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DOSSIER : - Un simple tour d’horizon | Thèmes variés

Un simple tour d’horizon | Thèmes variés

SOMMAIRE DU BULLETIN

Webzine Vol. 15 no 52
HIVER 2008

L’État des migrations en Europe

Par : Catherine Wihtol de Wenden

Entretien avec Catherine Wihtol de Wenden, directrice de recherche
au Centre d’études et de recherches internationales (CERI-CNRS)1.

Les migrations constitueront un des enjeux majeurs du 21e siècle. Il est donc impérieux de repenser les politiques migratoires sur des bases plus justes et solidaires, qui permettent non seulement à tous les États de bénéficier des flux migratoires pour leur propre développement, mais aussi aux migrants eux-mêmes de vivre dignement.

Vivre ensemble : En Europe, sur le plan des migrations, quel est globalement l’état de la question?

Catherine Wihtol de Wenden : On assiste à une volonté accrue de contrôle des frontières au moment où la population européenne est nettement vieillissante et que de nombreux États éprouvent un réel déficit de main-d’œuvre dans certains domaines. On a pourtant intérêt à accueillir une partie de cette immigration qui est en chômage durable et qui souvent n’a pas espoir d’améliorer ses conditions de vie.
De plus, cette situation ne concerne pas seulement une main-d’œuvre bon marché, comme on aurait tendance à le croire spontanément. À titre d’exemple, en France, on manque cruellement de gérontologues et d’infirmières alors que des pays, comme la Russie, en regorgent. Une économie politique des migrations nous montrerait pourtant les avantages d’une meilleure et réelle ouverture à l’immigration.

VE : Y a-t-il d’autres éléments, au niveau européen, pour montrer l’incongruité de telles politiques à l’égard du phénomène migratoire?

C. de W. : L’autre erreur européenne, dans l’idée de fermeture des frontières, remonte au début des années 1970. On croyait, avec l’espace Schengen2, que la mobilité entre les membres de la communauté européenne serait assez forte pour ne plus recourir aux migrations extérieures au continent. C’est l’effet inverse qui s’est produit : la mobilité européenne s’avère faible et ce sont davantage les demandes faites en vertu du regroupement familial et l’immigration en fonction du travail qui augmentent de plus en plus.
Ces dernières concernent, bien entendu, des personnes nées en dehors de l’Europe. Les nationaux des États européens, qui ne disposent pas de grands diplômes et qui sont moins qualifiés, se déplacent rarement d’un pays à l’autre; ils préfèrent demeurer dans leur entourage immédiat pour bénéficier des réseaux de solidarité dont ils disposent. Exception faite des migrants issus de l’Europe de l’Est, comme les Polonais et les Roumains, qui sont mobiles dans une plus grande proportion.
Mais ces pays n’ont qu’un faible potentiel migratoire. L’observation nous montre assez bien qu’il existe un décalage entre le système actuel et la réalité des flux migratoires. Les pays du sud de la Méditerranée sont à l’opposé de l’Europe vieillissante. Certains de ces pays disposent d’une élite scolarisée et urbanisée que ne parvient pas à absorber le marché du travail local. Et pourtant, on leur ferme les portes de l’immigration.

Discours populistes

VE : Dans la mesure où beaucoup de personnes en situation irrégulière sont scolarisées et que le marché de l’emploi en a besoin, pourquoi refuse-t-on de régulariser leur situation?

C. de W.: Il y a d’abord le fait que les décideurs confortent dans l’opinion publique la thèse présentant les sans-papiers comme des tricheurs. Pourtant, ces derniers sont venus de façon légale par l’entremise de visa qui est devenu périmé avec le temps. On oublie également de dire que beaucoup de sans-papiers sont souvent bien formés et bien insérés dans la société d’accueil.
L’obstination du refus des régularisations des statuts est fondée sur la croyance  que le fait de régulariser crée un précédent pour que de nouveaux clandestins viennent s’introduire dans l’espoir d’obtenir la régularisation avec le temps. L’État français a d’ailleurs récemment reproché à l’État espagnol une vague de régularisation en fondant sa requête sur cette logique. Les États craignent, dans cette façon de faire, de perdre des prérogatives de leur souveraineté.
Je signale ici que la logique de dissuasion qui préside à cette vision n’a que peu d’effet, car les gens ont recours à la ruse et au contournement. Certains discours s’apparentent à la surenchère caricaturale : on présente l’immigration clandestine comme une forme d’« invasion larvée » que l’on associe à une sorte de transgression des frontières et de la souveraineté nationale. Ce qui voudrait dire que les États sont incapables de protéger leurs frontières. Cela est mal vécu. L’immigration clandestine est finalement un aveu d’impuissance pour les États.

VE : La surenchère populiste visant à conforter l’opinion publique peut-elle s’avérer contraignante?

C. de W. : Au nombre des conséquences, on va jusqu’à reconduire en leur pays de jeunes personnes venues pour travailler alors que plusieurs secteurs d’activités manquent de main-d’œuvre. Complètement aberrant! Parmi ces personnes, on reconduit des gens qui sont souvent qualifiés – et même très qualifiés – qui seraient très utiles à l’économie du pays.
Dans le cas de la France, on régularise moins que les pays d’Europe du Sud comme la Grèce, le Portugal, l’Italie, l’Espagne, etc. Les régularisations, bien que souvent nécessaires, sont, en définitive, un aveu d’échec de la politique de fermeture des frontières. Les décideurs peinent à assumer cette réalité.
Pourtant, toute régularisation permet d’éponger un peu la portion considérable de sans-papiers en leur permettant d’accéder à la légalité. En Europe, à la différence du Canada ou des États-Unis, la naturalisation est un processus très long. On n’obtient pas la nationalité au bout de trois ans. Il faut au moins cinq ans obligatoires. Il y a toute une série de critères extrêmement précis et l’un d’entre eux consiste à occuper un travail stable. Ceux qui font partie de l’élite et qui travaillent, par exemple, sous contrat dans des instituts de recherche – comme les architectes – ne parviennent à obtenir leur statut que sur l’intervention d’une connaissance disposant de relations privilégiées. Tout cela parce qu’on considère que l’emploi qu’ils occupent n’est pas stable.

Répression et contrôle

VE : Pour ce qui est des migrants, quelles sont concrètement les conséquences humaines qui découlent du renforcement des politiques cœrcitives et de contrôle?

C. de W. : Le résultat est d’abord le renforcement des stéréotypes au sein de la société. De plus, l’esprit policier qui préside à une telle vision fait de l’étranger un criminel à traquer. On criminalise donc le passage illégal des frontières.
Le résultat est souvent dramatique : beaucoup (des milliers!) de ceux qui tentent de rentrer en Europe par des embarcations de fortune perdent leur vie au large du détroit de Gibraltar et aux portes de l’Europe. La couverture médiatique trace un profil bas de ces vies humaines qui partent en lambeaux! À titre d’exemple, des pêcheurs italiens qui ont prêté secours à des Africains dont le bateau a chaviré en Méditerranée, l’année dernière, sont poursuivis par la justice sous le prétexte « d’aide à l’immigration clandestine ». C’est un exemple de l’aberration dans laquelle on se trouve aujourd’hui.
Deuxièmement, il se développe une économie parallèle des migrations clandestines. Des gens se convertissent en passeurs; ce qui s’avère plus payant pour de nombreux pêcheurs que les revenus tirés de leur métier traditionnel
Pour ceux et celles qui aspirent à fouler le sol de l’Europe, l’Occident s’offre comme un imaginaire d’espoir et de perspectives. Les moyens de communication modernes, comme la télévision et l’Internet, contribuent au renforcement de cette image de l’eldorado auquel il faut à tout prix accéder.

VE : Dans vos travaux, vous semblez aussi sensible aux conséquences que font peser sur le droit d’asile les mécanismes actuels de fermeture des frontières.

C. de W. : En France et en Europe plus généralement, le problème majeur est sans conteste la dureté avec laquelle on traite les demandeurs d’asile. Aujourd’hui, à peine 20 % d’entre eux obtiennent des réponses positives. C’est un net recul par rapport aux années 19803.
Par ailleurs, bien qu’ils refusent l’asile à beaucoup de requérants, les États européens ne renvoient pas automatiquement ces personnes à l’extérieur de leur territoire; ils reconnaissent ainsi implicitement les dangers encourus lors d’un éventuel retour. Ces personnes se retrouvent donc sans issue; elles sont confinées de facto au travail au noir. Il n’y a pas en France de règlements équivalents aux moratoires sur les renvois qui existent au Canada.

VE : Sur le plan politique, quel tournant prend concrètement le droit d’asile?

C. de  W. : En 1990, les Accords de Dublin définissent, à l’échelon de l’Europe des Quinze, une politique d’asile commune incluant notamment les notions de pays sûrs; ce qui est une forme de solidarité entre États européens dans le contrôle à l’entrée des nouveaux arrivants, car on y prévoit des sanctions contre les transporteurs de clandestins.
Signalons que ce que l’on appelle la « zone sûre » peut, par exemple, se situer à l’intérieur même d’un pays en guerre. Par le biais d’une telle instrumentalisation, on contraint ainsi fortement la possibilité de recourir au droit d’asile
Signalons aussi les restrictions imposées au regroupement familial. La loi française de 2006, stipule que les ressources nécessaires au regroupement ne doivent venir que du travail excluant les allocations familiales et autres prestations sociales. On contraint donc le regroupement à une certaine catégorie. La surface du logement exigé est également revue à la hausse, ce qui n’est pas sans conséquence, compte tenu du coût exorbitant qu’il faut défrayer pour se loger. De plus, on a réglementé à la baisse l’âge des enfants pouvant bénéficier des mesures reliées au regroupement familial. La ruse devient donc la voie par laquelle l’on parvient à contourner toutes ses mesures. On peut songer ici aux mariages de complaisance afin de faire venir son proche. Autant de mesures qui accentuent l’immigration clandestine.
Sans doute faut-il aussi évoquer l’injustice du principe de préférence «européenne à l’emploi» : pour qu’un non-Européen puisse venir travailler sur le sol d’un pays européen, il faut que l’employeur fasse la preuve que, dans la zone concernée, il n’y a aucun candidat, ni Français pour la France, ni Européen, pour le même poste.
Il faut rompre avec l’idée que des étrangers non communautaires (personnes issues de pays non membres de l’Union) vont faire de la concurrence aux communautaires sur le marché du travail, puisqu’on manque de main-d’œuvre.
Ces mesures ne correspondent d’ailleurs même pas aux besoins des employeurs, car ces derniers ne peuvent s’accommoder des longues procédures administratives à satisfaire afin d’embaucher un employé. Très souvent, quand un travail doit être fait rapidement, les employeurs recourent clandestinement à des ouvriers de leur entourage. Globalement, on peut dire que ces rigidités sont sans fondement et inefficaces pour contrer l’immigration clandestine.
Voir l’immigration autrement

VE : Qu’est-ce qui peut être fait pour alléger ce que vous venez d’appeler les longues procédures administratives et qui serait en même temps utile pour le marché du travail?

 C. de W. : Sans être révolutionnaire, des petites choses peuvent être faites. Il faut, par exemple, offrir la possibilité d’attribuer une fonction ou un poste de travail pour des étudiants étrangers qui trouvent un employeur pour les embaucher. Autant de mesures simples qui faciliteraient le vécu quotidien de beaucoup de gens. Je répète que c’est le type de propositions concrètes que l’on doit faire aux pays du Maghreb et à la Turquie, par exemple. Ce faisant, on décrisperait progressivement les mentalités.

VE : Le diagnostic que vous dressez devrait pourtant faire réfléchir les décideurs ? Votre point de vue est pourtant démontré par de sérieuses études.

C. de W. : Bien que la démonstration des limites de la politique de fermeture des frontières ait été faite par des chercheurs de diverses traditions de pensée, les décideurs estiment que notre point de vue découle d’une sorte de pensée unique.
Si l’on prend, par exemple, la nouvelle loi française en faveur d’un type d’immigration désignée, je pense que c’est un projet qui est voué à l’échec. Vouloir seulement une immigration de travail en renforçant les dispositifs contre l’immigration familiale, c’est faire table rase de toute l’histoire de l’immigration française.
Je le répète, toute immigration de travail tend à devenir une immigration familiale. On ne peut se soustraire à cette réalité. Freiner la tendance au regroupement familial me paraît grave non seulement pour les droits de la personne, mais tout aussi irréaliste compte tenu des réseaux migratoires déjà installés et des immigrants qui sont là depuis longtemps. Comment voulez-vous empêcher un réfugié de vouloir faire venir sa famille ? On feint d’ignorer cela uniquement pour plaire à l’opinion publique.

VE : Les États auraient pourtant avantage à tenir un discours moins hypocrite…

C. de W. : Oui, on gagnerait beaucoup en crédibilité et en transparence si les États tenaient un sincère discours affichant leurs besoins économiques à l’égard des pays fournissant actuellement les flux de migrants irréguliers. Ceux-ci deviendraient une main-d’œuvre utile légalement encadrée. Il y va d’intérêts économiques réciproques et de l’intégrité humaine de migrants qui n’auraient pas à risquer leur vie par les voies de la clandestinité et du trafic.
Ces mêmes migrants pourraient ainsi se soustraire à l’arbitraire du renforcement des politiques policières de contrôle.

VE : Il y aurait même d’importantes retombées symboliques.

C. de W. 
: En assumant publiquement l’immigration dont ils ont besoin, les États européens contribueraient à faire prendre conscience que l’immigration est partie intégrante de l’identité des pays. Cela est de nature à atténuer les crispations identitaires et le poids du passé.

Propos recueillis par Mouloud Idir

1    Directrice de recherche au CNRS (CERI) et docteure en science politique (Institut d’Études Politiques de Paris), Catherine Wihtol de Wenden est à la fois politiste et juriste. Elle travaille depuis vingt ans sur différents thèmes liés aux migrations internationales. Elle a également mené de nombreuses études de terrain et dirigé différentes recherches comparatives, principalement européennes. Elle a été consultante pour l’OCDE, le Conseil de l’Europe, la Commission européenne et external expert pour l’UNHCR.
2     L’espace Schengen vise à instaurer un espace de libre circulation des personnes entre les États signataires et associés tout en garantissant une protection renforcée aux frontières extérieures de l’espace.
3    Catherine Wihtol de Wenden, « Ouvrir les frontières à l’immigration de travail ? », Revue Projet, No 290, janvier 2006. Dans ce texte, C. Wihtol de Wenden écrit que, dans les années 1980, c’est 80 % des demandeurs d’asile qui obtenaient le statut de réfugiés dans les pays européens.