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DOSSIER : - Face aux appréhensions et discours dominants Vol. 24 Num. 84

Face aux appréhensions et discours dominants Vol. 24 Num. 84

SOMMAIRE DU BULLETIN

Webzine Vol. 24 no 84
HIVER 2017

Le dialogue interreligieux féministe de Maria’M : une pratique de la théologie de la libération?

Par : Carmen Chouinard

Ce texte est issu des quatre présentations faites lors d’un atelier organisé par le groupe Maria’M dans le cadre du Forum mondial théologie et libération tenu au sein du Forum social mondial de 2016 à Montréal, en août 2016. Il reprend les idées fortes d’une démarche originale et unique de dialogue interreligieux, celui de féministes qui enracinent leur engagement pour l’égalité et la justice sociale dans leurs traditions religieuses respectives tout en réfléchissant à la transformation de celles-ci par leur lutte féministe.

Gustavo Gutiérrez et Cécilia Tovar définissent la théologie de la libération comme « une libération de toute espèce de servitude, de toute espèce de forme d’exclusion. Le salut passe par la création d’une société juste et fraternelle ». Les mots à retenir sont « libération de la servitude, de l’exclusion » et « justice, fraternité ». Quels sont les défis posés pour un dialogue interreligieux selon l’approche de la théologie de la libération pour les féministes croyantes de Maria’M ?
 
Les féministes croyantes font un travail de libération quant aux discriminations vécues par les femmes au sein de leurs traditions religieuses. Elles pratiquent la libération du patriarcat, la libération des dictats religieux sexistes, de l’exclusion des postes réservés aux mâles. Au sein d’un groupe de dialogue interreligieux féministe, d’autres défis se présentent à elles. Même dans un groupe féministe, les rapports majoritaires/minoritaires existent. Bien qu’il cherche à créer un environnement sécuritaire pour toutes les femmes, aucune n’est à l’abri des préjugés; et créer un véritable environnement juste et fraternel s’avère une tâche infiniment difficile à accomplir.
 
Quelle est la singularité du dialogue interreligieux féministe pratiqué par Maria’M?
Pour Jacques Waardenburg[1], le dialogue interreligieux proceÌ?de vraiment d’un effort de connaître l’autre dans ses multiples visions du monde. L’autre, peu importe sa religion, peut avoir une vision de sa religion et du monde très différente selon son origine, sa condition sociale, son sexe, sa culture. Le dialogue devient donc un jeu d’essais et d’erreurs.
 
Comment instaurer ce dialogue? Qu’il soit bilatéral, multilatéral, local ou mondial, il ne peut s’accomplir qu’en mettant de côté l’absolu inhérent aÌ? toute tradition religieuse. Le plus souvent, c’est sur cet absolu que le dialogue achoppe. Pour éviter le dialogue de sourds, où la conversation perd son sens par le refus ou l’incapacité de s’écouter mutuellement, il faut que la rencontre en soit une de personnes. Ces personnes ont leur individualité, leur liberté, leur raison. Inversement, un dialogue au sujet des systèmes de pensée peut n’être qu’une juxtaposition de monologues conduisant au mieux à une comparaison abstraite. Il n’y a donc pas, au sens strict, dialogue des religions, mais bien dialogue des croyants, ou des fidèles.

Pour qu’un dialogue soit efficace, l’autre doit être perçu comme méritant le respect. Le dialogue va au-delà de la tolérance. Il n’est possible que si l’autre est accepté dans ses différences et s’il n’existe aucune velléité de le convertir. Tout projet de conversion va à l’encontre du principe du dialogue. Le croyant en dialogue se fait connaître; il ne veut pas convaincre l’autre du bien-fondé de sa foi. Il accepte l’autre comme ayant son absolu et il respecte cette différence sans pour autant la partager.
 
Le dialogue interreligieux aspire aÌ? connaître l’autre et aÌ? partager un objectif au-delà de sa propre conviction, comme la paix ou une plus grande justice sociale. Rudolf Otto[2] déclarait qu’une meilleure compréhension de la religion a des incidences directes sur le souci de la paix dans le monde; Hans KuÌ^ng[3] tenait le meÌ,me discours.
 
Pourquoi un dialogue interreligieux féministe?
Le dialogue interreligieux aÌ? l’échelon international a certes privilégié un modèle pluraliste, et il a regroupé des universitaires et des représentants de différentes religions. Mais la plupart du temps, il s’agit de représentants masculins et on constate dans ce dialogue une absence des préoccupations féministes. Les femmes sont sous-représentées lors de ces rencontres, car dans la réalité, elles se voient souvent exclues des postes de représentativité de nombreuses religions.
 
Ces dernières décennies, les mouvements de femmes se sont multipliés. Si dans la deuxième vague féministe, les femmes croyantes furent occultées du mouvement, elles accomplissaient un travail au sein de leurs communautés de foi. Selon Denise Couture[4], une analyse féministe du dialogue interreligieux table sur l’expérience des femmes. Cette analyse se veut objective dans la mesure où ces femmes parlent en leur nom personnel et non aÌ? partir d’un cadre institutionnel. Elles s’engagent aÌ? rencontrer l’autre et cette rencontre est en soi une expérience spirituelle. La transformation des relations aÌ? l’intérieur du groupe enclenche un processus qui s’étendra ensuite vers l’extérieur. Au quotidien, les femmes et les hommes composent avec un mode patriarcal, racial et colonial. En changeant ce rapport au sein d’un tel groupe, les femmes ouvrent une brèche dans cet univers et travaillent aÌ? bâtir de nouvelles relations aÌ? partir d’un mode aÌ? découvrir, aÌ? construire.

Comment fonctionne le groupe interreligieux Maria’M?
Depuis 2011, un groupe d’une vingtaine de femmes, chrétiennes et musulmanes, se réunit trois fois par année pour mieux se connaître. La justice sociale est au cœur de ce projet de dialogue. Pour contrer le rapport majorité/minorité vécu à l’extérieur du groupe, Maria’M essaie d’être le plus paritaire possible soit autant de chrétiennes que de musulmanes et il tente de réunir des femmes représentant autant que possible la diversité au sein tant du christianisme que de l’islam. Il y a des catholiques, des protestantes, des orthodoxes ; il y a des sunnites et des chiites. Il y a des femmes de différentes origines ethniques et d’âges différents. Dans un premier temps, nous avons tenté de mieux nous connaître par l’expérience d’événements religieux : Pâques, Ramadan, les offices; puis nous avons essayé de partager des visions différentes quant aux personnages importants tant pour les chrétiennes que pour les musulmanes, comme Abraham, Marie, Jésus.
 
Après quatre ans d’existence, Maria’M organisa une rencontre de repositionnement, d’orientation. Le départ de quelques femmes, les réticences de plusieurs autres ont mis en évidence que le groupe produisait ses propres tensions. Ces tensions existaient non seulement entre chrétiennes et musulmanes, mais aussi entre chrétiennes et entre musulmanes. Le groupe Maria’M se compose de personnes ayant leur propre personnalité et leurs préjugés, et il doit travailler à surmonter toutes ces zones de non-confort. Des difficultés intergénérationnelles et interpersonnelles existent; et comme tout autre groupe, il tente d’atténuer les difficultés afin d’atteindre une véritable fraternité et une forme de justice sociale dans l’accueil de l’autre. Ainsi, si l’on reprend les quatre thèmes du début  libération de la servitude et de l’exclusion, la fraternité et la justice sociale , le groupe de dialogue interreligieux féministe Maria’M, bien qu’imparfait, chemine dans toutes ces directions et par le fait même, s’inscrit dans une démarche de la théologie de la libération.
 


[1]Jacques Waardenburg, Des dieux qui se rapprochent. Introduction systématique à la science des religions, Lausanne : Éditions Labor et Fides, 1993.
[2] Rudolf Otto, Le sacré, Paris : Éditions Petite Bibliothèque Payot, 1995.
[3] Hans Küng, Projet d’éthique planétaire : la paix mondiale par la paix entre les religions, Paris : Éditions du Seuil, 1991.
[iv] Denise Couture, « Contributions de l’interreligieux féministe à la théologie : à propos du projet Féminismes et inter-spiritualités de la Marche des femmes de l’an 2000 »,  dans Pluralisme religieux et quêtes spirituelles : incidences théologiques, coll. Héritage et Projet, No 67, 2004 : 13-34.
 

 (l’auteure est doctorante à la Faculté de théologie et de sciences des religions de l’Université de Montréal).