Secteur Vivre Ensemble
Facebook Twitter Vimeo

DOSSIER : - L’hospitalité pour briser l’isolement des personnes migrantes

L’hospitalité pour briser l’isolement des personnes migrantes

SOMMAIRE DU BULLETIN

Webzine Vol. 21 no 73
PRINTEMPS 2014

L’hospitalité dans la Première lettre de Pierre: centre de la vie communautaire

Par : Martin Bellerose

Ce texte aborde la question de l’hospitalité avec une approche biblico-théologique. La Première lettre de Pierre est riche en éléments et thématiques propices à alimenter une théologie de la migration.

L’hospitalité est considérée comme une vertu,
et l’on considère celui qui la pratique d’une manière ou d’une autre comme vertueux. Dans les grandes religions abrahamiques – judaïsme, christianisme et islam dans toutes leurs tendances –, il en est tout autrement, non qu’y soit nié le côté vertueux de cette pratique, mais plutôt parce qu’elle n’y est pas tout simplement une vertu. Être hospitalier pour le chrétien, comme pour le juif et le musulman, n’est pas simplement une valeur ajoutée à sa foi, cela fait partie de l’essence même de la foi. Aucune communion des croyants n’est possible sans l’accueil de l’autre. Dans le cas du christianisme, aucune communauté ecclésiale n’est possible sans hospitalité, bien que certaines par leur aigreur et leur rigidité cultuelle et doctrinale relèvent bien le défi d’exister sans elle. Cela produit une Église moribonde et agonisante dont les exemples pullulent, malheureusement. En proposant une réflexion sur un passage de la Première lettre de Pierre portant sur l’hospitalité, nous voulons nous reconnecter avec un fondement de la foi chrétienne qui, plus qu’une vertu, est la manifestation de la grâce sanctifiante de l’Esprit qui nous permet de vivre en communion.   
Le sens attribué au geste d’accueillir dépend des conditions sociopolitiques et historiques dans lesquelles il est posé. L’accueil peut être fait à des individus, des groupes ou en masse, il révèle l’intentionnalité de l’amphitryon[1], qui dépend de ses propres conditions de vie. Dans le cas qui nous intéresse, soit la Première lettre de Pierre, c’est « l’hospitalité » comme traduction du mot grec philoxenoi, composé de philos (ami) et xenos (étranger). Le mot « hospitalité » tel qu’il apparait en 1P 4,9 traduit « ami de l’étranger ». Pour comprendre l’exhortation à être ami de l’étranger, il faut saisir le lien qui unit celui qui accueille et celui qui est accueilli. Ce lien dépend directement des motifs du mouvement migratoire, et je sors ici des catégories traditionnelles de refuge politique ou d’immigration économique, non qu’elles ne soient pas valables, mais tout simplement pour risquer une autre approche. 

L’hospitalité comme pratique ecclésiale et don de l’Esprit saint

D’abord et avant tout, il est impératif de jeter un œil sur l’ensemble du texte précédemment évoqué, parce que l’hospitalité y est comprise dans un contexte socioreligieux et scripturaire propre.

7La fin de toutes choses est proche. Montrez donc de la sagesse et soyez sobres afin de pouvoir prier. 8Ayez avant tout un amour constant les uns pour les autres, car l’amour couvre une multitude de péchés. 9Pratiquez l’hospitalité les uns envers les autres, sans murmurer. 10Mettez-vous, chacun selon le don qu’il a reçu, au service les uns des autres, comme de bons administrateurs de la grâce de Dieu, variée en ses effets. 11Si quelqu’un parle, que ce soit pour transmettre les paroles de Dieu ; si quelqu’un assure le service, que ce soit avec la force que Dieu accorde, afin que par Jésus Christ Dieu soit totalement glorifié, lui à qui appartiennent gloire et domination pour les siècles des siècles. Amen ! (1P 4,7-11)

Les premiers mots de la péricope2] semblent y donner un ton eschatologique, on annonce une fin du monde qui se réalisera dans un avenir proche. Ici, « fin » ne traduit cependant pas le mot grec eschatos (ultime), mais plutôt le mot telos. Ce mot évoque un but à atteindre, une finalité, qui n’est pas nécessairement la fin de l’histoire. Par exemple, l’Incarnation en Christ et l’humanité renouvelée en lui n’indiquent pas nécessairement qu’après « cet événement » tout soit terminé. Bien au contraire, il marque un but à attendre, certes, mais il ne s’agit en rien d’un événement ultime.  
 
De plus, la proximité de cette fin dont on parle ici est-elle vraiment temporelle ou ne serait-elle pas plutôt spatiale? En d’autres termes, la fin est-elle imminente parce qu’elle se manifestera dans un avenir proche (temporelle), ou est-elle imminente parce que l’on côtoie déjà cette finalité, ce but à atteindre, et que cette « fin » se vit autour de nous (spatiale)? Je penche personnellement en faveur de la deuxième option, parce que les versets qui suivent décrivent la présence de ce que l’on voulait atteindre. On y décrit un agir ecclésial qui reflète l’idéal communautaire s’exprimant dans l’amour-agapè, la fraternité, à travers les gestes d’hospitalité des membres d’une communauté. Cette hospitalité se concrétise comme don de l’Esprit saint et fait en sorte que l’idéal ecclésial incarne la présence réelle du Christ. Cela n’est-il pas la « fin », le but de la foi chrétienne que le Christ soit présent (à nouveau) dans le monde?

L’imminence du « retour » du Christ ne se manifeste-t-elle pas dans les gestes posés?  Si l’on se fie au texte de l’Évangile de Luc et au témoignage des disciples d’Emmaüs, ce serait en effet le cas. Après avoir marché toute une journée avec un étranger, ils ne se rendent compte de qui il s’agit vraiment que lorsqu’il fractionne le pain. De la même façon, les communautés auxquelles s’adresse l’Épitre de Pierre ne se rendent compte que le Christ est bien présent que lorsque l’hospitalité y est pratiquée. À ce moment-là, la fin est en effet très proche. D’autant plus que l’hospitalité n’est pas  qu’une simple bonne action, elle est la grâce agissante en l’humain, celle que l’Esprit saint, c’est-à-dire Dieu lui-même, communique aux êtres humains.
 

Territoire de mission ou terre d’accueil?

Dans les différents milieux chrétiens, la question se pose. Ceux à qui l’Épitre s’adresse se trouvent-ils en territoire de mission ou en terre d’accueil où ils auraient trouvé refuge? Cette question est importante, elle détermine le sens du texte. S’il s’agit de territoires de mission, l’étranger est un missionnaire venu apporter la « Bonne Nouvelle » (celui qui « sait » vient enseigner). Cette attitude s’apparente à celle des colonisateurs et de leur « mission civilisatrice ». Or, s’il s’agit de terres d’accueil pour réfugiés chrétiens, celui qui s’y réfugie se trouve dans une situation d’exclu qui espère trouver « une patrie » dans la communauté d’accueil.  Pour lui, cesser d’être exclu implique qu’il s’intègre dans la communauté d’accueil.

Ce que je suggère ici comme grille de lecture, c’est que les accueillants n’étaient pas des natifs convertis et ceux qui nécessitaient l’accueil n’étaient pas des missionnaires. Tous étaient des chrétiens immigrants fuyant la persécution.  Certains étaient arrivés avant et, conséquemment, on les exhortait à accueillir leurs frères et sœurs qui continuaient à arriver. D’ailleurs, il ne faut pas oublier à qui la lettre est adressée, soit les étrangers qui vivent dans la dispersion: Pierre, apôtre de Jésus Christ, les élus qui vivent en étrangers dans la dispersion, dans le Pont, la Galatie, la Cappadoce, l’Asie et la Bithynie, (1P 1,1). C’est donc à ceux-ci, à ces étrangers à qui Pierre s’adresse lorsqu’il dit : Pratiquez l’hospitalité les uns envers les autres, sans murmurer (1P 4,9).   

Pour sa part, la réception « colonialiste » de ce texte penche vers l’idée que ceux qui accueillent sont les habitants de l’endroit et ceux qui sont accueillis sont les missionnaires venus évangéliser. C’est souvent la perception que l’on a des premières communautés chrétiennes qui, grâce à une action missionnaire effervescente et soutenue, ont été implantées un peu partout à travers l’Empire romain. On exhorte donc le natif récemment converti à accueillir le missionnaire, c’est-à-dire un chrétien qui possède le savoir sur la foi en Christ. En réalité, chacun impose son modèle de vie chrétienne à sa compréhension de l’idéal kérygmatique[3], même s’il est persuadé du contraire. 

Nous pouvons aussi nous poser la question mentionnée dans le sous-titre de la manière suivante : les buts de celui qui vient comme étranger sont-ils colonialistes? Si tel est le cas, je me ferais porte-étendard de l’ « anti-hospitalité », alors que si tel n’est pas le cas, peu importe les raisons de sa venue – répression politique dans son pays d’origine, recherche d’un bien-être économique ou simplement le goût de vivre parmi nous –, l’étranger sera accueilli à bras ouverts. J’ai formulé ma phrase à la première personne du singulier sachant, en même temps,  qu’une vaste majorité de personnes vont dans ce sens. 

Lorsque dans les siècles passés on voyait des armés étrangères débarquer avec leurs coutumes, argents, pouvoirs, écoles et titres de propriétés, devenant propriétaires et législateurs, il n’y avait aucun doute possible sur les fins colonialistes de l’entreprise. Les difficultés apparaissent lorsque l’intentionnalité de l’étranger ne correspond pas à la perception que l’amphitryon a de son intention. Le missionnaire arrive avec l’intention d’aider, d’éduquer, de soigner, d’évangéliser, mais celui qui le reçoit n’est-il pas justifié de se méfier de ses intentions, qui lui semblent si proches des intentions de ceux qui sont venus le coloniser?

Peut-on s’étonner de la méfiance de ceux qui reçoivent l’immigrant investisseur, à la recherche d’un bien-être et d’une prospérité économique, qui débarque avec ses capitaux et pour seul outil de communication la langue du colonisateur voulant à tout prix maintenir ses pratiques et coutumes comme jadis l’ont fait les colonialistes? Et que dire de l’attitude de l’accueillant, toujours sur ses gardes, voyant une menace là où il n’y en a pas, et n’en voyant plus là où il y en a une, parce que lui-même, éduqué par des institutions issues du colonialisme, a appris à juger selon les barèmes de celui-ci! L’investisseur venu des grandes puissances coloniales sera pour lui le bienvenu, l’ouvrier venu d’un pays jugé « pauvre » sera perçu comme profiteur.

Le colonialisme a laissé des cicatrices encore douloureuses et l’attitude colonialiste partage une frontière nébuleuse avec la bonne foi des personnes. Dans la Première lettre de Pierre, on est aux prises avec ce genre de situation, ou plutôt dans certaines interprétations de la lettre. Une relecture de ce texte qui comprend que le chrétien qui reçoit cette lettre est aussi de condition migrante pourrait contribuer à repenser le sens profond de ce qu’est la communion ecclésiale et  placer l’hospitalité, l’accueil de l’autre au centre de notre « vivre-ensemble ».

L’auteur est docteur en théologie de la Pontificia Universidad Javeriana de Bogotá, en Colombie.


[1] Cela à la figure de l’hôte.
[2] Dans l'exégèse des textes (sacrés ou non), une péricope désigne un extrait formant une unité ou une pensée cohérente.
[3] Le kérygme (du grec ancien kérugma, « proclamation à voix haute », de kêrux, le « héraut ») désigne, dans le vocabulaire religieux chrétien, l'énoncé premier de la foi, la profession de foi fondamentale des premiers chrétiens.