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Le loup, le musulman et nous | Recension du livre de Ghassan Hage

Par : Emiliano Arpin-Simonetti

Emiliano Arpin-Simonetti, journaliste et anthropologue de formation, est secrétaire de rédaction à la revue Relations.

Dans un monde régi par la domestication, le loup et le musulman apparaissent comme deux grandes figures fantasmatiques menaçant la « civilisation ». Pour illustrer cela, Ghassan Hage propose une nouvelle articulation des questions postcoloniale et écologique. Il y développe l’idée selon laquelle la « crise raciale », d’une part, lisible pour lui dans l’islamophobie, et la crise écologique, d’autre part, incarnée par la peur de ne plus pouvoir maîtriser l’environnement « sont, dans les faits, une seule et même crise, une crise inhérente au mode dominant d’habitation au monde ».

 

Voilà un petit livre qui produirait sans doute un violent court-circuit dans la tête de notre premier ministre François Legault s’il lui venait seulement l’idée de le lire. D’abord, parce que pour en comprendre le propos, il lui faudrait admettre que la crise écologique constitue une crise civilisationnelle sans précédent – ce qui n’est pas gagné, comme l’ont révélé ses nombreux démêlés avec la question environnementale. Ensuite, parce qu’il lui faudrait aussi admettre que l’islamophobie est une forme de racisme colonial présente dans toutes les sociétés occidentales, incluant le Québec, ce qui semble visiblement hors de son entendement.

Mais là ne s’arrêterait pas son hébétement, car il lui faudrait aussi s’ouvrir à l’idée que ces deux phénomènes sont non seulement liés, mais qu’ils constituent en réalité deux facettes d’un même rapport au monde fondé sur la domination et l’exploitation, rapport que le capitalisme porte à son paroxysme. Telle est en effet l’idée forte au cœur du propos de l’anthropologue libano-australien Ghassan Hage dans ce premier essai traduit en français, publié aux éditions Wildproject (qui, comme leur nom anglais l’indique, sont situées en France).

À la décharge de François Legault, il faut dire que la nature de l’entreprise intellectuelle de Hage tout comme le titre de son livre peuvent sembler étonnants au premier abord. En effet, comme l’indique l’auteur, « son but est d’étudier comment le racisme aggrave la crise écologique » (p. 14), ce qui peut ne pas aller de soi a priori, même lorsqu’on est conscient de l’existence de problèmes comme le racisme environnemental, phénomène qui fait en sorte que les populations racisées vivent plus directement les effets de la crise écologique et sont plus exposées aux risques qui lui sont associés. Mais on comprend vite que l’analyse ne s’attarde pas tant aux effets directs du racisme ou de l’exploitation de la nature; son but est plutôt de mettre en évidence le mode de relation au monde que révèlent à la fois le racisme et la crise écologique, et comment ce mode de relation commun les renforce mutuellement.  

 

Métaphores révélatrices

Si cet accent mis sur la relation fait la force de l’ouvrage, son originalité, pour sa part, se situe dans le procédé qu’il choisit d’étudier pour la mettre au jour. Connu pour ses travaux sur l’identité blanche, Ghassan Hage prend en effet comme point de départ de son analyse les métaphores animales qui essaiment dans les discours islamophobes. Le musulman y est souvent comparé à un cafard – métaphore bien ancrée dans l’imaginaire orientaliste et colonial –, mais de plus en plus, avec l’essor de la figure du musulman/terroriste, c’est au loup qu’on le compare. Menaçant, invisible, le loup hante l’imaginaire occidental depuis des siècles en rappelant la part sauvage que nos sociétés n’arrivent pas à gouverner, à domestiquer.  

L’auteur se fait ainsi un devoir de prendre au sérieux le discours des islamophobes. Non pas en tenant pour vrais leurs propos – voire les délires de persécution de certains, prenant entre autres la forme d’une peur d’être assiégé –, mais en cherchant à déceler ce que ceux-ci disent de vrai sur la façon dont les islamophobes se représentent le monde et leur propre puissance. Ces métaphores animales révèlent d’une part le type de relation que nos sociétés cherchent à entretenir avec les populations musulmanes : on n’entretient pas le même rapport avec un cafard – qu’on peut ignorer ou exterminer – qu’avec un loup, par exemple. Mais ce que ces discours viennent surtout révéler, d’autre part, c’est un paradigme qui se trouve au cœur de l’être au monde occidental, à savoir ce que l’auteur appelle la domestication généralisée.

Ce paradigme, il le définit comme un « mode d’habitation du monde par la domination dans le but de lui faire produire de la valeur (des formes de subsistance matérielle ou symbolique, confort, plaisir esthétique, etc.) » (p. 80). Il s’ancre dans certaines lectures anthropocentriques et patriarcales de la Genèse – selon lesquelles Dieu aurait donné à l’humain le pouvoir sur l’ensemble de la Création –, mais il se prolonge aussi dans les logiques coloniale et d’accumulation primitive à la base du capitalisme. Il s’agit, en somme, de cette façon de construire un chez-soi qui passe par l’expulsion (voire l’extermination) de tous les autres êtres (humains et non-humains) jugés nuisibles d’un territoire que l’on souhaite occuper.

Cette occupation se double d’une domestication des espèces et des personnes jugées utiles d’un point de vue instrumental, ainsi que d’une gestion des êtres superflus appelés à devenir des sortes de déchets – catégorie dans laquelle Hage situe d’ailleurs le musulman, surplus indésirable du processus de colonisation. La création de l’État d’Israël, citée par l’auteur, constitue un exemple parfait de cette logique, mais elle vaut également pour les autres États s’inscrivant dans l’entreprise coloniale européenne, notamment le Canada.

 

Il s’agirait donc « d’établir une orientation éthico-politique alternative à la domestication généralisée qui ne soit pas fondée uniquement sur une “bonne idée”, mais sur un “terrain pratique” préexistant, constitué de formes survivantes d’habitation et de relationnalité » (p. 114). Hage voit ainsi dans l’encyclique Laudato Si’ du pape François – qui insiste notamment sur la nécessité d’une approche intégrale et non instrumentale de l’écologie –, un point de départ intéressant pour ce projet.

Pour Hage, c’est plus précisément la crise de ce modèle de la domestication généralisée du monde que révèlent à la fois la crise écologique et la montée des discours anxiogènes dépeignant le musulman comme un loup – ce danger invisible rôdant sans tenir compte des frontières. Nous réalisons soudainement que la maîtrise de la nature et des déchets que nous produisons a fini par nous échapper. Cette ingouvernabilité de la nature, que l’on croyait avoir maîtrisée par la technique, trouve ainsi un écho dans l’ingouvernabilité des populations que nous avons cherché, sans y parvenir, à domestiquer, à expulser ou à exterminer de notre domaine – terme dont l’étymologie latine est d’ailleurs fort révélatrice, renvoyant à la fois au confort de la maison (« domus »), et à la domination (« dominus »).

Le sentiment de perte de contrôle et de souveraineté qui en découle, au sein des sociétés occidentales, comporte donc le danger de réveiller des fantasmes de toute-puissance et d’extermination. Les irruptions de populisme de droite, mêlant misogynie, racisme et climatoscepticisme, entre autres, tendent d’ailleurs à le démontrer. Le désir de rétablir par la violence cette souveraineté – à la fois sur les musulmans, sur la nature, sur les femmes, etc. – est à comprendre comme une manière de « sauver » la domestication généralisée, qui garantit un sens, une place, une identité aux sujets domestiquants. C’est ce qui sous-tend, du moins en partie, parfois inconsciemment, la véhémence des discours racistes qui refont surface et qui soutiennent et renforcent d’autres formes de domination.

 

Que faire?

Devant la crise civilisationnelle sans précédent qu’il met en lumière, l’auteur n’a pas de solutions toutes faites à proposer. Il se tourne plutôt une fois de plus vers l’anthropologie, qui a démontré à quel point des modes différents de relation à la nature, au vivant et aux autres ont toujours continué d’exister malgré la mondialisation du modèle occidental de la domestication généralisée. Même au sein des sociétés occidentales où ce modèle est hégémonique, des façons d’être au monde fondées sur la réciprocité et le mutualisme plutôt que sur la domination et l’exploitation ont toujours survécu.

À la faveur d’une prise de conscience écologique grandissante, ces modèles alternatifs ont d’ailleurs le vent dans les voiles : des modes d’habitation « négociés » avec la nature, instillant une relation de réciprocité avec les écosystèmes, gagnent en popularité. Même chose pour les modes de propriété collective reposant sur la coopération et le mutualisme plutôt que sur la propriété privée, par exemple.

Pour l’auteur, le défi n’est donc pas tant d’inventer ces « autres possibles » que d’arriver à s’extraire de l’hégémonie du paradigme de la domestication généralisée, qui a fini par s’imposer comme la seule voie, la seule réalité, masquant toutes les autres. Il s’agirait donc « d’établir une orientation éthico-politique alternative à la domestication généralisée qui ne soit pas fondée uniquement sur une “bonne idée”, mais sur un “terrain pratique” préexistant, constitué de formes survivantes d’habitation et de relationnalité » (p. 114). Hage voit ainsi dans l’encyclique Laudato Si’ du pape François – qui insiste notamment sur la nécessité d’une approche intégrale et non instrumentale de l’écologie –, un point de départ intéressant pour ce projet.

Ce livre d’à peine 123 pages (incluant la bibliographie) condense ainsi une pensée à la fois simple, radicale et originale qui s’appuie sur une multiplicité de sources parfois ethnographiques, mais surtout théoriques. Si les concepts, bien définis, s’emboîtent avec logique et clarté, leur démonstration reste tout de même un peu courte. C’est particulièrement le cas de la notion de domestication généralisée – pourtant centrale –, dont la généalogie très sommaire (pour ne pas dire expéditive) reste à compléter. Par ailleurs, outre le travail de Val Plumwood qui est cité au début du livre, l’apport riche et diversifié des pensées féministes en ce qui concerne l’articulation entre diverses formes de domination est trop rapidement abordé et aurait pu être davantage mis de l’avant.

Il reste que ce livre est fort stimulant pour la pensée et contient des intuitions porteuses, notamment en ce qui concerne la nécessité de lier les luttes antiracistes aux luttes écologistes (et vice-versa) – de même qu’aux luttes féministes et autochtones, pourrait-on rajouter. Il permet également une plongée dans les archétypes profondément ancrés dans l’imaginaire occidental, nourrissant des fantasmes de domination et de contrôle sur les populations musulmanes (ou perçues comme telles). Ce faisant, il nous aide à comprendre pourquoi il est parfois si difficile de faire prendre conscience de ces affects à nos concitoyens… y compris à notre premier ministre.


Le loup et le musulman, Ghassan Hage, Marseille, Wildproject, 2018, 139 p.