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DOSSIER : - Remettre l’intégration et la citoyenneté au devant de la scène

Remettre l’intégration et la citoyenneté au devant de la scène

SOMMAIRE DU BULLETIN

Webzine Vol. 20 no 67
AUTOMNE 2012

Exposition Ce qui nous voile : Entretien avec Andréanne Pâquet, organisatrice et Dalila Awada, participante

Par : Par Karoline Truchon
Présentée en avril et mai 2012 à la Compagnie F à Montréal, l’exposition de photographies Ce qui nous voile réunissait plus de 20 femmes qui portent le voile au quotidien. Cette exposition souhaitait générer des images de femmes qui portent le voile, des images différentes de celles habituellement véhiculées par les médias de masse. Cette exposition espérait donc contribuer à déconstruire les préjugés sur le voile musulman ainsi que sur les femmes qui le portent en offrant des portraits de la diversité des femmes musulmanes de Montréal, des femmes de tous âges, de toutes origines et de tous styles vestimentaires. Vivre ensemble a rencontré Andréanne Pâquet et Dalila Awada, respectivement organisatrice et participante de cette exposition, pour discuter de divers enjeux liés au voile au Québec.
 
Vivre ensemble (V.E) : Comment vous est venue l’idée d’organiser l’exposition Ce qui nous voile?
 
Andréanne Pâquet (AP) : L’idée m’est apparue à force de voir dans les quotidiens le même type de photographies tirées d’une banque d’images qui, pour représenter « la » femme musulmane, montrent une femme en niqab. Cette image m’agaçait, car cette vision stéréotypée ne correspondait pas à ce que je voyais à Montréal, soit des femmes qui portent le voile tout en étant habillées à la manière occidentale. Par ailleurs, le niqab est très peu porté par les Québécoises musulmanes. Ce constat m’a amenée à vouloir explorer, avec le photographe Éric Piché, d’autres facettes du voile que l’image stéréotypée et figée généralement offerte comme « la » réalité des femmes musulmanes.
 
 
V.E : Dalila, comment avez-vous pris connaissance du projet Ce qui nous voile et quels ont été les motifs qui vous ont incitée à y participer?
 
Dalila Awada (DA) : Une connaissance commune d’Andréanne et moi m’a envoyé les informations sur Facebook en me disant : Je pense que ce projet pourrait t’intéresser. Je trouvais que Ce qui nous voile tombait à point parce que, moi aussi, je lisais dans les journaux des manchettes et des articles qui ne cadraient pas avec mes réalités et celles des femmes que je connaissais. Que ces réalités soient présentées comme la norme chez « la » femme musulmane alors que je considérais que ce n’était pas le cas me heurtait profondément. Les mêmes préjugés revenaient fréquemment et ce projet s’avérait un événement propice à briser ces images-là.
 
 
V.E : Précisez quelles images vous souhaitez briser au plan sociétal et individuel.
 
D.A : Que toutes les femmes sont formées, fabriquées dans « le même moule », c’est-à-dire que nous sommes toutes pareilles, toutes timides, voilà la première image que nous devons déconstruire. Aussi que nous sommes toutes ultrareligieuses et ultra-orthodoxes dans nos pratiques. Ou encore, que nous ne connaissons rien à la culture québécoise et que nous ne sommes aucunement intégrées au sein de celle-ci. Comme si nous étions, d’une part, homogènes et, d’autre part, isolées de la société québécoise. Ces changements de mentalités doivent aussi opérer sur la perception de nos styles vestimentaires. Ce n’est pas vrai que nous nous habillons toutes de manière conservatrice et que je suis personnellement une exception puisque je porte des vêtements colorés.
 
A.P : Le noir est le symbole d’une sorte d’austérité dans laquelle on enferme les femmes qui portent le voile. J’en suis venue à la conclusion que notre regard face au voile est marqué par les images des « sœurs » catholiques, qui s’imposaient maintes privations. Je pense qu’on associe spontanément à cette austérité les femmes qui portent le voile, qu’on projette en quelque sorte notre perception des « sœurs » catholiques sur les femmes musulmanes. Par ailleurs, le fait que ces dernières ne boivent généralement pas d’alcool en amène plusieurs à inférer que les femmes voilées ont renoncé à avoir du plaisir, qu’elles ont une vie morne, sans relief.
 
 
V.E : Selon vous, quels sont les éléments favorisant la circulation perpétuelle de ces images et leur acception?
 
D.A : Andréanne soulignait lors de l’exposition que nous avons tendance à retenir ce qui confirme nos perceptions ou nos préjugés. Et inversement, quand des informations pourraient détruire ces perceptions ou ces préjugés, nous avons tendance à les occulter, à les laisser de côté.
 
Le voile est un fourre-tout. Si l’homme est violent avec sa femme, c’est à cause du voile. Si telle personne ne trouve pas un travail, c’est à cause du voile. On met tout sur la question du voile. Le drame de la famille Shafia est revenu alimenter ce type de croyance. Plusieurs se sont dit : « Bon, on le savait que ce sont des hommes violents, on le savait que ces femmes-là sont malheureuses ». C’est un combat constant pour nous de lutter contre ces préjugés tenaces. Nous voulons prouver que nous sommes intégrées et épanouies, mais dès qu’il y a un musulman quelque part qui commet une erreur, nous devons recommencer. C’est comme une pyramide que l’on doit reconstruire perpétuellement à partir de zéro. Je ne suis jamais détendue, j’ai toujours peur que quelque chose arrive et que je doive recommencer encore une fois à reconstruire notre image, peur aussi que ces incidents et ces drames m’apportent à nouveau des frictions au travail, par exemple. Veiller à notre image est un travail constant et épuisant.
 
A.P : Parmi les femmes que j’ai interviewées dans le cadre de ce projet, plusieurs m’ont parlé du poids que constitue le fait de représenter sa communauté, c’est-à-dire que, dès que tu portes le voile, que tu affiches ta foi, tu deviens une représentante de l’islam. Une des participantes me témoignait : « Je me sens comme un noir, j’ai une différence qui est visible, je représente la communauté et, en ce sens, je me sens toujours le devoir d’être belle, d’être souriante, d’être constamment aimable ». De la même manière qu’est instrumentalisée et racialisée la couleur de la peau d’une personne qui en fait un « Noir autre », est essentialisé un symbole de foi pour transformer une personne de confession musulmane en « Musulman autre ». J’ai aussi l’impression que, dans une société où nous cherchons toujours plus de liberté, le fait de s’auto-imposer des limites est non seulement mal perçu, mais est également devenu un non-sens.
 
D.A : C’est comme si le sacrifice était devenu tabou. Pourtant, toute décision quelle qu’elle soit implique des sacrifices. Or, pour la majorité des gens d’ici, quand tu fais des sacrifices pour une religion, pour une foi, c’est rétrograde. Alors que pour moi, c’est vraiment naturel. Je ne le perçois pas comme quelque chose qui vient contraindre ma liberté.
 
 
V.E : Alors, pourquoi porter le voile?
 
D.A. : Porter le voile, ce n’est pas devenir invisible et passer inaperçue. Ce n’est pas ça. On devient plus visibles ici, au Québec, parce que nous sommes l’exception, nous sommes marginalisées, mais si tu vis dans un pays où plusieurs femmes portent le voile, tu te fonds dans le décor. Porter le voile, c’est moduler les regards que les gens portent sur toi et ce que tu veux projeter. Aujourd’hui, je suis maquillée et je sais que je peux être attirante, mais je ne cherche pas non plus, en portant le voile, à être une personne repoussante. Tel n’est pas le but. On aime ça, nous aussi, être belles et recevoir un regard admiratif des hommes, c’est normal. Les hommes peuvent regarder les femmes, mais ils ne doivent pas les dévorer du regard. Pour les hommes, c’est un peu se voiler le regard également. Mais chaque femme choisit ce qu’elle veut montrer ou pas pour signifier et authentifier sa foi. Ce ne sont pas toutes les femmes qui s’engagent dans ce genre de réflexion toutefois. Certaines portent le voile sans savoir pourquoi. C’est une habitude, c’est une tradition, c’est comme ça.
 
Moi, je sais pourquoi je me voile parce que j’ai essayé le contraire. J’y ai pensé, je me suis posé les questions et j’ai remis en question le port du voile. Je me suis demandé : « Qu’est-ce que ça ferait si je ne portais pas le voile, mais que je sois habillée en manche longue, par exemple? Est-ce que ce sont vraiment les cheveux qui changent quelque chose dans ma foi » ? J’ai eu cette réflexion-là. Je ne pourrais pas affirmer que je suis convaincue à 100% que le voile devrait être une réalité universelle. Pour l’instant, c’est ce que je vis et ma foi évolue. Les mentalités changent également. De plus en plus, des musulmans remettent en question certains a priori.
 
 
V.E : Quand vous dites que l’islam est en train de changer, et que des choses changeront au Québec, à quoi référez-vous?
 
D.A : Un regard plus féministe est dorénavant porté sur l’islam. Un plus grand nombre de femmes cherchent à étudier la religion et à en retirer davantage d’aspects positifs pour elles. Car, en ce moment, ce sont les hommes qui ont une mainmise sur l’islam. Nombreuses sont les femmes musulmanes qui mènent ce combat pour montrer que l’islam est aussi une religion pour les femmes et que nous voulons la vivre à notre manière, non pas comme des hommes.
 
 
V.E : Vous avez mentionné que les gens qui assistaient à l’exposition Ce qui nous voile entamaient la discussion sur le voile et l’islam, mais bifurquait éventuellement vers d’autres sujets.
 
D.A : Effectivement. Une fois, on m’a carrément demandé : « Est-ce que tu te fais dominer par un homme? ». Et à une autre occasion, on s’est informé : «Est-ce que c’est ton père qui a choisi ton copain? ». Cependant, une fois que l’abcès était crevé, on passait à autre chose. Quand une barrière tombe, tu apprends à connaître l’individu au-delà de sa religion.
 
 
V.E : L’exposition agit-elle comme prétexte pour passer à autre chose?
 
A.P : Oui, à diverses occasions, j’ai participé à des conversations où les gens avaient les larmes aux yeux, parce que nous avions atteint la dimension personnelle. Ce constat m’a ramenée aux réticences de certaines personnes de mon entourage professionnel et personnel quand j’ai débuté ce projet; j’espère que ces personnes auront sans doute compris la nécessité de Ce qui nous voile et des rencontres qu’il a nourries.
 
Au moment où je mettais en marche ce projet, mes amies et mes collègues féministes me disaient : Mais comment peux-tu t’intéresser à « ça »? Et prôner le voile? ». Premièrement, je ne prône rien, ni le voile, ni l’islam. Deuxièmement, j’essaie de faire mieux comprendre que c’est un besoin dans notre société pluriconfessionnelle.
 
 
V.E : Quelle a été la réception médiatique de Ce qui nous voile?
 
A.P : Si les médias anglophones ont été réceptifs et comprenaient la nécessité d’un tel projet, la majorité des médias francophones se sont intéressés à l’exposition pour le potentiel de controverse entourant le sujet du voile. Par exemple, Dalila et moi avons été invitées à l’émission d’Isabelle Maréchal qui, quelques jours avant le début de notre exposition, avait rédigé un article intitulé Ce voile qui nous aveugle. Lors de notre pré-entrevue, j’ai demandé à madame Maréchal que Dalila m’accompagne. Elle m’a répondu : Tu sais, j’en ai interviewé quelque-unes [des femmes voilées] et elles ne sont pas toutes très articulées et intéressantes. J’ai dû me battre pour que Dalila soit présente. Mais la diffusion de l’entrevue[4] a amené au vernissage quelques personnes qui, de prime abord, n’étaient pas favorables au voile et nous avons pu dialoguer avec elles. Par exemple, cet homme qui demandait aux personnes présentes lors du vernissage : Elle est où Dalila? Il avait entendu Dalila lors de cette émission et souhaitait la rencontrer pour discuter avec elle.
 
 
V.E : Dalila, dans la foulée médiatique, vous avez rédigé et publié un texte d’opinion intitulé Je ne veux pas être tolérée, mais respectée qui fait réfléchir sur le fait que tolérer les gens, ce n’est pas suffisant.[5]
 
D.A : Tolérer est un minimum, mais idéalement, nous devrions aller au-delà de cette attitude. L’objectif n’est pas de se convaincre mutuellement, de savoir qui a raison, qui a tort, mais de se confirmer l’un par rapport à l’autre : D’accord, tu as tes différences, j’ai les miennes, maintenant, est-ce qu’on peut quand même cohabiter? Je pense que c’est possible.
 
 
V.E : En terminant, qu’avez-vous appris l’une de l’autre, car votre rencontre constitue une forme de vivre-ensemble au sens où vous avez des repères confessionnels et culturels différents?
 
A.P : Je ne connaissais pas du tout la communauté musulmane, je le répète, mais rencontrer des filles comme Dalila a été pour moi une découverte incroyable. Me trouver des affinités au delà du projet, prendre conscience qu’il existait entre nous des points communs, ce fut riche au niveau humain. Évidemment, au début de ce projet, j’avais plein de préjugés moi aussi, ce qui est tout à fait normal. Mais j’ai appris à déconstruire ces préjugés.
 
D.A : J’ai réalisé à quel point le changement résidait dans la simplicité. Il ne s’agit pas de tenter de concrétiser un projet à l’échelle mondiale et de révolutionner l’univers. C’est petit à petit que le changement s’effectue. Tu discutes avec des gens dans ton quotidien à partir de qui tu es et ce sont les interstices de ces interactions qui, à la longue, suscitent le changement espéré dans les mentalités. Je l’ai vu avec Ce qui nous voile. Au début, je n’étais pas certaine, mais quand le projet a commencé à recevoir une couverture médiatique, j’ai vraiment ressenti que Ce qui nous voile apportait réellement un vent frais.

Propos reccueillis par Karoline Truchon

Pour en savoir plus sur le projet Ce qui nous voile, consultez : https://www.facebook.com/Cequinousvoile
 

[1] Anthropologue et passionnée par le monde arabo-musulman, Andréanne Pâquet travaille à La Fondation de la tolérance, un organisme qui œuvre à éduquer les jeunes à l’ouverture et à la compréhension de la diversité sous toutes ses formes.
[2] Interpellée par la cohabitation interculturelle et inter-confessionnelle, ainsi que les féminismes dans l’Islam, Dalila Awada est étudiante au baccalauréat en sociologie à l’Université du Québec à Montréal (UQAM).
[3] Candidate au doctorat en anthropologie à l’Université Laval-CELAT, Karoline Truchon s’intéresse aux questions de représentations des « vivre-ensemble » en milieu urbain.
[4] Pour entendre cette entrevue dans son intégralité, consultez: http://www.985fm.ca/audioplayer.php?mp3=130148&fb_source=message.