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DOSSIER : - Thèmes variés Vol. 22 Num. 76

Thèmes variés Vol. 22 Num. 76

SOMMAIRE DU BULLETIN

Webzine Vol. 22 no 76
HIVER 2015

Le poids des représentations sur les personnes musulmanes

Par : Mouloud Idir

Le Centre justice et foi a récemment lancé l’exposition QuébécoisEs, musulmanEs… et après? concernant les personnes musulmanes ou celles qui sont perçues comme telles. Elle comprend de magnifiques photos, des entrevues et des outils pédagogiques. Cette exposition a été présentée au Centre de créativité du Gesu du 12 mars au 2 avril derniers. Elle se déploie du 15 avril au 6 mai 2015 à Vaudreuil-Dorion et sera itinérante dans plusieurs lieux au cours de 2015-2016. Nous vous invitons, si cela n’est pas déjà fait, à profiter de cet événement et à le faire connaître. Voici le lien Facebook de l'événement:

Le projet est né d’une volonté de contribuer à une remise en cause des images stéréotypées à l’égard de nos concitoyens et concitoyennes de foi musulmane, voire même par rapport à des personnes assignées à cette identité ou altérité musulmane sans tenir compte de la façon qu’elles s’identifient elles-mêmes. Les images fréquemment utilisées par la majorité des grands médias nourrissent souvent des perceptions erronées, des regards de dépréciation et alimentent les préjugés sur l’islam, les musulmans et les femmes musulmanes.

Ce regard homogénéisant ne rend pas compte de la pluralité des parcours spirituels et philosophiques, de la diversité des origines, de l’existence de rapports culturels ou sociologiques qui dépassent le seul référent de la foi. Pas plus qu’il ne rend compte de l’inculturation de l’islam québécois qui se trouve sans cesse rabattu sur l’enjeu de l’immigration qui commence à tisser racine au Québec.  

Le photoreportage fait donc appel à un changement de regard et d’attitudes des citoyens et des citoyennes sur le pluralisme de la société québécoise, notamment sur l’enjeu de l’islam en terre québécoise. Nous sommes convaincus qu’il est possible de dépasser les peurs et les résistances qui s’expriment actuellement en favorisant des occasions d’appropriation, des rencontres et des échanges qui nous sortent des prêts-à-penser et des clichés dominants.

En vue d’infléchir les méfaits sociaux découlant de telles représentations (le chômage, la discrimination en emploi, le racisme), il est important de présenter une réalité plus diversifiée et complexe des personnes de foi musulmane ou perçues comme telles du fait de l’altérisation qui prévaut à leur endroit. Il faut développer un regard plus affiné et plus près des scènes de vie les plus ordinaires de ces personnes. Il faut essayer de comprendre de façon plus informée et critique les enjeux géostratégiques relatifs à ces débats.

Tout cela est fondamental pour notre société. Car le développement des préjugés sous leurs diverses formes est inversement proportionnel à la vitalité de notre citoyenneté démocratique. Il importe de ne pas perdre de vue que la citoyenneté n’est pas automatiquement démocratique ou égalitaire. L’égalité n’est pas naturelle, il faut souvent la faire advenir en bousculant les logiques de fonctionnement « naturelles » de nos institutions.

Tout cela exige de penser une communauté politique fondée sur des conceptions de l’égalité et de la démocratie aux antipodes des modèles en vogue. La mémoire de nos luttes collectives est riche de symboles pouvant être mobilisés en vue de fonder un tel parti pris, même sur les enjeux du pluralisme.

Les questions identitaires et le rapport à l’altérité sont au cœur des débats actuels. D’abord parce qu’ils mettent en scène ce qui sous-tend le vivre-ensemble : c’est-à-dire le souci pour un monde commun. De donné et naturel, il devient politique; il relève de notre responsabilité. Une telle perspective exige que l’égalité qui préside aux fondements de nos institutions et États puisse se vérifier en actes effectifs.

Cela nécessite de défendre des droits fondamentaux, mais aussi de penser leur combinaison avec des représentations et des pratiques. Cela demande notamment que l’on s’attarde aux représentations et aux dynamiques d’exclusion s’appliquant quotidiennement dans l’expérience des personnes.

Les notions d’exclusion et d’inclusion ne décrivent pas tant des règles ou des situations fixes que des conflits sociaux et des rapports de pouvoir au travers desquels la citoyenneté « réfléchit » ses propres conditions de possibilité. La notion d’exclusion demeure irrémédiablement complexe et hétérogène, mais elle est révélatrice des contradictions actuelles qui traversent  la citoyenneté  à cause de différents mécanismes qui tiennent à distance de l’égalité effective des catégories importantes de nos populations.

Cette perspective que nous résumons sous l’appellation de « citoyenneté active » n’est pas un mode d’être, mais un mode d’agir par lequel des sujets ou des individus brisent des identités, voire des appartenances et qui leur assignent des places déterminées et oppressives qui délimitent leur capacité de prendre part de façon égalitaire à la définition du monde commun.

Les stéréotypes et les visions sensationnalistes à l’égard des personnes dites musulmanes ont pour effet de provoquer et d’induire deux dimensions et fonctions redoutables. Ils confortent et consolident une dimension idéologique en ciblant un groupe qui menacerait la sécurité et la « cohésion ». Ils ont aussi une fonction pratique en réaménageant continuellement la frontière entre les inclus et les exclus.  Enfin, ils créent constamment des identités flottantes, susceptibles de faire tomber « dehors » ou d’exclure des personnes qui étaient auparavant « dedans ». Il y a ainsi une constante oscillation entre les avancées et les reculs de la citoyenneté. Donc, il n’y a pas de progrès garanti, pas de fatalité non plus. Celle-ci doit être une préoccupation constante.

La lutte contre les préjugés, discriminations et contre le racisme qui en découle a nécessairement une dimension éthique autant que politique. Cette lutte ne suppose pas d’avoir constamment le mot racisme ou discrimination à la bouche; elle est une lutte pour la protection sociale, pour l’égalité des droits, pour l’éducation, pour la tolérance morale et religieuse. Et contre l’austérité.