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DOSSIER : - L’accueil comme enjeu démocratique, Vol. 24, no 85

L’accueil comme enjeu démocratique, Vol. 24, no 85

SOMMAIRE DU BULLETIN

Webzine Vol. 24 no 85
PRINTEMPS 2017

Recension du livre : Démanteler les frontières – contre l’impérialisme et le colonialisme

Par : Martin Jalbert

Cette recension du livre de Harsha Walia permet de défaire l’image d’un Occident bienfaiteur et sa réputation surfaite – au regard de l’histoire réelle des groupe subalternes – de protecteur des personnes migrantes. Ce livre au ton militant est surtout le fruit de recherches rigoureuses et informées. L’auteure a aussi le grand mérite de donner la parole à de de nombreux militants et personnes migrantes, dont certaines sont rarement entendues dans les médias traditionnels, comme les réfugiés palestiniens et les Autochtones.

Démanteler les frontières – contre l’impérialisme et le colonialisme,
Harsha Walia
Traduit de l’anglais par Patrick Cadorette et Miriam Heap-Lalonde,
Lux Éditeur, 2016.

Les murs couchés sur le côté sont des ponts
Ce graffiti inscrit sur le mur frontalier séparant le Mexique des États-Unis, et cité quelque part par Harsha Walia, métaphorise on ne peut mieux l’interdépendance serrée des deux principaux filons de cet ouvrage : la nécessité de faire tomber ces murs qui contrôlent, trient, excluent, emprisonnent, déportent et tuent, ainsi que tout le système dont ils sont l’incarnation matérielle, que l’auteure appelle l’« impérialisme de frontières »; partant, la nécessité de construire des ponts, de créer des liens qui libèrent par-dessus les frontières externes et internes instaurées par les États-nations, sources de violences, de séparations, d’angoisses, d’isolements, de hontes, d’impuissances, de frayeurs. Une notion englobe ces deux objectifs fusionnés par le graffiti, celle de décolonisation. Décolonisation de nos manières de penser, de nos rapports les uns aux autres et de notre relation à la terre où nous nous trouvons.

Décoloniser nos rapports à la terre consiste d’abord et avant tout à rejeter la conception du lien colonial aux territoires considérés comme des propriétés, des marchandises à extorquer, à posséder, à exploiter, à administrer et à clôturer par l’intervention de l’État et de la mainmise qu’il y exerce. C’est de cette conception du rapport de propriété entre tel groupe national et tel territoire, soutient-on ici, que découle le contrôle de l’immigration dont on tire un avantage, colonial, au détriment d’un nombre important de personnes repoussées ou tenues au loin comme les naufragés dont parlait Proudhon il y a plus d’un siècle et demi dans Qu’est-ce que la propriété? :

Des insulaires pourraient-ils, sans crime, sous prétexte de propriété, repousser avec des crocs de malheureux naufragés qui tenteraient d’aborder leurs côtes ? L’idée seule d’une pareille barbarie révolte l’imagination[1].

 

Perspective de décolonisation
Décoloniser nos rapports humains, c’est peut-être laisser naître et maintenir vive en nous la révolte devant cette barbarie devenue chose courante et remettre en cause, non seulement ces lignes noires sur les cartes dessinées par les élites dirigeantes, mais tout ce qui a besoin des crocs dont parlait Proudhon, les réalités inhérentes à un État colonial comme le Canada (Walia documente surtout, mais pas seulement, l’Occident anglo-saxon, Australie comprise), notamment :

  1. la participation des États dans le processus d’appropriation extensive des territoires et des ressources à l’échelle mondiale (un exemple parmi plusieurs : le Canada protège 75 % des minières du monde entier) et dans tout ce qui en résulte : l’appauvrissement, l’asservissement sur place ou les déplacements forcés et dangereux (ex. : les millions de paysans mexicains ruinés et poussés à l’exil en raison de l’ALÉNA) ;
  2. la criminalisation et la pénalisation de plus en plus violente de migrant-e-s « indésirables » en vertu d’un darwinisme social incarné dans des pratiques de discrimination et d’exclusion que justifie « la construction raciste, classiste, hétéropatriarcale et capacitiste du bon migrant » ;
  3. la séparation racisante entre les personnes et les groupes qui appartiennent à tel État-nation et ceux qui ne lui appartiennent pas, donc entre les détenteurs de la citoyenneté et des droits qui l’accompagnent, et ceux qui n’ont ni l’une ni les autres ;
  4. le concours de l’État dans la mise en place et le développement de rapports de production fondés sur l’exploitation de la précarité des personnes migrantes (travailleurs temporaires, sans-papiers) assimilable à la servitude, voire l’esclavage.

Autant de composantes de l’« impérialisme de frontières », un concept à même d’approfondir la réflexion critique sur le phénomène des migrations et sur le pluralisme de nos sociétés dans une perspective de justice sociale − pour le dire dans les termes du secteur Vivre ensemble. Le concept − assurément l’apport théorique le plus important de l’ouvrage d’abord paru sous le titre Undoing Border Imperialism  recouvre quatre séries de réalités qui se renforcent mutuellement : 1. les violences sur les humains et les territoires découlant du « détournement des terres et ressources à l’avantage des intérêts capitalistes et étatiques » ; 2. les politiques anti-immigrants et sécuritaristes qui créent, en les illégalisant, des catégories d’humains jetables afin de mieux « préserver le pouvoir d’État, l’extorsion capitaliste et les hiérarchies sociales » ; 3. la racisation des personnes visées au sein d’une hiérarchisation de la citoyenneté et des statuts à « caractère d’apartheid » ; 4. enfin, l’exploitation d’un salariat dépendant, vulnérable, effrayé, en somme : bridé. En tant que « régime de pratiques, d’institutions, de discours et de systèmes », la réalité frontalière est le point de jonction par excellence de ces dimensions de l’impérialisme de frontières, un point de concentration et de renforcement de ces violences orchestrées par les États-nations.

Des frontières contingentes
Mais il s’agit d’une réalité plusieurs fois contingente, plusieurs fois historique : la frontière est une abstraction du point de vue des peuples et des personnes qui, avant l’établissement des États coloniaux, migraient, circulaient et échangeaient les uns avec les autres ; elle est la structuration particulière d’un rapport, déterminé historiquement, de possession et de mainmise aux espaces et à la terre ; elle est la délimitation tout aussi contingente du champ d’exercice d’un pouvoir sur les communautés occupées et spoliées ; elle assure aussi une relation d’instrumentalisation d’êtres humains – distributrice d’opportunités pour certains migrants et violente, oppressive pour les autres -, déterminée par les besoins variables et les désirs changeants des patronats ; enfin, elle est le support d’un imaginaire servant à façonner des sociétés, le socle d’un ensemble de construits sociaux, d’habitudes et de modèles comportementaux qui opposent des groupes, séparent un dedans et un dehors du national, distribuent inégalement la valeur donnée aux réalités humaines, selon des opérations symboliques de caractérisations monolithiques, de différenciation négatives et d’altérisation justifiant des traitements inégalitaires. En somme, le constat de ces contingences permet de saisir le caractère évitable des dominations, mais aussi du système qui les cause et les maintient.

La pensée décoloniale de l’ouvrage est un parti pris en faveur de l’autodétermination, un parti pris impitoyable ou radical, c’est-à-dire n’ayant pas peur des conséquences sur lesquelles il ouvre, et sans ambiguïté sur la question de l’État. Au principe ambigu du « droit des peuples à s’autodéterminer », généralement utilisé pour légitimer le pouvoir de tel État de déterminer les contours de la nation ou d’exercer la souveraineté au nom de celle-ci, on réaffirme ici le pouvoir des personnes et des communautés à agir et à déterminer elles-mêmes, sans l’État, le cours de leur vie dans une perspective de « coexistence respectueuse et d’intendance partagée de la terre » incluant toutes les personnes présentes sur les territoires – autochtones, eurodescendant-e-s, migrant-e-s.

L’autodétermination par la décolonisation
Mais l’autodétermination et la décolonisation ici ne sont pas seulement l’horizon d’un autre monde. Elles sont aussi une reconfiguration des liens entre les humains et du rapport aux territoires déjà inscrite au sein de pratiques sociales, tenues pour des « pratiques préfiguratives » de ce monde à construire sur la base de la pensée du soin fondamental à apporter les uns aux autres et du respect du caractère sacré de toute vie et de la Terre-Mère qui nourrit et guérit. Harsha Walia retrouve de telles préfigurations décolonisatrices sur le terrain où il lui a été donné de militer : le terrain des résistances au système, surtout celui des collectifs Personne n’est illégal qu’elle connait bien, ancrés dans une dizaine de villes canadiennes depuis le début de la décennie 2000, mais aussi celui des communautés autochtones en lutte avec lesquelles ces collectifs pour la justice migratoire ont su tisser des liens importants − des Secwepemc, des St’àt’imc ou des Wet’suwet’en de l’Ouest, où l’auteure et militante est basée, jusqu’à celles des Kanien’kehá:ka de Kanesatake ou des Algonquins de Lac-Barrière à l’est du continent.

Plusieurs moyens sont également déployés pour faire apparaître l’affirmation en acte, au sein de telles collectivités, de la possibilité de subvertir l’impérialisme de frontières et de créer des « liens empreints d’amour, de confiance, de respect, de compassion et d’entraide entre individus s’exprimant librement » et qui, « en retour, redonne[nt] leur pouvoir d’agir aux communautés en processus d’autodétermination et de décolonisation ». La place faite à la parole « expérientielle » est un de ces moyens de faire monde au-delà de la seule communauté théorique ou idéologique. Harsha Walia se réfère à sa propre expérience de personne racisée et sans-papier de façon émouvante :

J’ai passé des décennies à me sentir remplaçable, impuissante, honteuse, fragmentée, inadéquate, mal à l’aise et, littéralement, folle […]. Pour moi, comme pour un grand nombre de militants, l’engagement au sein des mouvements de justice sociale s’est avéré une méthode de guérison et de réappropriation de mon pouvoir d’action. […] Loin de moi l’idée de prétendre que les mouvements sociaux ne sont jamais oppressifs ou problématiques, mais pour moi, les difficultés et les chagrins ne sont rien comparés à une vie passée dans l’ombre, le silence, la passivité et la défaite, ou par rapport à mes multiples tentatives de faire mes preuves au sein du capitalisme et du colonialisme en augmentant mes niveaux de production et de consommation.

 

Démanteler les frontières fait aussi une place de qualité à plusieurs interlocuteurs qui mêlent leur voix à celle de l’auteure : la transcription en annexe d’une table ronde fait entendre une quinzaine de militant-e-s de Personne n’est illégal et l’insertion de récits personnels sous forme d’intermèdes entre les chapitres rend visibles les expériences et les points de vue de personnes racisées et d’autochtones. Manière de prendre un peu ses distances avec « les formes conventionnelles d’écriture, lesquelles privilégient un seul auteur et déforment la nature collective et hétérogène des mouvements », ce choix rejoue à l’échelle du livre l’idée du primat accordé aux « collectivités combatives, aimantes et durables » et le principe suivant lequel il est préférable, pour les organisations militantes, de cultiver l’humilité et de se laisser guider par les personnes qui sont directement touchées.

Sortir de l’impérialisme des frontières
Les chapitres centraux portent sur les efforts (réalisés et restant à faire) de décolonisation de la praxis des mouvements sociaux antiautoritaires, anticapitalistes et non sectaires. La décolonisation signifie ici démanteler « les processus par lesquels l’impérialisme de frontières s’immisce dans l’organisation des mouvements sociaux », notamment dans les déséquilibres de pouvoir en vertu de privilèges systémiques performés plus ou moins consciemment, dans les structures organisationnelles, dans les formes de leadership, le degré de circulation des connaissances et des compétences et, surtout, dans la manières de construire des alliances quand on a des objectifs de transformations structurelles.

La force du livre, traduit par Patrick Cadorette et Miriam Heap-Lalonde, vient sans conteste de l’audace des rencontres nouvelles (qui eurent d’abord lieu sur le terrain des luttes dont on rend compte ici) entre, d’une part, des éléments de système apparemment hétérogènes – comme le colonialisme de peuplement et d’exploitation, le capitalisme global, l’impérialisme, les politiques migratoires les plus inhospitalières, le « complexe industrialo-carcéral en pleine croissance », le racisme des États, les oppressions systémiques et « les nationalismes d’État artificiellement homogénéisés » -; d’autre part, entre des courants de pensées qui pourraient sembler éloignés, incluant les pensées de la justice curative, de l’autodétermination des peuples autochtones et de l’appartenance à la Terre-Mère. De telles rencontres permettent d’élaborer une opposition profonde aux dominations capable de soutenir, dans leur circularité agissante, les principes du soin des uns et des autres et de protection de toute vie. « Ce qui nous libérera, c’est la reconnaissance collective et publique que toutes les personnes, toutes les capacités, tous les genres et toutes les sexualités, toutes les expériences et toutes les expressions ont une valeur intrinsèque et sont profondément humaines. […] La décolonisation est une affirmation de notre beauté essentielle et de notre humanité autodéterminée ».

C’est là, dans l’orchestration de tels accueils, dans l’agencement des échanges entre expérience et théorie, mais surtout dans l’apport des nombreux acteurs ici convoqués, que la radicalité contestataire peut s’identifier à une hospitalité profondément cohérente et une générosité sans compromis.

L’auteur est professeur de littérature au Cégep Marie-Victorin et collaborateur du secteur Vivre ensemble. Il est notamment l’auteur de Le sursis littéraire. Politique de Gauvreau, Miron et Aquin (Presses de l’Université de Montréal, 2011.


[1] Pierre-Joseph Proudhon, Qu’est-ce que la propriété ?, Paris, Éditions Marcel Rivière, 1926, p. 169.