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DOSSIER : - L’hospitalité pour briser l’isolement des personnes migrantes

L’hospitalité pour briser l’isolement des personnes migrantes

SOMMAIRE DU BULLETIN

Webzine Vol. 21 no 73
PRINTEMPS 2014

L’engagement jésuite auprès des personnes réfugiées

Par : Mario Brisson

Mario Brisson est responsable du parrainage des réfugiés au Bureau des Missions jésuites du Québec.
Depuis plusieurs décennies, le Bureau des Missions jésuites a une entente avec le gouvernement québécois pour l’accueil des réfugiés. Il s’agit là d’une participation des jésuites du Québec au réseau international du Service jésuite des réfugiés. Ce texte vise à donner la vision de l’accueil et de l’hospitalité qui anime un tel engagement.  Il témoigne aussi comment des personnes qui ont été elles-mêmes accueillies dans le passé s’impliquent aujourd’hui dans l’effort de rétablissement d’autres réfugiés.

Vivre ensemble (V.E.) : Depuis plusieurs décennies,  les Jésuites du Québec viennent en aide aux réfugiés venant de partout dans le monde. Expliquez-nous ce qu’est le Bureau des Missions jésuites sur ce plan?

Mario Brisson (M.B.) : Depuis plus de 32 ans, le Bureau des Missions jésuites parraine des réfugiés venant de plusieurs pays. Le parrainage des réfugiés a commencé avec l’épisode dit des boat people à la fin des années 1970. On parlait à l’époque d’un véritable exode. Ces gens avaient besoin d’aide, et le Supérieur général des Jésuites a demandé à la Compagnie de Jésus de s’impliquer dans ce qu’il désignait comme un nouveau défi à relever et un signe des temps. Cette dernière expression doit être comprise comme la reconnaissance d’évènements et d’aspects du monde qui par leur généralisation caractérisent une époque.  Ils sont reconnus, à la lumière de l’Évangile, comme étant des signes qui nous permettent de comprendre la présence de Dieu qui s’incarne dans l’histoire. En ce sens, ils invitent les croyants à s’engager pour le bien de l’humanité. Par exemple : le souci de la liberté religieuse, l’entrée de la femme dans la vie publique, le phénomène migratoire qui constitue le plus vaste mouvement humain de tous les temps.…

Le Supérieur général des Jésuites de l’époque, Pedro Arrupe, estimait que la Compagnie de Jésus devait tout mettre en œuvre pour soulager la misère et la souffrance que pouvaient vivre les populations migrantes. On peut dire, puisqu’il en est l’inspirateur, que cette exhortation a été à l’origine de ce qui allait devenir le Service jésuite aux réfugiés (JRS). Cette œuvre jésuite s’est ainsi déployée dans plus de 50 pays à travers le monde pour accompagner, servir et défendre les droits des réfugiés et des personnes déplacées de force.

C’est dans cet esprit que le parrainage des réfugiés est né et s’est poursuivi au sein de la Province jésuite du Canada français. Après la tragédie des Vietnamiens, il y a eu la famine en Éthiopie et en Érythrée, et ce fut à leur tour de recevoir notre aide. Un autre épisode fut celui de la guerre de Bosnie. Ainsi, beaucoup de Bosniaques ont été parrainés. Il y a eu aussi le génocide au Rwanda : des Rwandais et des Burundais ont été accueillis.  Présentement, nous devons faire face à une tragédie humaine au Moyen-Orient, dont l’une des victimes est la population syrienne. L’ampleur de la crise humanitaire est telle qu’un tiers de la population syrienne est déplacée et que plus de la moitié des maisons ont été détruites. On pourrait s’attendre à ce que le Canada joue un rôle de premier plan dans l’accueil des réfugiés, comme il l’a fait par le passé dans d’autres crises. Cette tragédie nous préoccupe beaucoup.

(V.E.) : Quels sont vos rapports avec le gouvernement québécois sur ce plan?

(M.B.) : Au Québec, c’est le père Julien Harvey, provincial de l’époque, qui a appelé les Jésuites à se montrer généreux. L’appel a été entendu. De nombreux jésuites connaissaient bien le Vietnam pour y avoir séjourné. Ils avaient des amis d’origine vietnamienne. La mobilisation a aussi été facilitée par l’action du ministre de l’Immigration d’alors, Jacques Couture, un compagnon jésuite. Un fonds a été créé par le père Julien Harvey pour le parrainage de familles. L’appel lancé aux paroisses pour les inciter à accueillir des familles a été entendu. Rapidement, le fonds a recueilli près de 200 000 $.

C’est grâce à une entente-cadre avec le ministère de l’Immigration du Québec que nous avons pu accueillir toutes ces personnes durant les 33 dernières années. Dans les débuts, l’implication du Bureau des Missions jésuites était surtout financière. Les gens étaient entièrement pris en charge. L’engagement avec les parrainés consistait aussi à pallier les besoins matériels et de base pour la première année : le logement, la nourriture pour une famille ou une personne, etc.

(V.E.) : Comment avez-vous fait pour poursuivre cette œuvre de parrainage?

(M.B.) : Après cette période, il a fallu changer la manière de faire, puisque nous ne disposions plus des mêmes moyens financiers ni des mêmes ressources. Les nouveaux arrivants ont pu s’appuyer sur ceux et celles qui avaient été parrainés ou d’autres membres de leur propre groupe d’origine. Il s’est créé pour ainsi dire de nouveaux réseaux ou plus justement des communautés d’entraide selon les groupes d’origine des migrants. J’ai eu aussi l’occasion de rencontrer plusieurs familles afghanes et je me suis particulièrement impliqué auprès de la communauté érythréenne de confession orthodoxe.  Un point intéressant à souligner, les Afghans que nous avons parrainés sont majoritairement de la branche musulmane ismaélite.  Les ismaéliens jouent souvent un rôle de premier plan dans les pays où ils résident grâce à leur organisation solide et efficace. J’ai aussi rencontré plusieurs membres de la communauté burundaise, rwandaise.  Récemment, je me suis investi particulièrement auprès des Syriens, compte tenu de l’urgence de la situation. Tout cela contribue à renforcer les liens entre notre service et les communautés d’appartenance des personnes que nous accueillons.

Pour ma part, il m’arrive de faire des démarches auprès d’organismes communautaires ou auprès des agents de pastorale sociale pour obtenir des appuis. Dans la mesure du possible, je me tiens aussi au courant des offres d’emploi qui pourraient être utiles pour l’un ou l’autre, immigrant ou réfugié.  À quelques occasions, je dois échanger des informations avec des avocats spécialisés en immigration.

V.E. : Il y a donc des gens originellement accueillis qui vous permettent de poursuivre votre engagement pour l’accueil des réfugiés. En quoi leur parcours migratoire vous permet-il de mieux faire votre travail? 

M.B. : L’avantage de ces réseaux réside dans le fait qu’ils nous aident à faciliter l’intégration des réfugiés nouvellement arrivés. Ils mettent ainsi en évidence le rôle des groupes religieux et des ressources qu’ils proposent dans les trajectoires d’installation des nouveaux arrivants. Ce faisant, ils jouent un rôle relais avec la société d’accueil. Les personnes jadis accueillies permettent ainsi au Bureau des Missions jésuites, du fait de la riche expérience ayant ponctué leur parcours migratoire, de jouer le rôle d’une sorte de structure intermédiaire d’intégration de leurs compatriotes. Ils invalident de ce fait, s’il faut se fier à mes observations, le préjugé voulant qu’une telle dynamique confine les nouveaux arrivants dans « des niches et ghettos ethniques ». D’où l’importance de garder des liens avec les réfugiés que nous parrainons.


V.E. : Vous avez parlé de l’intégration des nouveaux arrivants, qu’entendez-vous par là?

M.B. : Pour répondre à cette question, je crois qu’il faut distinguer les amalgames qui peuvent exister dans les esprits autour des notions d’assimilation et d’intégration. Permettez-moi de vous souligner quelques mots d’un texte que je considère comme éclairant et interpellant sur le sujet qui nous préoccupe. L’auteure, Mme Nga, est d’origine vietnamienne; son texte est paru dans le Bulletin de pastorale sociale de Côte-des-Neiges[1]. Elle écrit : « Un individu est considéré comme intégré s’il respecte les normes de la société à laquelle il appartient. », car cet individu peut avoir d’autres valeurs sans que celles-ci viennent heurter les normes de sa société d’adoption. Je dois dire aussi que je me méfie des modèles d’intégration qui ne s’attaquent pas aux mécanismes produisant de l’exclusion et qui confinent à la précarité et à la marginalisation. J’ajouterai qu’une personne intégrée en est une qui est partie prenante des réseaux de socialisation de la société d’accueil.

L’assimilation, pour sa part, est le processus par lequel l’individu se fond dans son nouveau cadre social.  Cela implique la disparition totale de sa spécificité et la renonciation à sa culture d’origine, et même à sa personnalité.
S’il est vrai de dire qu’un nouvel arrivant ne peut être bien s’il n’est pas intégré dans sa société d’adoption, il est tout aussi important de dire qu’une société ne peut se dire hospitalière si elle ne reconnait pas la richesse, la culture, les connaissances, les formations des réfugiés et migrants qu’elle accueille. L’intégration concerne autant celui qui accueille que celui qui entre dans une nouvelle société. Ainsi, on peut dire qu’elle est bidirectionnelle. En ce sens, la responsabilité de l’intégration ne doit pas reposer quasi intégralement sur les seuls migrants. Elle est aussi une responsabilité sociale collective. Mais elle induit aussi des conduites et des interactions qui ne peuvent être définies à priori. D’où l’importance de s’attarder aux mécanismes qui produisent de l’exclusion et de la méfiance.

Il ne faut pas perdre de vue la responsabilité structurelle politique et étatique qui découle du fait de recevoir des migrants et réfugiés : il importe en ce sens de concevoir leur installation-implantation comme une responsabilité relationnelle. Certes, le rapport à l’autre et les enjeux identitaires sont importants dans les processus d’installation et d’accueil. Mais il faut les penser en lien avec des éléments structurels majeurs qui soutiennent ces processus d’installation des nouveaux arrivants.

V.E. : Pouvez-vous nous parler de cet espace d’hospitalité qu’est la Fête des Nations que vous célébrez chaque année au mois de janvier?

M.B. : Cette Fête des Nations qu’organise le Bureau des Missions jésuites vise à rassembler dans un cadre festif des personnes ayant pour trait commun d’avoir été parrainées pour s’établir au Québec. Cela se fait depuis 28 ans maintenant. Cet évènement souligne non seulement la nouvelle année, mais aussi les liens d’amitié et de solidarité qui se sont créés au fil des années entre les personnes. C’est aussi une occasion de mettre en lien des gens qui ont des origines diverses et qui s’alimentent mutuellement de leur expérience migratoire. Voilà une expérience modeste mais importante de l’accueil qu’il est bon de faire connaitre.

Comme chrétien engagé auprès des immigrants et réfugiés, je dirai que l’accueil est un parti pris favorable auprès du migrant.  ‘’J’étais un étranger, et vous m’avez accueilli’’ (Mathieu 25, 35).  Accueillir le migrant, c’est travailler à la promotion humaine.

Entretien réalisé par Mouloud idir, coordonnateur du secteur Vivre ensemble au Centre justice et foi


[1] Bulletin de pastorale sociale de Côte-des-Neiges Vol. 11, no. 4, printemps 2013