Secteur Vivre Ensemble
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DOSSIER : - 25 ans de Vivre ensemble : Bilan et perspectives

25 ans de Vivre ensemble : Bilan et perspectives

SOMMAIRE DU BULLETIN

Webzine Vol. 18 no 60
AUTOMNE 2010

« J’étais un étranger et vous m’avez accueilli… »

Par : Marco Veilleux

La démarche du secteur Vivre ensemble – à l’instar des actions des jésuites relatives aux enjeux migratoires ici et à travers le monde – s’inscrit dans une perspective plus large qui est celle de l’engagement séculaire de l’Église catholique à l’égard des personnes migrantes, réfugiées ou déplacées. Vivre ensemble est un exemple de la façon dont la Compagnie de Jésus cherche à incarner Matthieu 25, qui se veut un appel à la solidarité.

La Bible et la tradition

Dès son origine, la tradition biblique, au fondement de la foi chrétienne, pose la figure du patriarche Abraham. Ce dernier reçoit l’appel de Dieu l’invitant à quitter son pays pour aller vers une terre étrangère (Genèse 12, 1-2). Par la suite, l’épopée du peuple d’Israël apparaît comme une longue et difficile histoire d’exodes, d’exils, de migrations et de déportations. Cela contribuera à former, au sein du peuple de Dieu, une mémoire de sa précarité dans le monde(2), une conscience plus universelle(3) et une éthique de l’accueil de l’étranger(4).

Quant au Nouveau Testament, il évoque la naissance de Jésus au sein d’une famille pauvre et en déplacement (Luc 2, 3-8). Un des évangélistes mettra d’ailleurs en scène le récit de la fuite en Égypte (Matthieu 2, 13-14) où l’on voit une famille poussée à l’exil pour sauver la vie d’un de ses membres mise en danger par les autorités politiques de son pays. Par la suite, les évangiles racontent la vie itinérante du Christ sur les routes de Galilée, de Samarie et de Judée : « parcourant villes et villages » (Matthieu 9, 35) Jésus « n’avait pas où reposer la tête » (Luc 9, 58). De leur côté, les Actes des apôtres témoignent de l’universalité du message chrétien qui fait progressivement tomber les barrières entre les peuples. Enfin, les épîtres destinées aux Églises primitives soulignent abondamment que les croyants sont tous des « pèlerins », des hommes et des femmes « sans cité permanente » (Hébreux 13, 14; 1 Pierre 2, 11, etc.). À cause de cela, le devoir d’hospitalité devient un principe fondamental de la foi chrétienne (Hébreux 13, 2) et apparaît comme une des voies privilégiées pour incarner le précepte de l’amour du prochain. Saint Paul affirme d’ailleurs solennellement que devant Dieu, il n’y a plus « d’étrangers », car l’humanité forme un seul corps dans le Christ (Galates 3, 28).

Tout au long de l’histoire de l’Église, des ordres monastiques(5), des congrégations religieuses et des fidèles laïcs mettront au cœur de leur spiritualité et de leur pratique de l’Évangile cet « accueil de l’autre » en qui ils reconnaissent « l’hôte divin » lui-même.

L’enseignement social de l’Église

C’est toutefois à l’époque moderne, alors que le phénomène migratoire prendra une ampleur et une complexité inégalées, que l’Église commence à élaborer, dans le cadre de son enseignement social, un discours explicite sur le sujet.

La Constitution conciliaire Gaudium et Spes (1965) parlera à plusieurs reprises des enjeux sociaux, politiques, religieux et économiques liés aux migrations humaines. Selon le Conseil pontifical pour la pastorale des migrants et des personnes en déplacement : « Le Concile Vatican II marque un moment décisif pour le ministère pastoral des migrants et des personnes en déplacement […]. L’accueil de l’étranger, qui caractérise l’Église naissante, reste le sceau permanent de l’Église de Dieu. […] Cet accueil est donc inhérent à la nature même de l’Église et témoigne de sa fidélité à l’Évangile. »(6) Le Saint-Siège prend maintenant régulièrement position en faveur des migrants et des réfugiés. Chaque année (le dimanche après l’Épiphanie), l’Église universelle célèbre d’ailleurs une journée mondiale qui leur est consacrée et à l’occasion de laquelle le pape leur dédie un message de solidarité.

L’action des Églises locales

Plusieurs épiscopats nationaux, particulièrement dans les pays de forte immigration, développent aussi une réflexion et des pratiques pastorales spécifiques au phénomène migratoire. Au Canada et au Québec, les évêques (souvent avec le concours de leurs Commissions des affaires sociales) publient des lettres pastorales pour sensibiliser les croyants et la population en général au sort des personnes migrantes(7). À l’occasion, ils interpellent aussi directement les politiciens et les instances gouvernementales afin d’améliorer notre système d’immigration et de protection des réfugiés.

Pour leur part, les congrégations religieuses sont souvent sur la ligne de front – aux côtés des organismes communautaires – pour prendre soin de ces personnes vulnérables et lutter en faveur du respect de leurs droits et de leur dignité. Les religieuses, ici et à travers le monde, sont particulièrement mobilisées dans le combat contre le trafic et la traite des personnes (essentiellement des femmes et des enfants pris dans les filets de l’industrie du sexe)(8). Des diocèses et d’autres organisations religieuses s’engagent dans des programmes gouvernementaux de parrainage de réfugiés (j’y reviendrai plus loin). Enfin, des chrétiennes et des chrétiens acceptent d’offrir, dans leur église, l’asile religieux à des personnes qui n’arrivent pas à faire reconnaître leur besoin de protection par le gouvernement canadien(9).

L’engagement des jésuites

C’est sur cet horizon – que je viens de brosser à grands traits – que s’inscrit l’action des jésuites, ici et à travers le monde, à l’égard des personnes migrantes et réfugiées.

Ignace de Loyola, fondateur de la Compagnie de Jésus, était préoccupé par le sort des plus vulnérables et des plus démunis dans la société de son époque. Cette solidarité avait pour lui une dimension théologique. C’est pourquoi, dans ses célèbres Exercices spirituels, il invite les croyants à « choisir et vouloir la pauvreté avec le Christ pauvre » (no167).

Cette « option pour les pauvres » prendra toutefois une nouvelle consistance, au milieu des années 1960, dans la foulée du concile Vatican II qui affirme que « les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ ». Le Père Pedro Arrupe (1907-1991) est alors supérieur général des jésuites. Sous son leadership, ceux-ci procèdent à un vaste discernement. Au cœur des pauvretés et des injustices criantes qui divisent plus que jamais les peuples et défigurent nos sociétés, les fils de saint Ignace reconnaissent des « structures de péchés collectifs » à combattre et à changer. Dorénavant, leur mission se définira comme un « service de la foi, dont la promotion de la justice constitue une exigence absolue »(10).

Le Service jésuite aux réfugiés

Fort de cette conviction, Pedro Arrupe fonde, en 1980, le Service jésuite aux réfugiés (JRS). Cette organisation non gouvernementale – présente aujourd’hui dans plus de 50 pays répartis sur cinq continents – apporte annuellement son soutien à plus de 500 000 personnes(11). Sa mission est d’accompagner, de servir et de défendre les droits des réfugiés ou des déplacés – cela englobe tous ceux et celles qui sont expulsés de chez eux à cause de conflits, de désastres humanitaires ou de violations des droits humains. Ainsi, le JRS est à l’œuvre dans les camps de réfugiés, auprès des demandeurs d’asile, dans les centres de détention pour immigrants, auprès des victimes des guerres civiles et de conflits entre nations, etc.

Le JRS rend des services, tant au niveau national que local, avec le soutien d’un bureau international à Rome. Jésuites, religieuses et religieux d’autres congrégations et collaboratrices et collaborateurs laïcs vont là où les besoins des réfugiés sont urgents et ne sont pas pris en charge par d’autres organisations. Le JRS offre un soutien humain et pastoral incluant de nombreuses activités telles que l’éducation et la formation professionnelle, l’aide humanitaire, le conseil juridique, l’accompagnement psychosociologique et spirituel, l’information du public, l’établissement de réseaux et la défense des droits humains.

Parrainage, travail à la frontière, recherche et advocacy

Dans la Province jésuite du Canada français et d’Haïti, cette mission d’accompagner, de servir et de défendre les droits des personnes réfugiés ou déplacées s’incarne principalement à travers trois champs d’intervention :

1. D’abord à travers le programme de parrainage du bureau des Missions jésuites. Dans le cadre d’une entente administrative avec le ministère de l’Immigration et des Communautés culturelles du Québec, ce bureau a jusqu’à ce jour parrainé plus de 3000 réfugiés issus d’une trentaine de pays. Cela implique d’accueillir ces personnes, de les guider vers les multiples ressources dont elles ont besoin pour s’établir et refaire leur vie chez nous et, aussi, de les soutenir financièrement dans ce processus.

2. Ensuite par le biais de Solidarité frontalière (en créole Solidarite Fwontalye). Cette organisation associée au JRS est basée à Ouanaminthe, ville située au nord d’Haïti, sur la frontière avec la République dominicaine. Depuis les années 1980, à cause de la misère et de l’instabilité politique qui règnent dans leur pays, un flot croissant d’Haïtiens migrent – de façon « irrégulière » – vers la République dominicaine. En réaction, cette dernière procède, depuis les années 1990, à des déportations massives. Dans ce contexte, Solidarité frontalière apporte soutien, protection et réconfort aux Haïtiens exilés en République dominicaine ou de retour chez eux. L’organisme cherche également des solutions politiques, juridiques et économiques à l’enjeu des flux migratoires dans les Caraïbes.

3. Enfin grâce au secteur Vivre ensemble du Centre justice et foi. Depuis plus de vingt ans, ce secteur développe une expertise sur les questions d’immigration au Québec et au Canada. Il intervient sur trois enjeux principaux : la société québécoise et le pluralisme; les migrations internationales et la protection des réfugiés; la pastorale interculturelle. Ses différentes activités relèvent de la recherche et de l’advocacy (c’est-à-dire un travail de défense des droits et des intérêts d’un groupe dans l’incapacité de les faire valoir et sensibilisation des décideurs et de l’opinion publique à la cause de ce groupe). Par des mémoires déposés auprès des instances gouvernementales(12), la publication de son bulletin, la participation à des coalitions, des prises de position et l’organisation de débats publics, le secteur Vivre ensemble vise à conscientiser la société et à améliorer nos politiques à l’égard des immigrants et des réfugiés.

Se tenir « aux frontières »

Inspirés par la tradition biblique et l’enseignement social de l’Église, les jésuites – que ce soit au Québec, au Canada ou ailleurs dans le monde – cherchent donc à incarner Matthieu 25 en se solidarisant avec les personnes migrantes et réfugiées.

Au-delà des actions menées dans la Province jésuite du Canada français et d’Haïti (que je viens de survoler), je voudrais conclure en évoquant brièvement deux autres lieux d’engagement que j’ai eu la chance de visiter récemment.

1. À Toronto : Romero House. Cette maison d’accueil pour réfugiés est aussi un centre communautaire leur offrant ressources et accompagnement. La Province des jésuites du Canada anglais, par le travail de Jack Costello, s.j., est engagée dans cette œuvre et la soutient depuis sa fondation.

2. À El Paso (Texas) : la paroisse Sacred Heart située près de la frontière avec Ciudad Juárez (Mexique). Une dizaine de jésuites, avec des bénévoles, y assurent une pastorale d’accueil destinée aux immigrants mexicains souvent sans statut et en situation irrégulière. En plus d’une nourriture spirituelle, ces derniers trouvent en ce lieu divers services : aide alimentaire, éducation aux droits, soutien aux démarches de régularisation, enseignement de l’anglais langue seconde, bureau de placement, etc. Il faut aussi mentionner que les supérieurs provinciaux des 10 Provinces jésuites des États-Unis ont signé, en juin dernier, une lettre commune envoyée au Président Obama l’enjoignant de procéder rapidement à une réforme juste, complète et équitable de la Loi américaine sur l’immigration. Ils s’inscrivent ainsi dans la mouvance de l’Église catholique américaine qui, associée à plusieurs autres Églises, mouvements religieux et organisations civiques aux États-Unis, plaide pour la reconnaissance des droits des sans-papiers, pour une réorganisation du marché du travail, pour un meilleur respect du principe de la réunification familiale, pour des processus d’immigration plus justes et plus humains et, enfin, pour un soutien des pays en développement et des modes de compétition économique plus équitables entre nations.

En se tenant ainsi « aux frontières » de nos sociétés, les jésuites, avec leurs collaborateurs et collaboratrices, reconnaissent donc les migrants et les réfugiés comme de véritables ambassadeurs du Christ. Pour les croyants, en effet, ces derniers sont le visage concret de Celui qui nous dira un jour : « J’étais un étranger et vous m’avez accueilli » (Matthieu 25, 36).

Notes
1 L’auteur est le délégué à l’apostolat social de la Province jésuite du Canada français; il est également chargé de projets au Centre justice et foi.
2 « Souviens-toi que tu as été étranger en Égypte » est l’une des injonctions les plus répétées de l’Ancien Testament. Par exemple : « Tu n’exploiteras ni n’opprimeras l’émigré, car vous avez été des émigrés au pays d’Égypte. » (Exode 22, 20).
3 « Il arrivera dans l’avenir que la montagne de la Maison du Seigneur sera établie au sommet des montagnes […] Toutes les nations y afflueront. » (Isaïe 2, 2).
4 « L’étranger qui séjourne parmi vous sera pour vous comme un des vôtres; tu l’aimeras comme toi-même; car vous avez été étrangers dans le pays d’Égypte: je suis l’Éternel, votre Dieu. » (Lévitique 19, 34).
5 La Règle de saint Benoît (VIe siècle), au fondement du monachisme d’Occident, affirme : « On reçoit les pauvres et les étrangers avec le plus grand soin et la plus grande attention. En effet, c’est surtout à travers eux qu’on reçoit le Christ. » (53, 15).
6 Voir un des documents fondamentaux de cet organe du Vatican : « La charité du Christ envers les migrants » (no 22), disponible au <www.vatican.va/roman_curia/pontifical_councils/migrants/index_fr.htm>.
7 Voir, entre autres, Car nous sommes devant toi que des étrangers et des hôtes, lettre pastorale concernant l’immigration et la protection des réfugiés, publiée le 15 janvier 2006 par la Conférence des évêques catholiques du Canada (disponible au <www.cccb.ca>) et Les travailleurs saisonniers agricoles, message publié le 1er mai 2008 par l’Assemblée des évêques catholiques du Québec (disponible au <www.eveques.qc.ca>).
8 Au Québec et au Canada, ce combat est porté, entre autres, par le Comité d’action contre le trafic humain interne et international (CATHII) où se mobilisent plusieurs congrégations religieuses.
9 Sur la pratique des « sanctuaires », voir l’article d’Élisabeth Garant dans le bulletin Vivre ensemble d’hiver/printemps 2004
10 Voir le décret 4 de la 32e Congrégation générale des jésuites.
11 Voir <www.jrs.net>.
12 Le dernier en date étant Au-delà des contrôles : le droit d’asile, une question de justice, mémoire présenté au Comité permanent sur la Citoyenneté et l’Immigration du Canada en mai 2010 (voir le site du secteur Vivre ensemble).