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DOSSIER : - Faire barrage aux mesures conservatrices Vol. 19 Num. 63

Faire barrage aux mesures conservatrices Vol. 19 Num. 63

SOMMAIRE DU BULLETIN

Webzine Vol. 19 no 63
AUTOMNE 2011

L’Amérique du Sud : pôle d’attraction de la migration haïtienne

Par : Par Wooldy Edson Louidor
Depuis environ trois ans, l’Amérique du Sud s’est transformée peu à peu en un nouveau pôle de migration pour les Haïtiens. En effet, la présence des Haïtiens en Amérique du Sud est de plus en plus importante, surtout depuis le tremblement de terre ayant dévasté ce pays caribéen le 12 janvier 2010.

De l’Équateur au Brésil et en Guyane Française, en passant par le Pérou, la Bolivie, le Chili et le Venezuela, des dizaines de milliers d’Haïtiens sont dispersés partout en Amérique du Sud en quête de meilleures conditions de vie. Bon nombre de ces migrants ont été forcés de fuir Haïti à la suite du séisme ou encore sont empêchés de retourner dans leur pays à cause de la situation humanitaire difficile qui y sévit. 

En Amérique du Sud, les Haïtiens sont confrontés à d’énormes difficultés humanitaires, à des problèmes d’irrégularité de leur statut migratoire et au refus d’hospitalité de la part des gouvernements. Au niveau de la zone frontalière Brésil-Colombie-Pérou, un grand nombre d’entre eux se retrouvent dans une situation de blocage. Et ce, après un périple ponctué d’épisodes de grande précarité.

Accroissement des flux migratoires haïtiens en Amérique du Sud 

En examinant le nombre d’entrées des migrants durant les trois dernières années (entre 2008 et 2011) en Équateur et au Chili[2] – qui sont les deux principales portes d’entrée des Caribéens en Amérique du Sud – on se rend rapidement compte de l’augmentation considérable des flux migratoires haïtiens dans ces régions.
Le nombre d’entrées des Haïtiens au Chili est passé de 392 (en 2008) à 477 (en 2009) et à 820 (en 2010), selon le service national du tourisme du pays sud-américain. Selon la même source officielle, entre le 1er janvier et le 30 juin 2011, 669 Haïtiens sont arrivés au Chili.
D’après les statistiques fournies par la Direction de migration de la police équatorienne, 1258 Haïtiens sont rentrés en Équateur en 2009, contre 1687 en 2010 et 1875 du 1er janvier au 30 juin 2011.
Au Brésil aussi, on note un accroissement des flux migratoires haïtiens en Amérique du Sud. Après le 12 janvier 2010, les Haïtiens ont commencé à arriver à Tabatinga par groupes de 8 à 10 personnes. En juillet 2010, 140 Haïtiens avaient déjà transité par cette petite ville brésilienne en direction de Manaus, la capitale de l’État de l’Amazone. Au total, le nombre d’Haïtiennes et d’Haïtiens, arrivés à Tabatinga au cours de l’année dernière (2010), s’élève à environ 500.

Selon les quelques données dont nous disposons pour l’année 2011, de janvier à la mi-juillet, 925 Haïtiens ont été interrogés par la police fédérale de migration de Tabatinga, alors que plus de 500 Haïtiens, actuellement bloqués dans cette contrée brésilienne, sont sur la liste d’attente pour être interrogés. Ils attendent d’être acceptés comme réfugiés afin de continuer leur itinéraire à l’intérieur du Brésil.

Un périple organisé par des réseaux de trafiquants
Le parcours migratoire des migrants Haïtiens qui partent vers Tabatinga est un long périple semé d’embûches. Plusieurs d’entre eux voyagent en bus de Port-au-Prince à Santo Domingo; ensuite de la capitale dominicaine à Quito (Équateur) ou Lima (Pérou) en avion, et finalement à Iquitos et Santo Rosa jusqu’à Tabatinga en bateau. Les migrants utilisent tous les moyens de transport : avion, bus, bateau. Le trajet vers la ville brésilienne peut durer des semaines, voire un mois.
Tout au long de ce périple, d’Haïti à la République Dominicaine, en passant ensuite par l’Équateur et le Pérou, ces migrants doivent composer avec des trafiquants, principalement haïtiens, envers lesquels ils sont redevables et auxquels ils doivent payer d’importantes sommes d’argent pour tous les services rendus : transport, alimentation, logement etc.

Celles et ceux qui entreprennent le voyage depuis l’aéroport de Port-au-Prince racontent qu’ils ont été obligés, sous de fortes menaces, de verser des sommes allant de 200 à 1000 dollars américains à des fonctionnaires d’une ligne aérienne et aux services douaniers haïtiens, depuis le premier «check-in» en arrivant à l’aéroport jusqu’au dernier qui se réalise juste avant de prendre l’avion. Pour leur extorquer de l’argent, les fonctionnaires haïtiens menacent de leur faire manquer leur vol sous prétexte que la lettre d’invitation ou que la réservation de l’hôtel présentée par les voyageurs — deux documents supposément requis par les autorités équatoriennes et péruviennes — ne sont pas valides.

Le coût total du voyage d’Haïti à Tabatinga oscille entre 2500 à 5000 dollars américains. En plus d’y investir le peu d’argent qui leur reste, les victimes et leurs parents ont dû vendre et/ou hypothéquer tous leurs biens et propriétés pour payer cette grande somme. Les parents et proches, qui vivent aux États-Unis, contribuent aussi fort généreusement à payer le coût de ces voyages, en leur envoyant de l’argent en Haïti ou dans les pays où les victimes se trouvent en transit.

Cet accroissement des flux migratoires haïtiens vers l’Amérique du Sud s’accompagne de l’intensification des activités de traite et de trafic de personnes. Celles-ci sont orchestrées par des réseaux de délinquants opérant en Haïti, dans les lieux de transit et dans plusieurs pays de la région. Ces réseaux conduisent les Haïtiens de leur pays d’origine vers l’Amérique du Sud en leur promettant du travail, des bourses d’étude et même des voyages aux États-Unis et en Europe.

La réponse des États sud-américains : les exemples du Chili et du Brésil

Face à l’accroissement des flux migratoires haïtiens vers différents pays sud-américains, aucun gouvernement de cette région n’a pour le moment osé accueillir de façon digne ces étrangers. Nul ne veut faire preuve d’hospitalité, par crainte de susciter un précédent ou un «appel d’air» pour reprendre le langage des spécialistes en migration internationale.

Pourtant, à la suite du tremblement de terre de janvier 2010, des gouvernements de pays comme le Brésil, l’Équateur, le Venezuela et le Chili avaient posé des gestes d’amitié et de solidarité envers les Haïtiens sur leurs territoires en régularisant leur situation migratoire ou en facilitant la réunification familiale.

Par contre, six mois plus tard, ces pays ont largement renforcé leurs mesures de contrôle. Ces États s’investissent surtout par le biais de la coopération avec Haïti en vue de la reconstruction du pays dévasté, ainsi que par le maintien de leurs troupes militaires ou policières au sein de la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti (Minustah). L’Équateur et le Chili dressent ainsi de nombreuses barrières à l’entrée et au séjour des Haïtiens sur leur territoire. La discrimination frappe bon nombre d’Haïtiens dans ces deux pays, à cause de leur couleur, de leur nationalité et de leur statut migratoire. Dans le cadre de ce texte, nous insisterons sur deux exemples précis : le traitement réservé aux migrants haïtiens par les autorités du Chili et le Brésil. 

Le cas chilien

Au Chili, outre la discrimination et la stigmatisation, la grande difficulté à laquelle sont confrontés les migrants haïtiens est l’obtention de leur permis de résidence. Pour régulariser leur situation migratoire, ils n’ont guère d’autres choix que de demander à l’État chilien un visa de résidence sujet à contrat de travail. Malheureusement, le peu d’employeurs qui acceptent de leur donner du travail le font de manière informelle sans contrat de travail, et ce, en vue de se soustraire au respect des droits des travailleurs. La chaîne de télévision chilienne Chilevisión a réalisé, en mai 2011, un reportage montrant les conditions infrahumaines des Haïtiens travaillant dans le secteur agricole non loin de la ville chilienne de Santa Cruz. Ces travailleurs haïtiens « saisonniers » y sont traités comme «des esclaves». Ils ne disposaient pas de contrat de travail, rapporte le média chilien.

Puisque les Haïtiens ont besoin d’un contrat de travail pour demander leur visa de résidence, des délinquants en profitent pour leur offrir de faux contrats. Les autorités chiliennes ont finalement découvert et démantelé ces réseaux. Ainsi, les migrants ayant présenté de faux contrats de travail pour leur demande de résidence ont reçu l’ordre de quitter le pays dans un délai de 15 jours. Beaucoup d’Haïtiens concernés par cet ordre d’expulsion ne savent que faire. Certains d’entre eux ont quitté le Chili le plus rapidement possible pour se rendre au Brésil ou en Guyane Française afin d’éviter le rapatriement vers Haïti.

Le cas du Brésil

Au Brésil, la situation est tout aussi difficile pour les Haïtiens. Les migrants ont l’habitude d’utiliser les pays de l’Amérique du Sud tels que l’Équateur, le Pérou, le Chili, voire l’Argentine comme lieux de transit vers le Brésil ayant comme destination finale la Guyane Française, lieu de migration historique des Haïtiens depuis les années 70. De son côté, vers la fin de l’année dernière, la Guyane Française a renforcé ses mesures de sécurité et de contrôle à sa frontière avec le Brésil (plus précisément, du côté d’Oiapoque) afin d’empêcher l’entrée des Haïtiens sur son territoire. Cette décision des autorités de la Guyane Française a provoqué l’entrée massive des Haïtiens au Brésil, voire leur refoulement de ce territoire français d’outre-mer vers le géant sud-américain. En outre, la Coupe du Monde de Football prévue en 2014 au Brésil attire aussi les Haïtiens qui espèrent y trouver des opportunités d’emploi, surtout dans le domaine de la construction, au moment où ce pays est en train d’accélérer les préparatifs pour accueillir cet événement mondial.

Après le 12 janvier 2010, les autorités de Brasilia avaient régularisé le statut d’environ 400 Haïtiens pour « des raisons humanitaires ». Cependant, face à l’accroissement des flux migratoires haïtiens sur son territoire, le gouvernement fédéral brésilien a suspendu, en février 2011, l’attribution du statut de réfugié aux Haïtiens, en expliquant que ces derniers ne sont pas qualifiés comme tels parce qu’« ils ne pourraient jouir de ce droit qu’en cas de persécution politique, de discrimination et de persécution religieuse, trois situations qui sont définies dans la législation ». Les Haïtiens ne rencontreraient pas ces critères aux dires des autorités brésiliennes, puisqu’ils fuient surtout la misère et les conséquences des catastrophes naturelles. Les critères retenus par les autorités sont restrictifs face aux besoins de protection. Depuis, le Brésil a fermé sa frontière avec le Pérou, du côté du Département d’Acre.

Cette fermeture a eu pour effet d’empêcher un grand nombre de migrants haïtiens d’entrer au Brésil. D’ailleurs, plusieurs d’entre eux se sont « échoués » à la frontière du Pérou. Par exemple, le 1er avril dernier, le maire de la région péruvienne de Tahuamanu, Celso Curi Paucarmaita, a fait savoir que, depuis février 2011 plus d’une centaine d’Haïtiens se trouvent sans argent ni nourriture dans la commune selvatique de Iñapari, non loin de la frontière du Brésil séparée par le fleuve Acre.

Depuis, les migrants ont dû changer d’itinéraire. Ils passent de plus en plus par le fleuve de l’Amazone, dans la triple frontière Brésil-Colombie-Pérou. Ils arrivent de là à Tabatinga où ils peuvent rentrer au Brésil sans difficulté. Mais les autorités policières et migratoires de cette ville brésilienne frontalière les empêchent de continuer leur voyage à l’intérieur du Brésil puisqu’elles les considèrent comme des « migrants illégaux » et non pas comme des « réfugiés ».
Cette position des autorités brésiliennes sur le statut administratif des Haïtiens est ambiguë. D’une part, lesdites autorités ne considèrent pas les Haïtiens comme des réfugiés pour les raisons susmentionnées. D’autre part, pour des « raisons humanitaires », le gouvernement brésilien leur fait une «faveur» en leur octroyant, après entrevue, des protocoles de réfugiés (documents par lesquels le gouvernement brésilien leur accorde officiellement le statut de demandeurs d’asile) pour qu’ils puissent continuer leur voyage à Manaus, explique le chef de la police fédérale de Tabatinga. Cela leur octroie ainsi une sorte de statut temporaire. Ce document, dont rêvent les Haïtiens, autorise le séjour légal des demandeurs d’asile, jusqu’à ce que l’État brésilien prenne une décision finale, après l’examen du processus d’éligibilité — au cas par cas — et sous la coordination du Comité national (brésilien) pour les réfugiés (Conare), organisme relevant du Ministère de la justice. Toutefois, les autorités brésiliennes tardent à octroyer les protocoles de réfugiés aux Haïtiens : les délais donnent lieu à deux à trois mois d’attente.

En conséquence, plus de 800 Haïtiens, hommes et femmes, dont une majorité de jeunes, se trouvent actuellement bloqués à Tabatinga. Ils ne peuvent ni continuer leur voyage à l’intérieur du Brésil, ni rebrousser chemin vers leur pays d’origine. Sans argent dans cette région si isolée du reste du monde, les Haïtiens doivent chercher du travail – dans un contexte où la majorité des habitants de Tabatinga sont en chômage – afin de pouvoir payer leur nourriture, les frais de logement et de transport en bateau vers Manaus, la capitale de l’État de l’Amazone. Ni les autorités brésiliennes, ni les organisations internationales ne leur viennent en aide. Ils ne survivent que grâce à leur solidarité mutuelle, à la charité des fidèles catholiques du diocèse de Tabatinga et à l’aide humanitaire obtenue par le bureau régional du Service Jésuite aux Réfugiés en Amérique Latine.

Pour le moment, le gouvernement fédéral du Brésil maintient sa position ambigüe dans le but de contenir les flux migratoires haïtiens croissants sur son territoire, pendant qu’il gagne du temps pour statuer de manière définitive sur le cas des Haïtiens.

En guise de conclusion

La grande majorité des pays de l’Amérique du Sud sont confrontés à un grand dilemme quant au statut administratif à accorder aux Haïtiens qui débarquent sur leur territoire : faut-il les considérer comme des «migrants économiques» ou comme des « réfugiés »? S’ils ne sont pas considérés comme réfugiés au sens de la définition de la Convention de Genève, ils ne peuvent pas être considérés tout simplement comme des «migrants économiques», puisqu’ils ont été forcés de quitter leur pays d’origine ou ne peuvent pas y retourner en raison du tremblement de terre et de l’aggravation de la crise humanitaire. Il ne s’agit pas d’un dilemme que chaque gouvernement de la région devrait résoudre de façon autonome; toute l’Amérique du Sud devrait prendre une décision définitive et régionale au sujet de l’accueil des Haïtiens dans cette partie du monde. Il s’agit d’un défi régional qui devrait être débattu de manière concertée.

En ce sens, l’Union des Nations Sud-américaines (UNASUR), qui regroupe les 12 pays de la région, est appelée à évaluer l’appel que l’organisme avait lancé aux pays membres dans la Déclaration de solidarité du 6 février 2010 avec Haïti, où les chefs d’État et de gouvernement sud-américains s’engageaient à «appliquer des processus spéciaux facilitant la régularisation migratoire en faveur des citoyens haïtiens»[3].

D’autre part, en juin 2011, le Haut-Commissariat des Nations-Unies pour les réfugiés (HCR) et le Haut-Commissariat des Nations-Unies aux droits humains (HCDH) ont reconnu le caractère précaire des conditions de vie en Haïti. La république caribéenne ne peut assurer ni une protection ni une prise en charge appropriée de certains groupes vulnérables dans le cas de rapatriements, c’est ce qu’ont souligné les deux agences spécialisées de l’Organisation des Nations Unies (ONU)[4]. Elles ont même demandé aux gouvernements du monde entier de renouveler, pour causes humanitaires, les autorisations de résidence et autres dispositifs permettant aux Haïtiens de rester en dehors de leur territoire. Les deux agences onusiennes devraient également créer des mécanismes de suivi en vue d’assurer l’application effective de cet important appel de la part des gouvernements des pays d’accueil des Haïtiens, dont ceux de l’Amérique du Sud, surtout après le tremblement de terre ayant affecté Haïti le 12 janvier 2010.

Au-delà de ces exigences humanitaires, voire politiques et légales, destinées à forcer les gouvernements à accueillir les Haïtiens de manière digne, l’enjeu est surtout éthique : qu’est-ce que cela signifie pour des pays se réclamant de la solidarité avec Haïti de « refuser l’hospitalité » à des personnes (migrants haïtiens) qui ont besoin de l’assistance humanitaire et de la protection internationale sur leur propre territoire? Faire preuve d’hospitalité envers des étrangers en grande difficulté, voire en détresse, ne devrait-il pas être considéré comme inconditionnel, c’est-à-dire comme une action qui va au-delà de toutes considérations ou conditions légales, politiques… autour de la migration et de l’asile?



[1] L’auteur travaille pour le Service Jésuite aux Réfugiés – Amérique Latine et Caraïbe (SJR LAC)
[2] L’Équateur et le Chili figurent parmi les rares pays qui n’exigent pas de visas de tourisme aux Haïtiens comme obligation pour entrer sur leur territoire.
[4] Voir le communiqué du HCR-HCDH sur Haïti en date du 9 juin 2011: http://www.unhcr.fr/4e03086f6.html