans. Ces oppositions sont autant de visages du rapport majorité-minorités. On reconnaît là le terrain de prédilection de l’interculturalisme.

En somme, la dualité devient de plus en plus prononcée, et donc de plus en plus visible, dans plusieurs pays d’Europe; il s’avère ainsi de plus en plus difficile de ne pas la reconnaître.

L’auteur, historien est sociologue, est titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les imaginaires collectifs de l’Université du Québec à Chicoutimi.
 


[1] Pour un exposé plus détaillé sur ce sujet, voir Gérard Bouchard, L’interculturalisme. Un point de vue québécois. Montréal, Boréal, 2012, 286 pages.
[2] Cette donnée confirme-t-elle l’absence d’une majorité culturelle au Canada anglais? On peut en douter. Un autre point de vue pourrait faire valoir qu’il existe dans la plupart des sociétés des majorités culturelles, mais les élites ne sont pas toujours disposées à le reconnaître.
[3] Je ne mentionne pas les Autochtones, qu’on ne peut considérer comme une minorité ethnoculturelle, puisque le gouvernement du Québec a résolu de traiter avec eux sur une base de nation à nation. Du reste, autant qu’on puisse en juger, les Autochtones eux-mêmes se montrent réfractaires à se définir (ou à se laisser définir…) comme minorité au sein d’une population qui s’est établie après eux sur le continent. 
[4] Cette situation pourrait changer d’ici peu. Le gouvernement actuel est à préparer un projet de loi qui ferait de l’interculturalisme le modèle québécois d’intégration.