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L’enjeu de l’extrême droite au Québec : état des lieux et redéfinition des critères de l’inclusion à la communauté politique. Entretien avec la politologue Aurélie Campana

Par : Aurélie Campana

Aurélie Campana est professeure au Département de science politique de l’Université Laval et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les conflits et le terrorisme (2007-2017).

Dans cet entretien, nous tentons de comprendre ce qui caractérise les mouvements associés à l’extrême droite au Québec. L’analyse identifie certaines valeurs et idées que ces mouvements mettent de l’avant, tout en s’attardant à leurs conséquences sur la vie citoyenne et la communauté politique.

Vivre ensemble (VE) : Peut-on parler d’extrême droite au Québec? Les spécialistes de la question peinent généralement à trancher en la matière, notamment en raison du cadre initial de définition. Certains préfèrent plutôt parler de droite radicale ou encore de populisme de droite.

Aurélie Campana (A.C.) : Il n’y a pas de consensus sur une définition de l’extrême droite, que ce soit dans la littérature scientifique ou même dans l’espace public. En général, on associe le qualificatif d’extrême droite à des partis politiques ou à des groupes extraparlementaires. Ces derniers ne sont pas représentés au Parlement; ils défendent des idées ou des valeurs que l’on qualifie d’ultraconservatrices, d’ultranationalistes, d’identitaires, voire de suprémacistes.

Ce qualificatif d’extrême droite est quelque part pratique, parce qu’il permet d’une certaine façon de labelliser ces partis politiques ou ces groupes, mais quelquefois il introduit plus de confusion qu’il n’apporte d’éclaircissement(s). Cela tient au fait que sous ce qualificatif d’extrême droite, on insère des discours idéologiques qui se rejoignent bien sûr autour d’une vision très conservatrice de la société, mais qui restent très hétérogènes. De plus, le concept d’extrême droite est très relatif.

L’extrême droite au Canada ne se structurera pas nécessairement de la même manière que l’extrême droite française, principalement parce que l’ancrage et l’histoire de ces organisations politiques ne sont pas les mêmes. Et pourtant, sous l’impulsion de la globalisation néolibérale, on a tendance aujourd’hui à assimiler les mutations que l’on observe au Québec et au Canada à ce que l’on a pu voir ailleurs. Il y a certes des similitudes et des convergences, mais il y a également de grandes différences. La principale tient à l’absence, pour l’instant, tant au Québec qu’au Canada de partis politiques d’extrême droite.

En somme, il n’y a pas d’extrême droite constituée, en ce sens où il n’y a pas de parti(s) politique(s) relevant de cette mouvance. Par ailleurs, quand on parle de l’extrême droite au Québec, on fait référence à des groupes qui se montrent, en l’état, incapables de s’allier entre eux. Certains entretiennent des relations plus ou moins étroites avec d’autres groupes. Par exemple, La Meute semble avoir des accointances avec Storm Alliance, qui est elle-même issue d’une scission au sein des Soldats d’Odin, mais est-ce à dire qu’il s’agit d’une alliance? Je ne pense pas. Est-ce à dire que ces relations vont durer? Rien n’est moins sûr, puisque ces groupes sont en compétition les uns avec les autres pour la constitution d’une base sociale; ce qui représente, malgré tout ce qu’on en dit dans les médias, un véritable défi pour eux.

Un parti d’extrême droite, s’il venait à se constituer, pourrait certainement jouer un rôle de trublion dans le débat politique. C’est d’ailleurs l’un des principaux rôles que ces groupes s’assignent, mais il me semble qu’ils n’ont pas, pour l’instant à tout le moins, de base sociale solide. Ce qui ne signifie pas que cela ne pourra pas advenir.

On ne peut pas à ce stade parler d’extrême droite, du moins tant qu’il n’y aura pas de convergence, de rapprochement(s), d’alliance formelle, ou encore de front qui émergerait de ces nombreux groupes. Par contre, il me semble clair que l’on peut affirmer que l’extrême droite au Québec – comme ailleurs – est beaucoup plus décomplexée aujourd’hui qu’il y a quelques années. Et c’est là, pour le Québec et le Canada tout au moins, une évolution fulgurante, alimentée par des stratégies de plus en plus raffinées.

Il y a plusieurs explications à cela. Celles-ci sont tributaires de nombreux éléments : le contexte provincial (les débats autour des accommodements raisonnables, de la charte des valeurs, de la place de l’islam dans l’espace public…); national (le port du niqab lors des cérémonies de citoyenneté, l’accueil de réfugiés syriens…); international (l’afflux important de réfugiés en Europe, la montée des parties d’extrême droite en Europe, l’affirmation de certains groupes d’extrême droite aux États-Unis et la croissance du phénomène des milices, l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis…).

 

VE : Serait-il possible de voir des individus faisant partie de ces groupes se tailler une place dans la sphère politique municipale, provinciale, voire même éventuellement fédérale?

A.C. : Cela n’est pas inenvisageable. D’ailleurs, cela fait partie de la stratégie de certains de ces groupes. Et cela ne renvoie pas qu’à des groupes québécois, mais également à certains groupes qui sévissent entre autres en Colombie-Britannique et en Ontario. C’est également une stratégie qui a été utilisée par un groupe d’extrême droite qui a occupé les devants de la scène durant les années 1990, et qui s’appelait The Heritage Front. Il n’est jamais parvenu à se constituer en parti politique, mais certains de ses membres ont participé comme candidats indépendants à des élections municipales et provinciales. L’idée n’est donc pas nouvelle. On peut d’ailleurs penser que de nombreux membres de ces groupes se présenteront comme candidats indépendants s’ils ne parviennent pas à donner naissance à des partis politiques.

 

VE : À quel moment est-il possible de croire qu’un individu contribue et milite au sein de groupes haineux? Une adhésion à un groupe Facebook, par exemple, peut-elle à elle seule porter l’accusation sous-jacente d’être une personne d’extrême droite?

A.C. : Il s’agit d’une question pour laquelle il est extrêmement difficile de répondre et qui renvoie à tous les débats qui ont cours au sujet de la radicalisation. Prenons un exemple : La Meute revendique aujourd’hui quelque 40 000 adhérants-es sur Facebook. Est-ce à dire que La Meute compte 40 000 militants-es? Non, clairement pas. Est-ce que ça veut dire que tous ceux et celles qui ont aimé la page de ce groupe ou d’un autre groupe qui partage des idées semblables peuvent être qualifiés d’extrémistes de droite? On ne peut pas l’affirmer rigoureusement. Dans le contexte virtuel prégnant actuel, on voit circuler de très nombreuses informations, fausses le plus souvent : beaucoup de personnes ne sont pas nécessairement en mesure de les remettre en cause ou en contexte, voire de prendre du recul vis-à-vis ces informations. Ces personnes vont simplement cliquer sur « J’aime la page » ou « J’aime ce commentaire » sans prendre conscience du fait que ce commentaire circule sur la page Facebook d’un groupe associé à l’extrême droite. Pas plus qu’elles ne savent qu’un tel clic est associé dans les discours de ces groupes à une adhésion implicite à leurs idées

Par ailleurs, il y a une seconde distinction à faire qui me semble tout à fait cruciale, mais qui est très rarement faite : ces groupes d’extrême droite ont un noyau dur de militants-es qui n’est en général pas très élevé. Ça varie d’un groupe à l’autre, La Meute est aujourd’hui certainement le groupe le mieux structuré de ce point de vue. On ne sait pas exactement combien de personnes constituent ce noyau dur, peut-être plusieurs centaines, mais sans doute pas des milliers. À côté de ça, il y a des sympathisants-es. Des gens qui gravitent autour de ces groupes sans forcément y adhérer, et sans y militer ou poser des actions au nom de ces groupes. Ces derniers forment tout de même un bassin de recrutement potentiel. Il est aujourd’hui extrêmement difficile de délimiter ces bassins de sympathisants-es. Mais l’analyse doit en rendre compte.

D’autant plus que nous avons l’impression qu’ils sont en croissance. On constate que ces groupes ont réussi à développer des stratégies de communication qui leur permettent d’avoir une visibilité sur Internet, et maintenant dans l’espace public à travers des manifestations et à travers tous les relais médiatiques dont ils disposent ici et ailleurs. De là à dire que ces sympathisants-es pourraient tous-tes se transformer en militants-es du jour au lendemain, voire en citoyens-nes votant pour ces groupes, il y a un pas que je ne franchirai pas à ce stade.

 

VE : Comment distinguer ces discours des formes classiques de racisme et de xénophobie auxquels nous sommes habitués?

A.C. : C’est toute la difficulté, parce que les leaders et les idéologues de ces groupes ont très bien compris qu’il y a une limite à ne pas franchir s’ils ne veulent pas se voir accusés de discours et de propagande haineux. D’ailleurs, nous avons pu observer sur plusieurs médias sociaux de groupes anglophones et francophones qu’un contrôle social est exercé sur les membres du groupe. Un recadrage, quelques fois discret, intervient quand les propos d’un-e internaute flirte avec ce qui pourrait relever du discours haineux. Les discours sont donc calibrés et présentés sous des oripeaux d’acceptabilité.

Par contre, et c’est là toute la « subtilité », à travers l’utilisation de symboles qui renvoient à une histoire longue ou plus récente de l’extrême droite, ils arrivent à faire passer un certain nombre de messages. À travers la publication de photo(s), qui ne sont pas toujours commentées, mais souvent décontextualisées, le message en vient à atteindre les publics ciblés par cette forme de propagande. La prévalence de l’image sur Internet – et notamment sur les médias sociaux – augmente l’efficacité de ces stratégies de communication.

D’ailleurs, les différents groupes en viennent à se nourrir les uns les autres grâce à la circulation de contenus sur Internet. Ces processus soutiennent l’impression qu’il existe une communauté transnationale d’extrême droite soudée par le partage de références et de symboles. Et il est vrai que certains réseaux ont aujourd’hui plus que jamais une résonance internationale. Les mécanismes (ou la mécanique) qui sont au fondement du fonctionnement des médias sociaux facilitent d’ailleurs le travail propagandiste dans lequel versent les groupes d’extrême droite qui ont une présence affirmée sur Internet. Ils profitent grandement de ce que l’on pourrait appeler la circulation de l’information en vase clos. Celles et ceux qui naviguent sur Internet et s’arrêtent sur une ou plusieurs pages publiques qui professent des propos à teneur islamophobe pourront, par exemple, se voir proposer un lien vers d’autres pages défendant une vision identique.

Si ces personnes manquent de recul et sont incapables d’identifier la source de l’information et de la mettre en perspective, elles pourraient en venir à faire des amalgames, voire à épouser des stéréotypes grossiers. L’un de ceux qui circulent le plus à l’heure actuelle est le mythe Eurabia qui parle d’une « invasion de musulmans »[1] dépeints le plus souvent comme des terroristes potentiels. Pour faire circuler une telle propagande, ces groupes utilisent deux ressorts importants. Le premier est la victimisation. Ils font de la « majorité blanche silencieuse » qu’ils disent représenter une victime. Ils font usage de formules ou de phrases-chocs, comme celle de « génocide », ils recourent à des études scientifiques et des statistiques, dont ils détournent souvent la signification. Ils essaient donc de donner une certaine scientificité à leurs propos et à leurs discours. Le second ressort que les groupes d’extrême droite mobilisent renvoie tout simplement à l’utilisation des théories du complot.

 

VE : À quels défis sont confrontés les chercheur-e-s sur cet enjeu?

A.C. : Il y en a de très nombreux défis. Quand nous avons commencé notre recherche, il y a cinq ans, la méfiance était énorme. Il était le plus souvent assez difficile de convaincre les individus qui militent dans ces groupes que nous ne sommes « que » des chercheurs et non des journalistes ou des policiers. Par ailleurs, le fait qu’ils nous perçoivent comme des intellectuels-les de gauche rendait notre acceptation plus difficile auprès d’eux. Les personnes faisant partie de ces groupes se considèrent comme stigmatisées du fait de se réclamer d’une organisation d’extrême droite. Ces individus étaient fiers de leur appartenance, mais ils ne l’affichaient pas toujours ouvertement dans l’espace public.

Aujourd’hui les choses ont progressivement changé, la recherche reste complexe, mais elle est devenue moins difficile sous bien des aspects. Les difficultés persistent, évidemment, mais elles se sont déplacées ailleurs. Par exemple, les chercheurs sont le plus souvent ridiculisés et pris en dérision par les membres de ces organisations. À leurs yeux les chercheurs seraient hostiles à leurs idées et auraient déjà leurs a priori avant même de les rencontrer.   

 

VE : Quels pourraient être les facteurs favorisant l’émergence de groupes haineux, en fonction d’une perspective historique ou encore géographique?

A.C. : Au Québec, la perspective géographique est intéressante. Jusqu’à récemment, les groupes d’extrême droite se sont montrés plus actifs à Montréal qu’à Québec. Il y a encore aujourd’hui plusieurs de ces groupes dans la région de Montréal, mais ceux qui sont apparus à Québec sont aujourd’hui plus visibles de par leurs actions.

Pourquoi davantage Québec que Montréal en ce moment? Plusieurs hypothèses circulent à ce sujet. La principale insiste sur le fait que les habitants de la ville de Québec sont plus prompts à voter à droite que ceux de l’île de Montréal. Sur ce plan, on peut dire que ce vote recoupe des catégories socioéconomiques variées. D’autres hypothèses renvoient à la place des radios dites poubelles et à la banalisation de discours populistes de droite. Ces discours alimentent la peur et traduisent le rejet de certains segments de la population face à la diversification de la population que connaît la ville de Québec.

Par ailleurs, il ne faut surtout pas que la réflexion néglige la capacité dont disposent ces groupes d’extrême droite pour s’impliquer – même indirectement – dans le débat public. Ceux qui ont vu le jour à Québec se montrent en ce moment plus actifs. L’attraction qu’ils exercent auprès des médias n’est pas tout à fait étrangère à cela. Plus on parle d’eux, plus on relaie leurs idées. Ce qui objectivement accroit leur visibilité, et par voie de conséquence leur poids politique. Ils semblent y parvenir en dépit du fait qu’ils disposent – somme toute – d’une base sociale fragile.

Il est tout aussi intéressant de remarquer que les discours des groupes d’extrême droite québécois ne se structurent pas toujours de la même façon que ceux de leurs homologues dans le reste du Canada. Certains groupes québécois intègrent en effet à leur rhétorique des éléments du débat identitaire et enchâssent tout ce qui relève du suprémacisme blanc dans la question identitaire. Ces ressorts idéologiques ne sont cependant pas mobilisés par tous les groupes québécois. Certains groupes vont défendre une position souverainiste pure et dure, alors que d’autres ne prendront pas clairement position sur cette question, ce qui alimente d’ailleurs la concurrence entre eux. D’un point de vue historique, on a tendance à oublier que ce phénomène est loin d’être nouveau. On l’appréhende comme quelque chose d’inédit. Ce n’est pas tant la présence de groupes d’extrême droite que leur activisme qui est nouveau, au Québec comme ailleurs au Canada.

 

VE : Serait-il alors possible de supposer qu’un tissu social fort de l’État minimiserait l’émergence de groupes politiques situés à l’extrémité des pôles?

A.C. : À cet égard, l’élément dont nous n’avons pas encore discuté et qui me semble important de relever tient au fait que ces groupes se mobilisent toujours contre quelque chose, contre des catégories posées comme excédentaires ou en supplément intérieur : surtout par rapport à la représentation d’une certaine « identité » ou d’une certaine « pureté » biologique, culturelle ou religieuse, comme un ciment nécessaire à la préservation de l’unité nationale et à la protection contre ses ennemis de l’intérieur ou de l’extérieur (surtout peut-être ceux de l’intérieur…).

Par ailleurs, ces groupes dénigrent également beaucoup l’État. C’est un autre aspect qui me semble très important, mais que nous avons tendance à évacuer. Ce sont des groupes qui se disent profondément « anti-élites » et « anti-système ». Ils « droitisent » ainsi un lexique associé traditionnellement à la gauche. Certains le sont tellement qu’ils ont adopté des tactiques liées à l’auto-justice (ou plus communément appelé le « vigilantisme »[2]). Le groupe III%, qui commence à émerger au Canada anglophone et peut-être même au Québec, ou encore les Soldats d’Odin constituent en ce sens une sorte de milice. Ils patrouillent les rues pour soi-disant contrôler le crime, mais ce qu’ils tentent d’imposer s’apparente largement à une forme de contrôle social.

En faisant ceci, ils souhaitent redéfinir les critères de l’inclusion dans la communauté politique. Ces groupes ont aujourd’hui un potentiel de nuisance politique et sociale important de par cette remise en question de l’État. Dans un contexte où le cynisme vis-à-vis de la chose politique ne fait qu’augmenter, le réel danger se situe précisément dans ce dénigrement constant de l’État.


Entretien réalisé par Aurélie Girard et Mouloud Idir 

 

[1] Raphael Liogier, « Le mythe de l’invasion arabo-musulmane », Le Monde diplomatique, mai 2014, pp.8-90. Voir sous ce lien : https://www.monde-diplomatique.fr/2014/05/LIOGIER/50422

[2] Ce qui signifie faire exercer la loi ou un code moral particulier de manière individuelle et en dehors de toute procédure judiciaire légale ou étatique.