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DOSSIER : - Thèmes variés Vol. 22 Num. 75

Thèmes variés Vol. 22 Num. 75

SOMMAIRE DU BULLETIN

Webzine Vol. 22 no 75
AUTOMNE 2014

Le Petit Maghreb : Mise en scène de l’ethnicité maghrébine à  Montréal

Par : Bochra Manaï

Montréal est une ville qui accueille une grande diversité d’immigrants et qui se présente comme un laboratoire pour la gestion de la cohabitation interethnique. Les Maghrébins du Québec qui se concentrent à Montréal sont un exemple à explorer pour décrire autant les réalités urbaines de certains espaces que les interactions sociales avec la société montréalaise et québécoise. Ce texte sur le Petit Maghreb est une invitation à saisir les enjeux de cette cohabitation.

Durant l’été 2014, l’équipe algérienne de soccer a dépassé le premier tour de la Coupe du monde de soccer. Dans de nombreux pays, des scènes de liesse, des rues envahies par des foules et des jeunes célébrant dans les places publiques. Ce qui s’apparente à une fête a parfois tourné à l’émeute et aux échanges avec les services de police, notamment en France où après certains matchs, une ville comme Nice a décidé d’interdire les attroupements et de brandir des drapeaux autres que français. Montréal n’a pas échappé à cette effervescence, qui a mené des milliers de personnes vers la rue Jean-Talon, dans le quartier Saint-Michel, aux abords de ce qui est communément appelé le « Petit Maghreb ». Les scènes festives et les attroupements des familles ont conduit une nouvelle fois à la fermeture des rues, sans toutefois qu’il y ait de conflits majeurs ou d’émeutes à la française. Qu’est ce qui amène ces milliers de personnes, comme l’ont souligné les médias, à se rassembler dans un espace tel que le Petit Maghreb? Quelles caractéristiques de ce lieu lui ont permis de devenir une référence collective à Montréal? Quel rôle le soccer y joue-t-il, et est-il possible de considérer que les images montréalaises sont comparables aux images françaises?
 
Dans le cadre de ma thèse doctorale, j’ai eu à arpenter la rue Jean-Talon un nombre incalculable de fois, puisque j’avais décidé d’en faire le point de départ de ma recherche sur les Maghrébins de Montréal. Je voulais comprendre ce qui se passait précisément sur l’artère Jean-Talon, devenue une des empreintes de la maghrébinité montréalaise. Je suis allée prendre une bonne centaine de cafés, j’ai englouti quelques dizaines de pâtisseries et mené plusieurs dizaines d’entrevues avec des acteurs locaux pour m’imprégner des réalités et des discours.
 
Les contours du Petit Maghreb
 
Qu’est-ce alors que cet espace et pourquoi la présence du soccer y tient-elle une place si importante? Avec presque 150 000 personnes originaires d’Afrique du Nord, Montréal est devenue une ville où l’ethnicité maghrébine, notamment à travers les marqueurs commerciaux, est visible. Dans le quartier Saint-Michel, qui figure parmi les endroits où les Maghrébins ont décidé d’élire domicile, s’est érigé au cours des dernières décennies un lieu de sociabilité qui concentre nombre de commerces tels que les cafés, les boucheries, les boulangeries, les épiceries, etc.
 
Cet espace, qui concentre assurément plus de commerces qu’il ne constitue un quartier de résidence des Maghrébins, se présente comme une des formes de la maghrébinité. Les cafés, souvent présentés comme populaires et inaccessibles aux femmes, sont un des commerces de prédilection pour les usagers du Petit Maghreb. Ils rassemblent, de manière générale, des hommes, qui viennent retrouver leurs compatriotes. Sans être impossible, la présence des femmes se fait plus rare, tant certaines habitudes de sociabilité sont reproduites par ces dernières. La fréquentation de ces cafés illustre certaines pratiques liées au pays d’origine, mais qui cadrent avec les habitudes de vie montréalaises. En effet, les fins de semaine au Petit Maghreb montrent un achalandage important et sont des moments de sociabilité récurrents, que la fréquentation durant certains évènements, tels que les rencontres internationales de soccer ou la période du ramadan, vient compléter. Ces rassemblements festifs permettent de donner à cet espace une autre signification, comme le souligne ce répondant rencontré sur le terrain : « Le sport et le fait de regarder des matchs de foot dans des cafés maghrébins, tunisiens, algériens rassemblent. Et puis, il y a des occasions pour cela. La Coupe d’Afrique des nations et la Coupe du monde, entre autres, masquent les frontières, ce qui permet à ces différents groupes de regarder ces événements ensemble. Mais par contre, les frontières nationales réapparaissent lorsque vient le moment d’encourager un pays aux dépends d’un autre… »
 
L’augmentation du nombre de spectateurs et d’amateurs de soccer s’est particulièrement fait sentir durant la Coupe du monde de soccer de 2010, pendant laquelle des centaines et parfois des milliers de Montréalais convergeaient vers le Petit Maghreb, comme l’explique cet acteur institutionnel en charge de la sécurité publique : « Honnêtement, on avait des Maghrébins qui venaient de partout au Québec, et je le sais parce qu’on a eu beaucoup d’infractions au code de la sécurité routière et que les plaques venaient de partout : de Rimouski, de Saint-Eustache, de Laval, de Terrebonne. C’était "rendez-vous" dans le Petit Maghreb. Les médias nous ont aidés là-dedans. On voyait là l’effervescence que normalement on voit dans la Petite Italie, le centre-ville. Là, 7000 personnes, sur quatre coins de rue… » D’ailleurs, dans le cas du Petit Maghreb, un des éléments importants réside dans le fait que la sécurisation des lieux lors des évènements sportifs ne se fait que par un petit nombre d’effectifs policiers réquisitionnés, malgré la dizaine de milliers de personnes qui se rassemblent autour de l’artère. En effet, hormis les nombreux coups de klaxon, les interminables files de voitures qui créent du trafic et les habitants véhiculés qui n’arrivent plus à accéder à leur domicile, il y a peu de conflits de cohabitation. Et lorsqu’il s’en produit, le regard du chercheur ne peut s’adonner à une lecture culturaliste, puisque les enjeux de cohabitation appartiennent volontiers à l’usage qui est fait de la ville, même si les différences « ethniques » teintent certaines réalités. En effet, il semble aisé de se rabattre sur  l’argument de la différence dite culturelle ou ethnique, là où l’incompréhension concerne le stationnement, l’usage des rues ou des trottoirs. L’un des défis dans un espace comme celui-ci est bien de considérer que l’ethnicité qui se rend visible est une invitation aux négociations appartenant aux rapports entre citadins.
 
Dans ce contexte, comment ne pas céder à l’idée que les rassemblements festifs autour du soccer ont été un vecteur de consolidation de cet espace? En effet, l’effervescence vécue dans le Petit Maghreb, d’après plusieurs acteurs rencontrés sur le terrain, les matchs de soccer de la Coupe du monde de 2010 plus spécifiquement, auraient élevé le Petit Maghreb au rang de référence territoriale « maghrébine ». En se retrouvant rue Jean-Talon, les usagers adultes ou jeunes adolescents, venant en famille ou entre amis, signifient à quel point cet endroit est devenu une référence commune et partagée par un grand nombre. « Parce que c’est le Petit Maghreb » disaient quelques jeunes filles venues de la rive sud de Montréal, comme pour justifier une évidence. La célébration ponctuelle dans les rues, lors des matchs de soccer, accompagne la sociabilité publique plus quotidienne gravitant autour des cafés.
 
Signification des rassemblements
 
Pourquoi se rassembler dans les rues pour le soccer? Était-ce spécifique au Petit Maghreb ou aux Maghrébins? Comment considérer l’affichage symbolique de l’appartenance identitaire et ethnique? Il suffit de défiler dans les rues de Montréal lors d’un évènement sportif international pour se rendre compte que les affiliations nationales sont aisément affichées sur les toits des voitures et que les foules se rassemblent, que ce soit au Club Social de la rue Saint-Laurent, au Barouf de la rue Saint-Denis ou au Café Italia de la Petite Italie. Elles trouvent un espace pour exprimer, qui une appartenance, qui un attachement, qui une multi-appartenance, qui un soutien affectif, qui un amour du sport, qui une fierté à se rattacher à une origine autre, qui le besoin de sociabiliser. 
 
Qu’en est-il donc des jeunes générations, issues de la migration maghrébine, lorsqu’elles arborent le drapeau algérien? Que signifient ces expressions utilisant un symbole comme le drapeau? L’ethnicité et les formes qu’elle prend dépendent de la capacité à exprimer ses appartenances. Quelle place est laissée à cet attachement dans la société? Il semblerait que pour ces jeunes Québécois, la capacité à se rassembler dans le Petit Maghreb signifie un certain nombre de points majeurs. Premièrement, c’est la revendication d’une algérianité en contexte diasporique. Le drapeau algérien signifierait pour eux le fait d’appartenir aussi à cet espace qu’ils ont quitté plus jeunes ou dont ils s’efforcent d’avoir une image, malgré leurs questionnements identitaires et l’ambivalence ethnique qu’ils peuvent vivre. Deuxièmement, ce drapeau implique une union autour de l’appartenance nationale, dépassant les appartenances régionales, les appartenances ethnico-religieuses et donnant ainsi une impression d’une « union éphémère » ou d’une solidarité autour d’une appartenance commune algérienne. Lors de ces rassemblements, la foule danse, chante, crie les slogans de la victoire et semble faire passer l’importance d’un « nous algérien ». Troisièmement, le fait d’arborer un drapeau tel que le drapeau algérien, dans le contexte des Coupes du monde 2010 et 2014 tout particulièrement, est une façon d’exprimer une valorisation de soi, du groupe et du pays.
 
À l’instar du sociologue Abdelmalek Sayad[1] qui préconisait une lecture particulière du cas de l’immigration algérienne, cette mise en scène des Algériens dans les rues de Montréal appelle à une lecture minutieuse des enjeux. C’est ce que les acteurs locaux ont semblé comprendre en disant que « pour ces jeunes, c’est plus qu’un match ». Avec le soccer au Petit Maghreb se jouent des matchs certes, mais se joue aussi l’insertion urbaine et sociale d’un groupe d’immigrants : les Maghrébins et plus spécifiquement parmi eux les Algériens. Le soccer cristalliserait une possibilité de vivre une appartenance algérienne et une valorisation identitaire, sans pour autant qu’elle marque une rupture avec la société québécoise.
 
Une particularité montréalaise?
 
Est-ce que le cas du Petit Maghreb de Montréal est spécifique et singulier? Si certaines similarités peuvent être décrites avec le contexte français, il est plus évident d’affirmer que les « mêmes » rassemblements n’ont pas mené aux mêmes effets. Ainsi, dans le cas du Petit Maghreb, les rassemblements et la représentation symbolique et emblématique en appellent plus à la possibilité d’une multi-appartenance qu’à un repli. Ce n’est pas le cas de la France, où l’affichage de drapeaux algériens révèle un rapport bien plus chargé. En effet, dans le contexte français s’impose une nécessaire considération des relations post-coloniales et une reconnaissance de la présence de groupes et de citoyens que le slogan « Indigènes de la République » rassemble autour de la condition de citoyens français provenant de pays ex-colonisés. Le fait d’y afficher le drapeau algérien illustre le rejet du « déni de la République » qui s’opère vis-à-vis des appartenances dites ethniques comme une forme de continuité de la domination historique. Afficher le drapeau algérien en France signifie une rupture avec la France, qui a eu tendance à nier le pluralisme au profit d’une « société des citoyens »[2] qui n’a pas rempli sa mission républicaine tant les discriminations sont ancrées dans les institutions[3]. De nombreux sociologues[4] illustrent cette mise au ban de la société et les instruments qui sont utilisés par les citoyens pour la mettre à jour. Dans ce contexte français, un drapeau algérien semble se présenter comme un moyen de montrer sa présence en érigeant un symbole d’un ailleurs portant des traces d’une histoire conflictuelle en cours de reconnaissance.
 
Un espace de sociabilité et un lieu de transition
 
Si le Petit Maghreb montréalais est devenu l’une des références qui met en scène une certaine visibilité maghrébine, il a aussi révélé, dans une certaine mesure, nombre d’enjeux sociaux que la situation d’immigration a pu créer chez ces immigrants du Maghreb. Ce que cet espace permet de décrire, ce sont les négociations sociales qui s’opèrent, tant d’un point de vue économique que social. En effet, le type d’activité économique qui y prédomine représente une des répercussions d’une pénible recherche d’emploi ou de ce que Brahim Allalli[5] nomme l’entrepreneuriat de survie. Cette insertion s’illustre par des étapes où les individus bricolent des stratégies de survie : ouvrir un commerce, se recycler en commerçant voire en entrepreneur pour les plus habiles, revendre le commerce, s’installer ailleurs dans la ville pour profiter d’une nouvelle opportunité, etc.
 
Cette multitude de trajectoires en fait un espace en constante définition et en constante consolidation. C’est bien cette fluidité du lieu que l’ensemble des acteurs qui voulaient en faire un Petit Maghreb touristique n’a pu saisir. En effet, les différences de visions oscillant entre les intérêts touristiques, économiques, communautaires et identitaires ont mené à des contradictions et à des incompréhensions lorsqu’il a été question de donner un label à ce petit quartier. Il suffit de se balader dans les rues du Petit Maghreb pour se rendre compte de la normalité de cet espace destiné tantôt à l’usage commercial, tantôt à la fonction résidentielle, tantôt à la sociabilité autour des lieux de culte.
 
Espace nouveau ou question sociologique classique? Le Petit Maghreb est assurément un nouvel espace par le caractère inédit que présente l’immigration issue des pays du Maghreb. Certains acteurs se plaisent à dire qu’il est désormais sur la « map touristique » de Montréal. Pour autant, est-ce un phénomène nouveau? Si la visibilité de l’ethnicité rendue possible grâce à certains marqueurs est à Montréal un phénomène qui traverse la plupart des groupes dits ethnoculturels, la spatialisation des Maghrébins se caractérise par une multitude d’usages de l’espace urbain : les lieux dans lesquels ils peuvent résider diffèrent des lieux à usage commercial ou de loisirs. Ce qui mène à une diversité de configurations, et le Petit Maghreb n’est que l’une d’entre elles. Son titre étant le résultat de la négociation qui s’est opérée entre les acteurs locaux, il n’en reste pas moins que des Petit Maghreb, se vivant comme tels, existent ailleurs à Montréal. Cette multitude de lieux associant dispersion et concentration est le signe de l’hétérogénéité de ce groupe.
 
Le Petit Maghreb de Montréal se présente comme un haut lieu de la sociabilité, illustrant les relations que peuvent entretenir des Maghrébins, de classes et d’origines sociales diverses, et permettant aux individus de vivre une certaine appartenance ethnique ou identitaire. En somme, ce qui se configure au fur et à mesure des années n’est rien d’autre que la mise en place et la consolidation de l’ethnicité maghrébine. La mise en scène que ses composantes lui donneront dans l’espace urbain est intimement liée à l’interaction que la société décidera d’avoir avec ce groupe hétérogène, mais présenté comme homogène.
 
L’auteure réalise une thèse de doctorat en études urbaines à l’INRS-UCS sur la Mise en scène de l’ethnicité maghrébine à Montréal).
 


[1] AbdelMalek Sayad, La double absence: des illusions de l'émigré aux souffrances de l'immigré, Paris, Seuil, 1999;
[2] Dominique Schnapper, La France de l'intégration : sociologie de la nation en 1990, Paris, Gallimard, 1991;
[3] Colette Guillaumin, L’idéologie raciste. Genèse et langage actuel, Paris, Gallimard,  Coll. Folio essais (no 410), 2002,
[4] Michel Kokoreff, Didier Lapeyronnie, Refaire la cité. L’avenir des banlieues, Paris, Seuil, 2013
[5] Brahim Allali,  Entrepreneuriat maghrébin au Québec : un entrepreneuriat par nécessité ? Voir sous ce lien : http://airepme.org/images/File/2010/ALLALI-CIFEPME2010.pdf