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DOSSIER : - Remettre l’intégration et la citoyenneté au devant de la scène Vol. 20 Num. 67

Remettre l’intégration et la citoyenneté au devant de la scène Vol. 20 Num. 67

SOMMAIRE DU BULLETIN

Webzine Vol. 20 no 67
AUTOMNE 2012

Le rôle des groupes religieux dans l’intégration des immigrants

Par : Par Géraldine Mossière
Après avoir longtemps favorisé l’immigration en provenance des pays européens, les politiques publiques canadiennes promulguées en 1968 ont modifié le portrait de l’immigration canadienne. La diversité ethno-religieuse y est désormais plus importante. Ces changements sont survenus au moment même où le Québec entrait dans une phase de modernisation et de sécularisation rapide. Ainsi, le portrait social et démographique de la province a connu une transformation radicale, et le processus se poursuit aujourd’hui. Les statistiques montrent en effet que le poids démographique relatif des immigrants est en croissance constante : de 5,6% de la population en 1951, il est passé à 11,5% en 2006. Les études montrent que les immigrants, ainsi que leurs enfants, sont généralement plus pratiquants que la population locale. En 2003, Annick Germain et ses collègues ont ainsi dénombré 800 lieux de culte à Montréal, dont 35% étaient occupés par des minorités migrantes (africaine, haïtienne, latino-américaine et philippine) de confession non-chrétienne ou évangélique.
 
La présence de ces groupes culturellement divers a récemment soulevé de nombreuses controverses quant à leur intégration à la société québécoise et aux ajustements que cette dernière devait consentir pour y parvenir. À leur arrivée, ces minorités sont généralement confrontées à l’absence de réseau social, au manque de connaissances du fonctionnement de la société d’accueil et de ses codes culturels, ainsi qu’au risque d’isolement. Différentes institutions publiques et associations non-gouvernementales (YMCA ou des associations ethniques) proposent des services d’accueil aux immigrants. À cet égard, elles bénéficient de diverses sources de financement public et privé. Un grand nombre d’organisations religieuses offrent également des ressources substantielles, matérielles, psychologiques et symboliques, bien qu’elles ne bénéficient ni de la même reconnaissance publique, ni des mêmes sources de financement.
 
Les études empiriques concernant la religiosité des immigrants sont encore peu nombreuses et leur diffusion médiatique demeure limitée. Notre enquête montre que les groupes religieux composés d’immigrants jouent non seulement un rôle central dans l’insertion de leurs membres, mais aussi un rôle de médiation entre ces derniers et les différentes institutions gouvernementales. En fait, comparativement aux Québécois de souche, les immigrants accordent beaucoup d’importance à la dimension communautaire de leur vie religieuse. Ainsi, les lieux de culte représentent pour beaucoup un espace de sociabilité, voire un milieu d’appartenance qui aide à compenser l’affaiblissement des liens sociaux et du soutien lié à l’expérience migratoire. En arrivant au Québec, l’une des premières démarches des immigrants consiste souvent à reconstituer un réseau social, notamment en se tournant vers les associations de compatriotes. Les groupes religieux constituent une de ces ressources sociales vers lesquelles les agences gouvernementales d’accueil des nouveaux arrivants n’hésitent d’ailleurs pas à les diriger.
 
Cette dynamique a été mise en évidence dans le cadre de notre projet ethnographique axé sur la diversité religieuse. Nous avons, entre autres, documenté le rôle des groupes religieux dans la trajectoire d’installation de leurs membres immigrants (voir le texte de Deirdre Meintel dans ce numéro). Les résultats de notre recherche[2] brossent ainsi le portrait d’une large variété de groupes religieux composés d’immigrants (hindous, musulmans, évangéliques, catholiques, bouddhistes, etc.) et de leurs pratiques identitaires dans le contexte québécois.
 
Les principaux résultats de la recherche
 
Les groupes religieux formés par les immigrants jouent un rôle important dans l’insertion de leurs membres en leur proposant un éventail large et varié de ressources et de services. Ils proposent à leurs membres des ressources matérielles, sociales, émotionnelles et psychologiques dans le but de faciliter leur adaptation à leur société de résidence, comme des informations sur des logements disponibles ou sur des offres d’emploi transmises de bouche-à-oreille, du soutien aux mères célibataires, etc. Ainsi, une confrérie mouride sénégalaise offre l’hospitalité à tout nouvel arrivant provenant d’Afrique, parfois pour plusieurs mois, dans l’espoir que celui-ci offre à son tour son soutien à de nouveaux venus. Dans une mosquée de Chicoutimi, les nouveaux arrivants reçoivent immédiatement les clés du lieu de culte pour aller et venir sans contraintes. Ces ressources informelles complètent les services offerts par les organisations gouvernementales et font office de relais entre les migrants et ces institutions.
 
Elles touchent aussi des problèmes sociaux pour lesquels les organisations gouvernementales ne sont pas outillées, parfois simplement par manque de fonds. À titre d’exemple, une communauté évangélique congolaise se charge de trouver une famille d’accueil pour les immigrants mineurs non accompagnés, qui constituent souvent une partie de la clientèle du Programme régional d’accueil et d’intégration des demandeurs d’asile (PRAIDA).
 
À l’intention de ces populations spécifiques, plusieurs groupes organisent des activités récréatives, telles que des tables de billard, des salles de gym, des soirées thématiques ou autres occasions de rencontre. De façon générale, les activités de sociabilité constituent un des axes majeurs de développement de ces groupes, souvent sous la forme de repas communautaires partagés après le culte. Le recours à ces services varie toutefois parmi les membres de ces groupes. Tandis que certains sont activement engagés dans la communauté, d’autres ne la fréquentent qu’à des fins rituelles. Par ailleurs, la continuité de ces groupes représente un défi dans la mesure où la seconde génération d’immigrants, généralement mieux insérée dans la société d’accueil, semble moins ressentir le besoin de trouver des ressources matérielles ou symboliques, et encore moins de perpétuer la mémoire culturelle d’un pays d’origine où la plupart n’ont jamais voyagé. La langue du culte constitue aussi un point de tension majeur entre les différentes générations d’immigrants présentes dans un même groupe religieux, puisque les premières générations préfèrent exercer le culte dans leur langue d’origine qu’ils maîtrisent mieux tandis que leurs enfants, socialisés au Québec, préfèrent le français ou, dans certains cas, l’anglais.
 
La vision du monde transmise par les groupes religieux a aussi une portée symbolique qui permet de donner un sens aux difficultés de la migration, de l’exil et de l’établissement au Québec. Elle permet également de faire face aux expériences de discrimination et de racisme. Les migrants peuvent ainsi réinterpréter leur trajectoire migratoire dans un cadre éthique valorisant. La plupart des membres des groupes d’immigrants considèrent, en effet, leur religiosité comme une source de distinction positive. Par exemple, les musulmans rencontrés dans une mosquée par notre assistant, Serge Maynard, considèrent leur affiliation religieuse comme une source de fierté, en dépit de la mauvaise image dont souffre l’islam relativement au rôle et au statut de la femme.
 
Le rapport à la société d’accueil
 
Certains stéréotypes, largement répandus dans les médias, véhiculent l’image du Québécois de souche moins religieux, sécularisé et discret d’une part, et des immigrants pratiquants, porteurs de marqueurs d’une religiosité visible et exotique d’autre part. Or les attitudes relatives à la visibilité dans la société d’accueil varient selon les groupes religieux, voire au sein d’une même tradition. Ainsi, dans une mosquée documentée par Serge Maynard, certains pratiquants souhaitent établir des contacts avec la société d’accueil afin de témoigner de leur identité musulmane tandis que d’autres promeuvent une religiosité retenue, voire invisible. Certains musulmans concentrent leurs pratiques dans l’espace privé, c’est le cas dans une mosquée de la région de Chicoutimi observée par Yannick Boucher, dont les membres préfèrent rester discrets en raison de leur statut très minoritaire. Un tel choix est fondé sur la méconnaissance locale à l’égard de l’islam. Dans d’autres mosquées, les leaders et certains membres choisissent d’être davantage présents sur la scène publique afin de déconstruire les préjugés et la stigmatisation qui existent à leur égard. Certains groupes organisent même des activités de charité, comme des soupes populaires dans les quartiers défavorisés. Notons par ailleurs que la majorité des immigrants sont d’affiliation catholique. Ces derniers rejoignent souvent des groupes locaux déjà établis où ils introduisent leur propre style liturgique, obligeant les congrégations à certaines adaptations. Ainsi, les catholiques hispanophones ont insufflé une vitalité nouvelle au mouvement catholique charismatique québécois.
 
Les écrits et recherches portant sur le rôle des groupes religieux dans l’intégration de leurs membres invalident de plus en plus l’hypothèse de « niche d’isolement ethnique »[3]. En effet, les groupes étudiés construisent diverses stratégies pour s’adapter à leur nouvel environnement sécularisé. Bon nombre d’entre eux soulignent les similitudes entre leur vision du monde et celle dominante dans la société québécoise. Par exemple, un pasteur pentecôtiste rédige ses sermons de façon à transformer les membres de son église en « bons citoyens » qui doivent participer au développement économique de leur pays d’adoption. En fait, la plupart des leaders religieux formulent des discours d’intégration et présentent leurs membres comme des acteurs sociaux qui apportent une contribution positive à leur pays d’adoption, notamment à l’égard de la prospérité du Québec, de son enrichissement culturel et de son développement social et démographique. L’imam d’une mosquée incite les membres à faire le deuil du mythe du retour en terre d’origine et à s’investir pleinement dans leur société de résidence, en particulier au niveau civique.
 
Les principales divergences avec la société de résidence gravitent autour du modèle familial dans la mesure où la plupart des groupes religieux migrants entretiennent une approche conservatrice à ce sujet. Par exemple, les tamouls catholiques voient une relation de cause à effet entre les faibles niveaux de pratique religieuse des Québécois de souche et l’affaiblissement des structures familiales dans la province, ce dont témoigne, à leurs yeux, le haut taux de divorce. Nous avons aussi répertorié un petit nombre de groupes évangéliques qui considèrent les mœurs de la société québécoise comme un danger pour leurs membres et leurs enfants; aussi affichent-ils une philosophie plutôt sectaire. Certains groupes évangéliques, musulmans ou caodaïstes s’attribuent la mission de conquérir la société québécoise, décrite comme « un terrain dévasté par des décennies de catholicisme ». Là encore, les attitudes d’ouverture à la société d’accueil varient souvent au sein d’un même groupe : certains membres auront tendance à ne fréquenter que des coreligionnaires, alors que d’autres ouvriront plus facilement leur cercle social.
 
Le religieux comme lieu d’interactions ethniques
Lors de notre recherche, nous avons observé qu’aucun des groupes d’immigrants rencontrés n’est monoethnique, puisque la plupart incluent des individus provenant d’origines diverses, incluant quelques Québécois de souche, souvent en situation d’unions mixtes, c’est-à-dire interculturelles. Certains groupes religieux attirent même des individus issus de la même origine ethnique, mais liés à une autre confession. Par exemple, une église tamoule catholique est occasionnellement fréquentée par des tamouls hindous, ce qui ne manque pas de susciter des tensions à l’occasion de certaines activités. La majorité des groupes religieux d’immigrants regroupent des membres dont les affinités dépassent la seule origine ethnique ou nationale, le partage d’une langue commune étant le dénominateur commun le plus fréquent. On dénombre ainsi un grand nombre d’églises évangéliques rassemblant des immigrants d’Amérique latine parce que les cultes y sont célébrés en espagnol. On a par ailleurs observé que les leaders des religions dites universelles, comme le christianisme ou l’islam, vantaient leur pluriethnicité. D’autres groupes, comme les ba’hais, favorisent l’expression des particularités culturelles de leurs membres.
 
À un autre niveau, la taille des groupes peut constituer un facteur de regroupement. Tel est le cas de certains temples hindous montréalais observés par Anne-Laure Betbeder : les fidèles rencontrés s’identifient avant tout comme hindous, ignorant ainsi les dévotions particulières exprimées à des déités précises qui, dans leur pays d’origine, diffèrent selon les régions. À Montréal, les divinités de chaque groupe régional sont présentes dans le même temple, mais sur des autels différents; les fidèles invoquent alors la tradition hindoue pour souligner que la diversité des divinités ne fait que démontrer les représentations variables d’un même Dieu. De façon générale, les pratiquants privilégient leur affiliation religieuse à leur appartenance ethnique et les enseignements des groupes religieux participent du maintien de cette identité. Ce qui n’empêche pas un bon nombre d’entre eux d’organiser, en sus, des activités de transmission de l’identité culturelle du groupe dominant, par le biais de cours de langue, de musique ou de danse traditionnelle (hindoue), ou de tai chi comme dans une pagode bouddhiste chinoise.
 
La dialectique des rapports majorité-minorités
 
Les ressources religieuses importées par les migrants occasionnent de nouvelles formes de relations interethniques et interreligieuses avec les membres de la société d’accueil. À cet égard, la littérature montre que le degré de religiosité des immigrants influence celui des membres de la société d’accueil. La conversion à l’islam de certains Québécois de souche illustre ce phénomène, tout comme la participation d’autres membres de la société de résidence à des centres bouddhiques ou à des groupes évangéliques formés par des minorités ethniques. Ces interactions entre les groupes majoritaire et minoritaire participent de dynamiques sociales complexes, telles que des rapports de pouvoir qui s’articulent autour de la question de l’autorité du savoir religieux et de la légitimité de l’appartenance à la communauté. Inversement, l’installation des immigrants au Québec ne se fait pas sans adaptation des pratiques religieuses d’origine : des tamouls catholiques ont, par exemple, adopté le Mont Rigaud comme nouveau site de pèlerinage. Dans des cas où le contexte urbain ne permet pas la réalisation de certaines pratiques religieuses, celles-ci sont différées dans le temps et dans l'espace, à l’instar du rituel musulman de l’abattage du mouton (lors de la fête l’Aïd) pour lequel de nombreux immigrants mandatent leur famille au pays, en leur envoyant l’argent nécessaire. D’autres choisissent de respecter davantage l’esprit que la lettre du dogme en contournant certains interdits comme celui du paiement d’intérêts pour les musulmans qui vise à éviter aux musulmans de s’appauvrir à cause d’éventuels taux de crédit usuraires. Une mosquée a ainsi établi un bassin de financement sans intérêts pour que ses membres puissent devenir propriétaires de logements, tout en les autorisant à contracter des hypothèques à condition que les coûts soient faibles.
 
Ce portrait des groupes d’immigrants établis à Montréal et dans le reste de la province suggère que l’environnement québécois est relativement favorable à l’expression publique des pratiques religieuses des immigrants. De leur côté, la plupart des groupes religieux recourent à des stratégies actives d’adaptation de leurs pratiques religieuses à leur nouveau contexte de vie. Cette constatation corrobore les études empiriques qui, en Amérique du Nord, confirment généralement que la vitalité de la religiosité des immigrants n’est pas sans influencer celle de la société d’accueil, insufflant ainsi une nouvelle dynamique religieuse dans les sociétés d’immigration. Toutefois, nous n’ignorons pas les défis et les enjeux que la présence de ces populations et leurs comportements religieux impliquent pour le Québec. Nous voulons ici en mettre plusieurs en évidence, bien que de façon non exhaustive.
 
 
Quelques défis à réfléchir collectivement
 
La survie de ces groupes est souvent hypothéquée par les tensions qui s’expriment en leur sein, en particulier quant aux rapports intergénérationnels. Si la majorité d’entre eux tentent d’assurer leur avenir en s’adaptant aux besoins des plus jeunes, des problèmes tels que le choix de la langue de culte et le maintien de l’identité culturelle du pays d’origine induisent de fréquentes scissions rendant ces groupes précaires, et donc invisibles et difficiles à connaître.
 
Autre élément d’invisibilité : la plupart de ces groupes font face à de nombreuses difficultés pour trouver un lieu de culte. Leur installation dans les zones urbaines bute sur des obstacles provenant soit de la municipalité qui évoque des problèmes de zonage, soit du voisinage qui anticipe les problèmes de congestion ou de tapage, soit de coûts prohibitifs qui relèguent ces groupes dans les quartiers périphériques et défavorisés de la ville.
 
Les modèles familiaux constituent le plus important défi pour les immigrants croyants et pratiquants. Par exemple, les tamouls catholiques considèrent les « mariages d’amour » risqués car ils n’assurent pas nécessairement la transmission des valeurs qu’ils prônent. À cet égard, la société québécoise — avec son fort taux de divorce, de monoparentalité et de concubinage — représente un mauvais exemple pour la jeune génération selon de nombreux groupes évangéliques, musulmans ou autres. De plus, l’autorité parentale ainsi que le mode de punition (corporel ou non) approprié et légal pour assurer cette autorité constituent souvent un autre point de divergence entre les immigrants membres des groupes religieux et la société d’accueil qu’ils perçoivent comme trop permissive. Il arrive également que l’autorité paternelle soit mise à mal par l’expérience migratoire et par le déclassement professionnel, et donc social, du père. Afin de perpétuer des modèles familiaux conservateurs, les leaders des groupes religieux promeuvent souvent des mariages entre pratiquants de la même religion; une minorité de groupes plus sectaires déconseillent d’ailleurs vivement toute forme de contact avec les Québécois de souche.
 
Les discours et l’agenda prosélyte de quelques groupes plus conservateurs, souvent évangéliques, constituent une autre source de tension dans les relations entre ces groupes et la société d’accueil. Notons toutefois que, parmi le grand nombre de groupes que nous avons pu observer, de telles ambitions sont rares et portent peu de fruits.
 
Notre recherche permet donc de démystifier certains stéréotypes quant aux pratiques religieuses des immigrants dans la société québécoise et aux « niches ethniques » qu’elles pourraient constituer pour leurs membres. Si les résultats mettent en évidence le rôle des groupes religieux et des ressources qu’ils proposent dans les trajectoires d’installation des nouveaux arrivants, ils soulèvent également la question de la reconnaissance de ces groupes relativement au soutien qu’ils constituent pour l’intégration de leurs membres et à leur rôle de relais entre les populations migrantes et la société d’accueil.
 

[1] Professeure à la Faculté de théologie et de sciences des religions de l’Université de Montréal
[2] Certaines de ces études sont disponibles sous format pdf sur le site du Groupe de recherche diversité urbaine, GRDU : www.grdu.umontreal.ca
[3] Il faut entendre par ce terme l’idée de ghetto ethnique isolé de la société d’accueil.