Secteur Vivre Ensemble
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La frontière comme lieu d’expérience du monde et de l’altérité

Par : Michel Agier

Michel Agier est anthropologue, chercheur à l’Institut de recherche pour le développement (IRD) et directeur d’études à l’École des Hautes études en sciences sociales (EHESS) de Paris.

Dans cet entretien, l’anthropologue Michel Agier nous invite à penser la condition migrante au-delà des catégorisations étatiques. Toute une série de termes généralement perçus comme descriptifs sont en fait tributaires de logiques de classifications qui ne rendent pas justice aux réalités que vivent les personnes migrantes. Ce sont les limites de ces modes de classifications que permet de mieux comprendre cet entretien qui rappelle l’importance d’étudier les voies de la prise de parole des personnes réfugiés et des victimes de guerre en général, comme sujets politiques.

Vivre ensemble (VE) : De quelle façon le regard anthropologique peut-il contribuer à décrire la complexité de la situation migrante au-delà des classifications étatiques et administratives, de façon à mieux garantir l’effectivité du droit à l’asile? 

Michel Agier (M.A.) : Le plus difficile en matière de recherche est le décalage entre les réalités vécues par les gens, leur histoire, leur vie, et la façon dont les classifications sont opérées au niveau institutionnel. Nous avons affaire à une pensée d’État[1] qui a pour vocation de gérer et trier des populations. Tout un travail d’analyse est à faire, parce qu’aucune des classifications ne peut prétendre à l’existence de définitions absolues. On est ici dans ce que Michel Foucault appelle le biopouvoir.

Dans ce cadre, les procédures de vérifications qui déterminent qui a droit à ce droit fondamental qu’est le droit à l’asile ouvrent sur un large débat. La mise en œuvre de ce droit universel passe par de telles procédures individualisées, et qui ont besoin de vérités qui son invérifiables : des marques, des traces ou des témoignages d’événements qui seraient susceptibles de justifier l’application de ce droit universel à tel ou tel individu. Une sorte d’injonction accompagne dès lors les processus auxquels on soumet les personnes qui déposent des demandes. C’est dans ces situations que se fait réellement la mise en œuvre concrète du droit à l’asile et à la protection, il est donc dès lors important de l’analyser finement sur le plan anthropologique.

On observe le plus souvent tout un ensemble de stratégies discursives de la part des demandeurs d’asile et de ceux qui les aident. Ces stratégies passent aussi par un dispositif d’écoute qui a ses règles implicites et ses codes dans ses modes d’interactions : à savoir un face-à-face entre le demandeur d’asile et l’agent[2] qui va lui reconnaître, ou non, ce droit à l’asile. Nous avons donc affaire ici à ce que Pierre Bourdieu appelle des dispositions et des habitus incorporés, soit des filtres et méthodes d’écoute inculqués par les apprentissages scolaires et sociaux, les médias ou le climat politique, qui font des agents du HCR – ou des différentes organisations nationales qui attribuent le titre de réfugiés –  des sujets prédisposés à entendre certaines choses, et pas d’autres. La personne qui demande l’asile dans ce cadre d’interaction doit avoir l’air sincère, elle doit avoir l’air d’avoir vraiment souffert, elle doit donner des gages très sensibles de quelque chose qui se serait effectivement passé et qui correspond ou fait écho, d’une manière ou d’une autre, aux dispositions et aux informations de celle ou celui qui écoute et qui va sanctionner cette écoute par l’attribution ou non d’un droit à l’asile. Le demandeur d’asile doit donc être une sorte de héros ou de grand débrouillard et savoir décoder les non-dits.

Dès qu’on se place du point de vue de l’effectivité du droit, on voit la place centrale des interactions et des intersubjectivités où se forment des classements et des hiérarchies. Cela pèse dans la sélection des demandes d’asile priorisées. Les choix se font en fonction de critères plus ou moins implicites, au bénéfice de ceux et celles dont le passé apparait comme le plus méritant du point de vue de l’exil, ou pour les dossiers potentiellement les plus efficaces et gagnables du point de vue de l’administration, ou encore pour les personnes perçues comme les plus vulnérables. On se retrouve alors devant des choix difficiles de la part des travailleurs sociaux qui rappellent l’ambiguïté de l’intervention humanitaire comme lieu d’assistance et tout autant de mise en ordre et de contrôle des personnes. Les personnes venant en aide et les travailleurs sociaux se forgent une conviction sur chaque demandeur, qui naît de la contrainte intériorisée, subjectivée, selon laquelle les récits de soi des demandeurs d’asile doivent être calibrés en fonction des attentes institutionnelles.

VE : Quelle est la place de la figure du « faux réfugié menteur » dans ces dispositions et comment mieux illustrer les méfaits de la logique du soupçon, cela a-t-il à voir avec la façon dont l’audience est conçue? 

M.A. : Le face-à-face de la demande d’asile fait référence à la supposée « vérité » des faits donnant droit à l’asile. Cette référence est soit cynique, soit naïve. En décembre 2017, en France, une chaîne de télévision publique a diffusé un documentaire réalisé à l’OFPRA (l’Office français pour la protection des réfugiés et apatrides). Le directeur de l’OFPRA avait souhaité que ce documentaire montre les agents de l’OFPRA au travail, pour que l’on voit leur sérieux, leur humanité, leur rigueur aussi. Mais ce qu’on y voit est troublant.

C’est d’abord le poids démesuré de la responsabilité qui pèse sur leurs épaules individuellement. C’est le moment charnière, crucial, de l’interaction dans l’heure ou la demi-heure d’entretien entre l’agent(e) de l’OFPRA et le migrant demandeur d’asile. Pour l’un, les dix prochaines années de sa vie sont en jeu; pour l’autre, l’une des tâches quotidiennes et routinières. L’une des séquences montre, par exemple, une des fonctionnaires en place qui guide un agent nouveau venu en formation de quelques jours. L’ancienne commente la façon dont le nouveau recruté a mené son audition (enregistrée) avec le demandeur d’asile, audition qu’elle juge trop longue (une heure et demie). À un certain moment, elle dit « Là, à [tel moment], tu sais que le gars ment, ce qu’il dit est confus… là c’est fini, pas la peine de continuer ». Une autre scène montre une agente de l’OFPRA interrompre un demandeur (africain) en lui disant : « Arrêtez de répéter par cœur ce qui est dans le document remis avec votre dossier, répondez spontanément à mes questions », et le migrant, en face d’elle, reste très gêné et muet.

Ce que les demandeurs d’asile préparent, en général avec l’aide des associations, c’est précisément la réponse à l’attente de véracité, voire d’apparence de vérité, qu’on suppose chez l’agent de l’OFPRA. D’où la sélection de ce qui est bon à dire plutôt que ce qu’il s’est réellement passé et ne serait pas considéré comme suffisant pour avoir l’asile ou serait considéré comme faux parce que ne correspondant pas aux informations dont dispose l’agent. Tout cela suppose un soupçon de mensonge a priori. Le demandeur d’asile le sait et anticipe à partir de là le face-à-face stressant avec l’agent de l’OFPRA.

VE : Dans la mesure où ni vérité ni mensonge ne peuvent être démontrés, quel est dès lors le rôle du chercheur? Surtout pour mieux rendre compte des modalités complexes de la migration que subsument les classifications étatiques?

M.A. : Cela dépend des questions, de la problématique, que le chercheur pose à son enquête. Pour comprendre ce qu’il se passe, le but du chercheur n’est pas d’épouser les catégories produites par les institutions de gestion et contrôle des « flux ». Elle ou il doit se décentrer des catégories qui s’imposent comme des identités « naturelles » alors qu’elles sont le produit des politiques publiques autant que des itinéraires des personnes en migration. Ce qui intéresse le chercheur, c’est de décrire la configuration d’ensemble dans laquelle certaines personnes sont acceptées, d’autres non, et dans laquelle les institutions (l’OFPRA, le HCR, les grandes ONG) sont des acteurs avec leurs stratégies et non des entités neutres et abstraites.

La tâche doit aller le plus loin possible dans l’analyse des situations concrètes et des contextes de mise en œuvre du droit à l’asile, dont on voit bien qu’il relève en même temps des politiques publiques, du droit et des interactions sociales. Il s’agit de déconstruire le lien supposé entre le jugement de l’asile et la vérité – celle de la parole du demandeur d’asile, celle des faits eux-mêmes, passés depuis plusieurs mois ou années et vécus souvent dans des circonstances émotionnelles particulièrement difficiles. Ni la vérité ni le mensonge ne peuvent être acquis et démontrés avec certitude par l’un ou l’autre des protagonistes de la demande d’asile.

De ce point de vue, le lien avec la question du témoignage[3], qu’il soit humanitaire, politique ou artistique, ouvre des perspectives de compréhension différentes. Elles sortent du cadre juridique stricto sensu et concernent les voies de la prise de parole des réfugiés et des victimes de guerre en général, comme sujets politiques. Ces voies ne sont pas à négliger, même du point de vue des effets pratiques ou politiques, car elles permettent de porter un tout autre regard sur les personnes qui se trouvent prises, contre leur gré, dans ces situations et ces classifications.

VE : La question de la circulation des personnes et de leur mobilité est de plus en plus abordée et étudiée. Vous dites que c’est vers une démocratisation de ce droit à la mobilité qu’il faut aller. C’est en faisant de la liberté de circulation une liberté partagée que l’on pourrait à vos yeux dénouer l’impasse sur les limites inhérentes à ce système de protection des réfugiés. Comment est-ce que la mobilité peut redonner du sens au droit d’asile?

M.A. : Le défi que représente la mobilité des humains est important. C’est la seule solution réaliste dont on dispose pour sortir du carcan des États-nations. Il faut que la mobilité soit en quelque sorte accompagnée, valorisée, etc. Ce droit demeure pour le moment à la portée de gens bien nés et qui appartiennent à des classes aisées ou qui sont originaires de pays particuliers et qui ne sont pas soumis aux règles restrictives sur les visas. Tous les gens qui travaillent dans le monde associatif savent très bien qu’aujourd’hui l’asile est très largement subordonné au fait qu’il n’y a pas de liberté de circulation. À partir du moment où il y aura une liberté de circulation, la question de l’asile et de son urgence humanitaire se posera d’une meilleure manière.

Certains travaux montrent que dans les années 1950-1980 bien des gens rentrés en France ne sont pas passés par la filière de l’asile. Ils n’en avaient simplement pas besoin, puisqu’ils pouvaient s’établir comme travailleurs. Ce qui montre bien que le débat actuel entre vrais et faux réfugiés est tributaire de bien des enjeux. On ne devrait donc pas réifier ces catégories qui sont d’abord des catégories d’État. La frontière entre les catégories de migrants et de réfugiés était alors plus poreuse. On mobilisait les catégories de façon plus fluctuante et selon les besoins et intérêts du moment.

Ce qui fait que beaucoup de gens n’ont pas demandé l’asile, même s’ils y auraient eu droit. Ils ne l’ont pas fait parce qu’ils avaient accès à la circulation, à la possibilité d’entrer et de partir. Ils avaient aussi un accès au travail, ce qui leur permettait de vivre et de fonder une famille. Beaucoup de personnes fuyaient alors des situations tragiques, comme beaucoup actuellement. Il s’agissait à ce moment-là de Yougoslaves, d’Espagnols, Portugais, voire même de Vietnamiens.

Tout cela me fait dire que si l’on disposait d’un système donnant lieu à une plus grande liberté de circulation, bien des personnes en situation tragique pourraient être mieux prises en charge. La liberté de circulation est inégalement partagée dans le monde. Or, c’est cette liberté partagée dans la mobilité qui, seule, permettra de redonner sens au droit d’asile. L’impossibilité de circuler rend beaucoup de droits factices. Ceux qui n’arrivent pas à avoir le droit à la mobilité, à la migration pour dire les choses plus clairement, tentent d’utiliser le dernier recours qui existe : le droit à la vie qui serait contenu dans l’asile en tant que droit universel.

VE : Abordons la question des frontières, centrale dans vos travaux et dans le monde actuel. Il y a un débat autour de leur abolition. D’autres parlent de leur démocratisation, les frontières sont associées de façon quasi consubstantielle à la figure de l’État. Mais comment est-ce que l’on peut remettre les frontières au cœur de la politique? Surtout si on veut penser l’enjeu frontalier comme un enjeu démocratique et citoyen.

M.A. : Pour répondre à cette question, il faut sortir de la seule question de l’État et de ses frontières, et s’intéresser aux frontières anthropologiques. En général l’anthropologie a toujours eu affaire à des frontières. C’est un peu comme l’histoire de monsieur Jourdain : nous avons toujours travaillé sur les frontières sans nous en apercevoir. Toutes les questions d’identité, toutes les questions de mélanges culturels, d’échanges culturels, les contacts, etc…engagent cet enjeu frontalier.

La colonisation jadis, comme la mondialisation, sont des réalités qui mettent en mouvement la question des frontières. Celles-ci bougent sans arrêt. En réalité, elles sont tout le temps négociées. Ce que je défends, aussi bien sur le plan politique et citoyen que sur le plan de la recherche, c’est de prendre la frontière comme quelque chose de central.

Il faut mettre la frontière au cœur des réflexions et garder en perspective que c’est là que se jouent pour beaucoup les relations entre les personnes, c’est là où se joue aussi ce qu’Étienne Balibar appelle le conflit des universalismes[4]. Les personnes y viennent chacune avec une combinaison culturelle particulière. Ceux et celles qui sont empêchés de passer les frontières commencent à vivre entre deux mondes, celui qu’ils ont quitté et celui où ils essaient d’aller. Tel est le paradoxe : la frontière est le lieu d’une reconnaissance mutuelle et d’une relation entre soi et les autres parce qu’elle est un lieu de passage et d’échanges.

En ce sens les murs que l’on érige sont le contraire de la frontière. Pourtant, la profusion des murs fait s’agrandir l’espace de la frontière : des camps et des campements, des zones de transit, des quartiers-ghettos, mais aussi les déserts du Sahara ou de l’Arizona, les forêts du nord du Maroc et des environs de Calais, ou toute la mer Méditerranée, deviennent des espaces-frontières toujours plus grands. L’incertitude sur l’avenir y est totale.

On peut généraliser cette condition à toutes les situations d’incertitude, qui oscillent entre la mise à l’écart et la possibilité d’une relation. Je pense que les frontières devraient être conçues comme étant en changement permanent, en renégociation permanente. Ramené à une échelle de longue durée historique, peut-être que ce que nous vivons est un de ces petits éléments pouvant attester d’une sorte de renégociation et d’une grande élasticité des frontières.

On aurait à gagner à reconnaitre cette élasticité des frontières. Et la part d’opportunités que cela ouvre pour la pensée. Le phénomène migratoire et les exils qui se cristallisent autour de la question des frontières sont les signes d’une révolution politique qui s’annonce comme inévitable. Il faut saisir l’opportunité actuelle pour faire émerger une inventivité démocratique par-delà les frontières et les souverainetés étatiques.

Entretien réalisé par Mouloud Idir, coordonnateur du secteur Vivre ensemble du Centre justice et foi


[1] Abdelmalek Sayad, « Immigration et pensée d’État », dans La double absence : des illusions de l’émigré aux souffrances de l’immigré, Paris, Seuil-Liber, 1999, p.417-426.

[2] L’équivalent dans le système canadien est le commissaire de la Commission de l’immigration et du statut de réfugié du Canada qui statue sur les demandes d’asile devant la Section de la protection des réfugiés.

[3] Michel Agier, « la vérité vraie. Mises en scène de témoignages de guerre et d’exil », Vacarme, 2003/4 (n° 25), p. 79-82 ; Michel Agier, « La force du témoignage : formes, contextes et auteurs des récits de réfugiés », dans, Marc Le Pape, Johanna Siméant, Claudine Vidal, Crises extrêmes : face aux massacres, aux guerres civiles et aux génocides, Paris, la Découverte, 2006, p.151-168.

[4] Voir notamment ici : http://eipcp.net/transversal/0607/balibar/fr