Secteur Vivre Ensemble
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DOSSIER : - 25 ans de Vivre ensemble : Bilan et perspectives

25 ans de Vivre ensemble : Bilan et perspectives

SOMMAIRE DU BULLETIN

Webzine Vol. 18 no 60
AUTOMNE 2010

Le Vivre ensemble et la spiritualité ignatienne

Par : Mauricio Palacio

Le secteur Vivre ensemble du Centre justice et foi a développé au cours des ans une «façon de faire », « une manière de procéder » dans son travail de réflexion. Cet article tentera de démontrer la relation qui existe entre notre façon de faire et l’essence de la spiritualité du fondateur de la Compagnie de Jésus, Ignace de Loyola

La mission du secteur Vivre ensemble (VE) nous ramène à l’esprit des expériences vécues par Ignace de Loyola, au XVIe siècle. C’était un temps de grands changements culturels, religieux, philosophiques et scientifiques. Interpellé par les signes du temps, ainsi que par son propre contexte, Ignace prit conscience de la présence du transcendent dans le quotidien. Avant même de fonder la Compagnie de Jésus en 1539, il trouva une méthodologie universelle pour lire la mission de tout être humain qui tient compte de son histoire et de son existence concrète.

À la fois chevalier et humaniste, Ignace est un homme de son époque. Par contre, son expérience spirituelle s’enracine profondément dans l’humain et le divin, de manière qu’une fois dépouillée du vernis du temps, sa spiritualité soit une spiritualité universelle, qui peut rejoindre tout l’humain(2).

Travailler au cœur du monde : une mystique en action

Faisant une relecture de son expérience, dans un véritable processus de « conscientisation », vécu d’une façon personnelle et profonde, Ignace se rend compte de l’utilité de son expérience pour les autres. Il la partage donc en écrivant tout ce qui l’interpelle de même que tous les éléments sur lesquels il discerne. C’est ainsi que naissent les Exercices spirituels. Dans cette œuvre, Ignace nous aide à découvrir le divin présent dans l’ordinaire. Ainsi, il met en évidence l’action du divin au cœur du monde.

Mais, être et agir au cœur du monde veut également dire sentir avec l’autre et avec l’entourage, être intentionnellement engagé à répondre aux besoins de l’autre. L’universalité de la vision d’Ignace ne s’arrête pas aux enjeux d’ordre humain, elle se répand au-delà de l’homme, au-delà du temps et en incluant même l’environnement. Les conditions de réalisation du projet humain se trouvent dans l’histoire lue au présent en pensant à l’avenir.

Au Vivre ensemble, on est « contemplatif dans l’action » pour reprendre une expression de Jérôme Nadal(3). Le travail du secteur Vivre ensemble rejoint la mystique de service présente dans la spiritualité ignatienne. Pour Ignace, la mystique contemplative et méditative demeure dans l’agir. C’est ainsi que la méditation/contemplation mystique dans le travail fait n’est pas un acte cérébral, mais intégral; elle engage tout l’être. Ainsi, autant l’équipe permanente de Vivre ensemble que les membres du comité d’orientation et ceux qui sont invités à participer aux activités que l’on développe au Vivre ensemble, tous ont un engagement profond avec le désir de vouloir construire un monde plus harmonieux. Lors des activités, les personnes invitées sont en connivence avec cette vision de la société. La parole est donnée à ceux qui reconnaissent le phénomène migratoire non comme une menace, mais comme une chance. Ensemble, il est exploré les points de convergence et de connivence avec ces personnes.

Au Vivre ensemble, il y a une conviction de l’importance d’une analyse rigoureuse et d’une vision claire. Les personnes engagées dans la démarche visent une compréhension juste des enjeux dans une quête pour un monde plus juste dans une perspective axée sur le respect et la promotion de la dignité humaine. Ensuite, on entre dans un processus de décision vers la reconnaissance d’une responsabilité envers les autres.

Cette méthode vise à trouver ce qu’Ignace appelait le « magis »(4). Ignace était convaincu que l’être humain a toute la capacité et la sensibilité pour entreprendre un projet de transformation de l’univers. Ce projet on peut le comprendre comme une harmonisation de l’univers. Pour Ignace, les hommes et les femmes sont les seuls qui peuvent répondre à un appel à la responsabilité avec leur entourage, avec l’univers. Pour lui, c’est précisément dans l’être et dans son entourage que l’on trouve le divin. C’est à nous au Vivre ensemble de donner des éléments qui aident les personnes dans leur processus vers la responsabilité avec son entourage.

Discerner: entre urgence et choix

Ignace avait aussi une vision claire de la liberté de choix chez l’être humain. Il comprenait l’importance d’avoir un processus de discernement avant une décision, car la responsabilité du projet d’harmonisation de l’univers dépend d’abord de l’être humain même. Au Vivre ensemble, le même processus de discernement est utilisé pour choisir les thèmes à traiter. La priorité et l’urgence sont aussi marquées par le « magis ». Par exemple, le thème des accommodements raisonnables occupe une place particulière à cause de son importance dans le contexte historique et politique tant actuel que futur de la société québécoise.

Le processus de discernement, appelé par Ignace «discernement des esprits », tente de lire les signes des temps, c’est-à-dire les événements qui définissent l’histoire d’une société particulière. Avec les accommodements raisonnables, il s’agit de la société québécoise dans son rapport à l’immigration. Il faut évaluer les éléments politiques, sociaux, économiques, religieux, etc. en jeux. Ensuite, le discernement impose de recevoir l’information sur des expériences vécues par ceux qui font face aux événements dans leur quotidien (intervenants communautaires, chercheurs, politiciens qui travaillent avec les personnes migrantes). Puis, il y a une analyse, toujours en hiérarchisant selon le « magis ». L’analyse se fait en opposant les éléments déjà identifiés dans une perspective tournée vers l’avenir, un futur de justice et d’équité. Les éléments privilégiés seront ceux qui contribuent à construire cette harmonie pour la société québécoise tout en prenant en compte les enjeux planétaires.

Pour accomplir ce but, le secteur compte sur ses activités publiques et le bulletin Vivre ensemble. L’information est ainsi diffusée et contribue à alimenter le processus de discernement. Cela se fait autant en mettant en évidence des éléments qui constituent une dénonciation d’une situation d’injustice qu’en présentant des conditions qui favorisent le plus grand bien-être global autant de la société québécoise que du monde.

La répétition : une pratique ignatienne

Ignace recommande toujours de travailler un même exercice plusieurs fois. La répétition est un outil souvent utilisé dans l’analyse sociale, car elle aide à trouver de nouveaux éléments permettant un meilleur examen des thèmes privilégiés. La répétition, se pratique au secteur Vivre ensemble lors des suivis de dossiers récurrents – réfugiés, travailleurs migrants, sans-papiers… Cela prend la forme de conférences par des personnes ressources ou encore par des articles dans le bulletin. Ces suivis permettent de faire le point régulièrement sur des enjeux. La répétition favorise l’actualisation des informations de même que l’évolution sociale des enjeux en lien avec l’immigration.

Une vision d’engagement

L’option du Vivre ensemble est fidèle à la mission de la Compagnie de Jésus qui s’inspire de la pensée d’Ignace. À partir d’une lecture de la vie et de l’incarnation du divin en Jésus, Ignace découvre que l’on poursuit le plus grand bien-être pour l’univers lorsque « l’on trouve Dieu dans toutes les choses et toutes les choses en Dieu ». Au Vivre ensemble cela s’incarne dans les ressources intellectuelles et matérielles mises à profit pour proposer des solutions favorables au développement de la société québécoise tout en prenant en compte le contexte international.

Les thèmes abordés par le bulletin Vivre ensemble (pluralisme, immigration, pastorale interculturelle…) sont souvent absents des grands débats médiatiques. Ignace de Loyola était convaincu du besoin d’aller là où personne n’irait, d’aller là où on trouve le plus grand besoin à propos de la quête du plus grand bien-être.

Aussi, circonscrite par les orientations de la Compagnie de Jésus, l’option pour l’engagement avec les plus démunis est importante pour Vivre ensemble. Les plus démunis sont souvent les personnes migrantes sans ressource, isolées, ignorantes de leurs droits et de la langue.

La mission du secteur comprend aussi une dimension de respect et de dialogue. Au Vivre ensemble, il est important de respecter la culture de ceux qui arrivent de même que de les soutenir dans leur intégration à la société québécoise. Il y a une ouverture et une étroite collaboration aux autres religions. Cependant, au Vivre ensemble, il s’agit d’un dialogue avec des personnes qui ont soif de justice, qui ont une conviction commune dans une vision de justice sociale.
L’engagement du secteur vise donc une solidarité humaine, une quête et une reconnaissance de la dignité humaine. Tout cela s’encadre dans des dimensions internationales marquées par des phénomènes comme la mondialisation. Ainsi, le travail au Vivre ensemble est une quête pour une société plus harmonieuse, où le vivre ensemble devient une source d’enrichissement commune.

Finalement, la façon de faire du secteur Vivre ensemble correspond à cette démarche spirituelle proposée par Darío Mollá SJ dans « Spiritualité dans l’action sociale » :

La personne qui s’engage elle-même avec honnêteté personnelle dans l’action sociale, dépassant dans son action la frontière du simple « faire» plus ou moins routinier, avec plus ou moins de qualité technique ou professionnelle, est soumise à un choc d’expériences en sens très divers, qui peuvent lui donner vie ou la détruire. Et c’est dans cette alternative que la spiritualité trouve sa place. (…) L’alternative entre « donner vie et détruire » s’impose à qui entre dans l’action sociale non seulement en référence à sa propre vie personnelle, intérieure, mais aussi dans son action avec les autres et particulièrement si ces autres sont faibles et fragiles.(5)

Notes
1 L’auteur a été collaborateur du secteur Vivre ensemble de 2006 à 2008, il effectue actuellement des études en immigration à l’Université Ryerson de Toronto.
2 Sur le site Internet du Centre justice et foi
3 Gérónimo Nadál en espagnol, 1507-1580. Il fut l’un des premiers membres de la Compagnie de Jésus et proches collaborateurs d’Ignace de Loyola.
4 Magis c’est un mot du latin adopté par Ignace de Loyola. Ce mot signifie augmenter ses propres compétences et capacités pour leur mettre au service des autres
5Dario Molla SJ, « Spiritualité dans l’action sociale », Promotio Iustitiae, no 94, 2007/1 disponible en ligne: www.sjweb.info/documents/sjs/pj/docs_pdf/PJ094FRA.pdf