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DOSSIER : - Frontières et migrations : Des enjeux de dignité humaine

Frontières et migrations : Des enjeux de dignité humaine

SOMMAIRE DU BULLETIN

Webzine Vol. 14 no 50
PRINTEMPS-ÉTÉ 2007

Évaluation de la frontière

Par : Mauricio Palacio

La frontière d’un État-nation est le lieu physique qui définit la vie de nombreuses personnes, elle est aussi le lieu imaginaire où rêves, espoirs, craintes et frustrations se rencontrent.

La frontière devient de plus en plus importante dans la manière dont les sociétés modernes se définissent et interagissent; elle affecte non seulement les personnes mais aussi les collectivités. À cause de son fort impact sur la vie de milliards d’êtres humains, plus particulièrement sur ceux qui ont des choix limités du fait de leur lieu de naissance, il nous semble important de procéder à une évaluation du concept de frontière en tenant compte de ses racines historiques, de sa définition et de l’usage dont elle a été l’objet.

Cette évaluation sera réalisée en considérant deux caractéristiques spécifiques : la frontière comme lieu physique et la frontière comme lieu imaginaire. On fera ensuite une révision du système westphalien d’États-nations, né avec l’Accord de Westphalie en 1648 et que nous connaissons encore aujourd’hui, où chaque État est souverain et autonome. On abordera finalement différentes façons d’interpréter la frontière.

Peuple, individu, état, nation

La notion de peuple en tant qu’élément capable de s’identifier comme unité de pouvoir est assez récente (quelques auteurs parlent d’après la Révolution française). De même, la coïncidence d’un ou de plusieurs peuples habitant un même espace physique délimité est tout aussi récente. Il faut remonter à l’origine de l’État et de la nation comme formes d’unités politiques de pouvoir indépendantes et reconnues comme telles, même avant sa coïncidence dans la figure de l’État-nation.

On comprend la notion de nation comme celle d’un peuple, voire d’un groupe humain, qui a une identité, une culture et une histoire communes. De même, on comprend comme État-nation l’unité géopolitique qui possède un territoire spécifique et qui est reconnue comme telle par d’autres États dans le système international. Actuellement, on trouve des États-nations qui regroupent différentes nations. La Colombie en est un bon exemple, car elle a un territoire défini, elle est reconnue comme un État dans le système international d’États et, en même temps, elle regroupe des nations différentes comme les groupes autochtones et les différents groupes issus du métissage2. De même, il y a aussi des nations qui sont présentes dans plusieurs États, comme la nation kurde.

D’ailleurs, avant la Révolution française, les peuples n’étaient pas reconnus comme dépositaires de pouvoir. À cette époque, l’individu ne se reconnaissait pas non plus comme dépositaire du pouvoir, ni comme un élément pouvant former une unité de pouvoir par son union avec ses semblables. Le pouvoir était concentré entre les mains du roi et de son sérail. C’est seulement après le siècle des lumières que l’individu devient un acteur important dans la définition du pouvoir.

La spatialité de la gouvernance prend de l’importance autour des années 1600. Avant les guerres chrétiennes du début du XVIIe siècle en Europe, la délimitation physique du pouvoir d’un roi n’était pas encore formellement définie. L’idée du respect des autres royaumes comme la reconnaissance formelle de l’égalité des royaumes n’existaient pas. Dans ces systèmes de gouvernance monarchique, bien que l’autorité du roi soit reconnue, la territorialité de son autorité ne l’était pas. Il n’y avait pas de validation de son pouvoir dans un domaine physique spécifique faisant partie d’un «système de royaumes » équivalant, en légitimité et en droits, au système international actuel. Depuis l’entente de Westphalie, la territorialité d’un État est formellement reconnue par d’autres États. C’est donc ici qu’on parle de la «territorialité de la sphère publique » (Albert et Al, 34 – 2001).

La frontière et le système westphalien

Plusieurs politologues considèrent que le système international actuel a commencé avec l’entente de Westphalie de 1648. Le traité fut signé par la France, l’Espagne ainsi que par les principautés qui formaient l’Allemagne et la Suède. On établit alors le droit de «l’État d’exercer ses fonctions dans son propre territoire en excluant les autres États » (Gerald B. in Nicol et Townsend-Gault, 20 – 2005). Ainsi, «1648, en Westphalie, est un moment de changement radical, autant dans l’histoire qu’au niveau des relations internationales ; car c’est à cette époque qu’a lieu la transition de principautés féodales vers des États souverains »3. C’est également après Westphalie qu’un État a le pouvoir de décider lui-même de ses affaires. Jadis, ce pouvoir était fortement détenu par l‘Église.

D’ailleurs, le déclin du pouvoir de l’Église a donné lieu à de nouvelles formes de validation de pouvoir comme la démarcation physique des terrains, c’est-à-dire «l’apparition de la propriété privée comme institution publique » [Albert et al, 34 – 2001]. La territorialité du pouvoir s’est ensuite propagée en Amérique, en Asie et en Afrique via la colonisation. De plus, la consolidation du pouvoir a aussi été fondée sur «l’habileté de contrôler autant des territoires que des gens qui y habitent » [Albert et al, 34 – 2001]. À partir de cette époque, le pouvoir prend des caractéristiques bidimensionnelles. Cette bidimensionnalité du pouvoir aidera plus tard à la création de l’identité d’un groupe humain par rapport au territoire physique dans lequel il habite.    

Ce facteur identitaire et la reconnaissance de l’individu comme unité de pouvoir (en partie à cause du siècle des lumières) expliquent grandement les dimensions subjectives et objectives inhérentes à l’idée d’État-nation. C’est le cas de la France et de l’Espagne. Des pays comme l’Allemagne et l’Italie ont créé l’idée d’État-nation comme le lieu de rencontre des unités politiques autonomes [Albert et al, 35 – 2001].

D’autres formes d’organisation politique, par rapport à l’idée d’État, peuvent être observées dans le long parcours historique de l’humanité. La Grèce ancienne présentait en effet déjà une structure avec quelques-unes des caractéristiques contemporaines de l’État-nation.4 L’Empire grec avait des «Cités-États», quelques-unes d’entre elles avaient déjà une forme d’organisation avec des caractéristiques similaires à celles d’un État-nation moderne. L’idée de gouvernance y était réduite seulement à l’espace physique de la ville. Plutarque, écrivain de la Grèce ancienne, en parlant de la constitution de Spartes – laquelle fut conçue par Lycurge – nous dit : «ce n’était pas l’objectif de Lycurge que de voir sa propre cité gouverner un grand nombre d’autres cités ».

La frontière par rapport aux flux migratoires

La frontière, après avoir défini l’identité collective, devient aussi un instrument pour contrôler la libre circulation de personnes et de produits la traversant. Des faits historiques survenus dans des circonstances diverses, autant politiques qu’économiques, ont défini l’utilisation de la frontière. Les frontières opèrent une double dynamique. Comme des écluses, les frontières peuvent à la fois rendre possible la mobilité des individus, tout comme elles peuvent l’empêcher.

Pendant les XVIe et XVIIe siècles, bien que l’idée de frontière associée à un État Nation n’existait pas encore, certains quittaient les royaumes de l’Europe pour coloniser l’Amérique. Cette vague colonisatrice s’est aussi répandue vers d’autres continents (l’Asie, l’Australie et l’Afrique) dans les siècles suivants. Après l’arrivée espagnole en Amérique, les royaumes européens ont privilégié le renforcement de leur présence dans les colonies nouvellement conquises. Il n’y avait donc pas un intérêt particulier à retenir les personnes à l’intérieur des royaumes.

D’ailleurs, l’émigration a aussi été considérée comme une alternative pour se débarrasser de ceux qui étaient considérés comme des «problèmes sociaux». Ainsi, le surplus de populations «affamées ou indésirables, répondant de surcroît à la nécessité de peupler les nouvelles terres conquises (Australie, Canada): forçats, prostituées, aventuriers, dissidents, orphelins prennent la route des mers, encadrés par des colons et des administrateurs » [Wihtol, 19  – 1999]. Une telle politique paraît archaïque et source de divisions par rapport à notre idée de citoyenneté. Malgré l’inhumanité de cette politique, on la retrouve encore aujourd’hui comme mécanisme de renforcement légal contre certains citoyens nés à l’extérieur du pays. Ceux qui commettent des crimes encourent le risque de perdre leur citoyenneté canadienne et d’être renvoyés dans leur pays d’origine. Cela crée une forme de citoyenneté de deuxième classe. Ceux dont la citoyenneté est détenue par la naissance et non par la naturalisation sont soustraits à l’arbitraire d’une éventuelle expulsion.

Mais cette situation d’ouverture ne dure pas longtemps. Catherine Wihtol de Wenden dans son livre «Faut-il ouvrir les frontières?», en citant Voltaire dans son «Dictionnaire Philosophique» de 1764, montre que les frontières européennes étaient fermées pendant les XVIIIe et XIXe siècles. Ainsi, la politique migratoire avait pour but d’interdire l’émigration. Elle souligne «qu’on a prétendu dans plusieurs pays qu’il n’était pas permis à un citoyen de sortir de la contrée où le hasard l’a fait naître; le sens de cette loi est visiblement : Ce pays est mauvais et si mal gouverné que nous défendons à chaque individu  d’en sortir, de peur que tout le monde n’en sorte. Faites mieux : donnez à tous vos sujets envie de durer chez vous, et aux étrangers d’y venir».

Il y a eu, pour des raisons d’ordre politique, des catégories de citoyens qui ont été empêchés de quitter leur territoire national. Durant la guerre froide, le bloc des États se réclamant du communisme voyait dans la volonté de quitter le pays un affront à l’esprit du communisme. De même, les pays du bloc de l’Ouest avaient alors une politique visant à instrumentaliser le désir de partir de certaines catégories des populations des pays du bloc opposé pour, entre autres, discréditer le communisme. Ceux qui quittaient étaient présentés, par le discours des États du Bloc de l’Ouest, comme des héros à la quête des valeurs de libertés occidentales.

De même, les intérêts déshumanisants, égoïstes et cyniques de nos économies de marché marquent de plus en plus les intérêts des États. Ces derniers sont de moins en moins sensibles aux migrations d’ordre humanitaire. Les États envisagent davantage les migrations qui leur permettent de tirer des bénéfices économiques : on n’a qu’à penser ici au phénomène de la fuite des cerveaux qui profite surtout aux États occidentaux. Ce phénomène consolide davantage la vulnérabilité de beaucoup de pays du tiers-monde qui se voient dépossédés de leurs meilleurs atouts humains.


Un monde sans frontières et la régionalisation : l’Europe, l’Afrique et l’Amérique du Sud

Certains voient l’Europe comme le modèle à suivre pour ce qui est de la libre circulation autant des personnes que des biens; les conditions et les processus historiques d’intégration en Europe ont eu des caractéristiques qui ont facilité la circulation des membres de l’Union en conservant toujours la souveraineté des États. Un de ces processus historiques est le phénomène de la régionalisation liant souvent des régions se situant sur deux États distincts. Ainsi, des enjeux comme la sécurité, le commerce, le trafic… sont inscrits dans un contexte de coopération transfrontalière.

La gouvernance devient de plus en plus régionale en s’inscrivant dans une logique fédérale. De fait, les peuples demandent de plus en plus de reconnaissance en vue d’un contrôle plus effectif de leurs communautés. C’est le cas de la Catalogne, du pays Basque et de la Galice qui ont demandé leur reconnaissance en tant que nations; «ils ont demandé à l’UE de reconnaître la transformation de l’Espagne vers une confédération d’États », (Bort E. in Nicol N., Townsend-Gault I., 72 – 2005).  Des processus semblables se déroulent en Italie et en Allemagne. Le problème principal en Europe réside dans l’existence d’une division géopolitique qui a été réalisée en partageant des peuples dont l’existence remonte très loin dans le passé, bien avant l’apparition du système westphalien.

Autant l’Afrique que l’Europe partagent une histoire de division géopolitique conçue de façon arbitraire. Ces divisions ont amené, et amènent encore, des conflits d’ordre ethnique et politique. Comme l’Europe, l’Afrique est en butte à «des pressions locales historiques et géopolitiques en vue d’une coopération transfrontalière et d’une intégration inter-régionale » (Asiwaju A. in Nicol N., Townsend-Gault I., 125 – 2005). Ainsi, la nation Borgawa, composée de différentes et riches communautés culturelles, fut divisée à l’époque de la colonisation française et anglaise. Aujourd’hui, une partie des Borgawas habite le Bénin francophone et l’autre partie dans le Nigéria anglophone. Ils se sont toujours considérés comme une communauté unie avec un passé commun et des racines communes. Ceci est le point de départ d’un processus de régionalisation. Les Borgawas ont toujours compris, avant et après la colonisation, «le concept de frontière non pas comme une ligne de démarcation que les Européens ont établie pour séparer des régions respectives de juridiction territoriale, mais comme une ligne d’inclusion mutuelle. Ainsi, les frontières sont des points de référence, des  régions de contact et de convergence d’intérêts, des points de rencontre et intersection plutôt que des points de séparation » (Asiwaju A. in Nicol N., Townsend-Gault I., 130  – 2005).

L’Amérique du Sud, par contre, présente des conditions structurelles et historiques qui rendent très difficiles une intégration menant vers une ouverture des frontières. La manière de concevoir les frontières diffère de celle rencontrée en Europe et en Afrique. L’Amérique du Sud partage presque la même langue, le même rapport à la colonisation et des systèmes légaux semblables. Pourtant, des concepts comme l’«identité nationale, le territoire national et la frontière sont basés sur des facteurs assez différents de ceux que l’on peut trouver ailleurs » (Bradshaw R. in Nicol N., Townsend-Gault I, 180  – 2005). Bradshaw voit l’Amérique du Sud comme une région géographique surtout montagneuse et forestière. Cela rend difficile et coûteuse la construction de voies de communication. De plus, ajoute Bradshaw, les processus historiques de définition des frontières ont été très conflictuels; la plupart des frontières sont localisées dans des régions inhabitées et inhospitalières. Les frontières sont davantage des régions de possibilité et de méfiance envers le voisin que des points de rencontre. Les processus historiques de développement des classes ont également contribué à une consolidation systématique des classes privilégiées, ce qui a contribué à l’approfondissement des divisions entre les classes (l’Amérique latine est la région avec la différence de classes la plus profonde au monde). Ces facteurs rendent difficile la conception de l’idée d’égalité. Ces éléments font en sorte que l’Amérique du Sud n’a pas été en mesure de «profiter des nouvelles options d’une économie globale » (Bradshaw R. in Nicol N., Townsend-Gault I, 190 – 2005).

Les économies de marché, la mondialisation et la frontière

Les économies de marché et la mondialisation sont peut-être les deux éléments qui influencent le plus la plupart des agendas politiques mondiaux. Habermas affirme que «l’économie mondiale fut la matrice de la mondialisation» (Habermas J., 57 – 2003). Une mondialisation sélective, conçue dans le Nord, donnant accès aux ressources technologiques, de communication et de développement, principalement à ceux qui habitent dans le Nord. Aujourd’hui, on entend souvent parler du «nouveau» monde sans frontières qui de plus en plus s’établit grâce au développement technologique, et plus spécifiquement au développement des communications et de l’Internet. Selon S. Jackson5, le  conseiller japonais en gestion d’entreprise Kenichi Ohmae a été le premier à parler du monde riche (les pays du Nord) sans frontières. Dans ce monde, «le nouveau centre du pouvoir est le consommateur individuel libre des gouvernements répressifs et des grandes corporations: ces dernières sont au service de consommateurs transfrontaliers insatiables» (Jackson, S. in Nicol N., Townsend-Gault I. 310 – 2005).

Selon S. Jackson, l’argument d’Ohmae renvoie à la nature fondamentale des technologies de l’information qui est celle d’éliminer les frontières. Cependant, dans un contexte plus large, la réalité nous montre que malgré le fait que l’Internet nous oblige à faire une réévaluation du but des frontières, la perméabilité de ces dernières est assez sélective. En fait, cette capacité d’éliminer les frontières (tel que mentionné par Ohmae) est possible seulement dans les pays du Nord. Au Sud, la technologie contribue à accentuer davantage la différentiation entre riches et pauvres.

Pour ce qui est de l’universalité des communications (l’argument du rêve d’un monde sans frontières), nous en sommes encore loin. Même si presque tous les pays de l’Amérique latine ont commencé à développer une couverture rurale en matière de communication, surtout avec de la technologie sans fil, l’accès aux télécommunications en général dans cette région est encore précaire. Au Mexique, seulement 27.13 % de la population rurale a accès aux télécommunications en général6. Au Nicaragua, les conditions sont encore pires. « Le Honduras et le Nicaragua ont les plus bas taux d’accès à la téléphonie de l’Amérique latine. De même, ces pays ont une densité de population rurale avoisinant les 50%. Autour de 98 % de la population rurale nicaraguayenne n’a pas accès au service téléphonique, il faut se déplacer environ 19 kilomètres pour trouver un téléphone public.»  (ITU, 6 – 2006).

En 2004, seulement 13.8% de la population mondiale pouvait accéder à l’Internet. Le monde développé avait un taux d’utilisation de huit fois supérieur à celui prévalant dans les pays en voie de développement7. Bien que le développement technologique semble briser les frontières, un rapport étroit entre le développement technologique et les économies de marché – en plus du non respect des principes élémentaires des droits humains – accentue le fossé entre riches et pauvres, même dans des nouvelles puissances économiques. Des économies comme celles de l’Inde, du Brésil et de la Chine présentent des développements étonnants alors que les inégalités sociales dans ces pays sont assez prononcées. Ainsi, on trouve, comme en Inde, une large classe moyenne, mais qui est de plus en plus éloignée de la classe pauvre; comme au Brésil où il existe une immense classe pauvre. Il en va de même pour la Chine où la pauvreté est d’ordre géographique, car le développement économique a lieu notamment dans l’est du pays.

Après la deuxième guerre mondiale, on a vu l’apparition de systèmes financiers et économiques qui gèrent aujourd’hui le développement mondial. Ainsi, la Banque mondiale, le Fonds monétaire international et l’Organisation mondiale du commerce, créés sous l’égide des États-Unis, sont devenus des organismes décidant des politiques autant nationales que supranationales des pays, en particulier ceux du tiers-monde.

En parlant d’un monde sans frontières, il faut se référer au développement économique. Même si ce dernier paraît être le credo planétaire, des conditions historiques et structurelles dans quelques régions du monde rendent plus difficile la conjugaison du principe d’équité avec la prospérité. Dans les jeux des économies de marché, ces éléments sont fondamentaux pour atteindre autant un développement économique qu’une participation aux bénéfices de la mondialisation. Ainsi, comme l’affirme la Banque Mondiale :
« Les complémentarités entre l’équité et la prospérité sont le produit de deux séries de facteurs. Premièrement, les défaillances des marchés sont nombreuses dans les pays en développement, en particulier dans les secteurs du crédit, de l’assurance, du capital foncier et du capital humain. La deuxième série de facteurs […] tient au fait qu’un degré élevé d’inégalité économique et politique tend à promouvoir des institutions économiques et des arrangements sociaux qui favorisent systématiquement les intérêts des agents les plus influents »8.

La Banque Mondiale elle-même fait partie d’un système semblable, mais à l’échelle mondiale. Elle est aussi l’acteur principal des structures économiques qui favorisent systématiquement les intérêts des agents les plus puissants au niveau mondial. Ce que la Banque mondiale considère comme un phénomène affectant seulement les pays du tiers-monde est en fait un reflet de ce qui se passe à l’échelle mondiale.


La frontière et la souveraineté

En relations internationales, la thèse de l’effritement de l’État-nation, à cause de la mondialisation, est omniprésente. Selon ce courant de pensée, des éléments comme l’apparition des firmes transnationales ont influencé les systèmes financiers mondiaux et la souveraineté des États. Pour ce qui est de la mondialisation, la souveraineté des États-nations est de plus en plus affectée par des facteurs comme l’environnement, le terrorisme, le narcotrafic, l’économie, la politique et, depuis le 11 septembre 2001, la sécurité. Le schéma des États-nations, dans un système selon lequel chaque État-nation a une autonomie d’ordre domestique et qui interagit aussi de façon autonome avec les autres États-nations, commence à se diluer. Cela ouvre la voie à une forme d’État-nation de plus en plus faible. Ce faisant, la capacité de régulation de l’État-nation contemporain est affectée sur les plans domestique et supranational.

Concernant les États-nations qui cherchent des occasions pour gagner des positions stratégiques dans l’ordre mondial, ils sont souvent dans une logique visant à créer des alliances et des ententes à différents niveaux (commercial, militaire, économique, etc.). On assiste donc à l’apparition d’organismes internationaux comme l’OTAN, le MERCOSUR, l’ALENA, l’Union européenne, etc. On trouve aussi des traités bilatéraux, spécialement entre des pays du tiers-monde, les États-Unis et l’Union européenne. La frontière d’un État devient moins importante au profit de ces nouveaux groupements. Habermas nous dit qu’«au-delà des États-nation, et par le biais de la formation des blocs militaires ou du développement des réseaux économiques – l’OTAN, l’OCDE ou encore ce qu’on appelle la Triade – d’autres frontières acquièrent aujourd’hui pour les intérêts nationaux une signification presque aussi grande que les frontières du territoire concerné. » (Habermas, 61 – 2003). Mais, malgré des alliances et des ententes, on voit des États-nations, spécialement dans le tiers-monde, devenir de moins en moins autonomes autant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. Les États sont de plus en plus dépendants des politiques prises ailleurs lesquelles affectent aussi leur politique intérieure.

Le concept de frontière est aussi menacé par les effets environnementaux générés par l’industrialisation et le développement économique. La planète entière commence à ressentir les effets de l’ère technologique au travers des changements climatiques qui affectent non seulement les êtres humains mais tout l’écosystème. Pourtant, malgré qu’il y ait un agenda plutôt économique, des phénomènes d’ordre climatique et environnemental ont généré des organisations supranationales et non gouvernementales dotées d’une certaine puissance politique, comme «Greenpeace » et le «World-Wide Fund for Nature ». De plus, ces phénomènes climatiques nous poussent à nous rappeler que nous formons une communauté qui doit travailler ensemble. Face à ces changements causés par l’espèce humaine qui ont des effets terriblement négatif, nous commençons à réaliser que nous sommes condamnés à être unis même si ceux qui sont au pouvoir n’ont pas encore compris la dimension et l’impact d’un monde géré par des agendas plutôt économiques qu’environnementaux. Les êtres humains commencent à se rendre compte de leur interdépendance et de leur responsabilité par rapport aux autres espèces d’une façon qui transcende tout concept de frontière.

La sécurité et la frontière dans le domaine imaginaire et identitaire

Le 11 septembre 2001 a marqué le début de la figure de la sécurité comme prétexte justifiant autant les politiques répressives contre certaines migrations venant des pays du tiers-monde que la violation des droits humains, et plus particulièrement ceux des personnes du monde arabe, sous prétexte de protection contre le terrorisme. La criminalisation de la migration est devenue plus forte après le 11 septembre. Ceux qui sont nés dans le Sud sont condamnés à rester chez eux,  prisonniers et otages de leur propre pays; les États du Nord, comme les États-Unis, ont pris des mesures qui font des frontières de vraies forteresses, protégeant leurs habitants du terrorisme, ce qui consolide la crainte de l’étranger en accentuant l’exclusion et la différentiation. Les frontières deviennent par conséquent des éléments qui radicalisent le rapport à l’altérité. Les frontières sont donc les éléments créés pour caractériser l’Autre. Ce sont les puissants qui les créent et ce sont eux qui ont le plus besoin de maintenir un tel rapport social. Par conséquent, la puissance dépend de l’exclusion.

Étienne Balibar,  dans son livre «La crainte de masses», pose l’argument que «toute discussion sur les frontières concerne précisément l’institution d’identités définies : nationales et autres.» (Balibar, E., 372 – 1997). Pour Balibar, toutes les constructions individuelles et collectives autour d’un territoire physique sont  très complexes et diverses. Ainsi, le chercheur costaricien Carlos Sandoval Garcia dans son livre «Otros amenazantes. Los nicaragüenses y la formación de identidades en Costa Rica», nous montre comment les Costariciens ont créé tout un schéma de supériorité dans l’imaginaire collectif par rapport aux Nicaraguayens. Ce système frôle même le racisme. Les Nicaraguayens sont vus par les Costariciens comme une race inférieure, comme des paresseux, comme des délinquants. Beaucoup de problèmes sociaux au Costa Rica sont attribués à la présence des Nicaraguayens dans le pays; les Costariciens se voient eux-mêmes comme une race supérieure. Ces constructions définissent la façon d’interagir autant individuellement que collectivement. Le problème vient du fait que l’État, le principal auteur et agent de ces constructions, est un «terrible réducteur de ces complexités » (Balibar, E., 372 – 1997), bien qu’il soit celui qui apparemment donne de l’ordre et malgré le fait que son existence soit assez complexe aussi. Ce réductionnisme est l’une des principales causes de la violence qui sévit aujourd’hui à travers le monde. On peut dire aussi que ces réductions identitaires par rapport à une délimitation physique sont des constructions historiques des êtres humains, et qu’elles peuvent donc être déconstruites.

Par ailleurs, la manière de comprendre l’espace physique est celle d’une délimitation physique précise; les concepts de sécurité, protection, citoyenneté et souveraineté lui sont associés. Au nom de la sécurité (physique, économique, culturelle, etc.) d’une collectivité vivant dans un espace délimité par des frontières précises, on peut aller jusqu’à justifier de multiples abus au-delà des frontières : dégradation de l’environnement, non-respect des droits humains élémentaires… Cette idée de sécurité empêche la participation de l’Amérique du nord (les États Unis et le Canada) dans des ententes comme l’Accord de Kyoto ou la Convention internationale sur la protection des droits de tous les travailleurs migrants et des membres de leur famille. Il en résulte une compréhension du bien commun, de la citoyenneté et de la souveraineté spatialement circonscrite par les frontières de l’État-nation auquel nous appartenons. C’est tout le mérite de l’apport de philosophes comme Balibar et Habermas que de nous inviter à une redéfinition plus universaliste de ces concepts. Une telle approche nous permettrait de réinterroger les rapports mondiaux inégalitaires, ainsi que les différentiations sociales qui en découlent.9

 
Conclusion

Depuis le 11 septembre 2001, l’expansionnisme unilatéral étasunien a instauré une nouvelle ère au niveau mondial. Cette logique amplifie le rapport à l’exclusion et à la différentiation. La question des migrations est de plus en plus marginalisée par la logique inhérente au paradigme sécuritaire qu’instrumentalisent les grandes puissances. Ainsi le Canada participe à des schémas sécuritaires motivés plutôt par des engagements d’ordre économique même aux dépens des droits humains. C’est ce qui explique notamment le fait de renvoyer nombre de demandeurs d’asile dans des pays où la torture est une pratique d’État.

C’est d’ailleurs cette logique qui préside à la volonté étasunienne de construire un mur afin de mieux restreindre l’accès au pays à la frontière mexicaine. Cette construction n’affectera pas seulement les éventuels immigrants, mais elle aura un impact profond sur l’environnement : l’équilibre écologique régional en sera affecté. 

Le système mondial actuel contribue à reproduire et à pérenniser un rapport particulier de domination : il consolide la position des États dominants et accentue les disparités que subissent les plus démunis. L’ordre libéral a ceci de particulier : tout en faisant la promotion des biens et des échanges, il restreint la libre-circulation des individus. Ainsi, pour ce qui est de la migration ce système oblige les personnes nées dans le sud à demeurer chez elles en restant prisonnières de leur manque d’options. Le triomphe de l’ordre néo-libéral et du tout-marché débouche sur une mondialisation déshumanisante. L’agenda politique des décideurs est de plus en plus déterminé par des considérations d’ordre économique concoctées dans des forums économiques (Davos) n’ayant aucune légitimité démocratique. Les alternatives qui s’imposent consistent à développer la solidarité internationale, à multiplier les espaces mondiaux de délibération démocratique et enfin, à œuvrer à une ébauche d’un régime de citoyenneté multiscalaire: mondial et à plusieurs échelles.

BIBLIOGRAPHIE
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3.    Blake G., « Boundary Permeability in persepective » in Nicol N., Towsend-Gault I., (dir.) Holding the Line, Borders in a Global World, Vancouver, UBC Press, 2005, pp 15 – 25.
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5.    Bradshaw R., « Redefining the Nature and Function of Bounderies: A South American Perspective » in World Nicol N., Towsend-Gault I., (dir.) Holding the Line, Borders in a Global World, Vancouver, UBC Press, 2005, pp 180 – 195.
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8.    International Telecommunication Union (ITU). Acceso Universal en Latinoamérica: Situación y desafíos, 2006 (pdf format) http://www.itu.int/ITU/ict/statistics/material/Acceso_universal_2006.pdf (vu en mars 1, 2007)
9.    International Telecommunication Union (ITU). MAPS and GRAPHS http://www.itu.int/ITU-D/ict/statistics/ict/graphs/internet.jpg (vu en mars 1, 2007).
10.    Jackson S., « Technopoles and Development in a “Borderless” World: Boundaries Erased, Boundaries Constructed » in Nicol N., Towsend-Gault I., (dir.) Holding the Line, Borders in a Global World, Vancouver, UBC Press, 2005, pp 308 – 330.
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12.    Mcdonald E., Western Political Heritage. Englewood Cliffs, N.J. Prentice Hall, 1958
13.    Sandoval C., Otros Amenazantes : Los Nicaraguenses Y La Formacion De Identidades Nacionales En Costa Rica. San José. Editorial de la Universidad de Costa Rica, 2006.
14     Withol de Wenden C., Faut-il ouvrir les frontieres? Paris. Presses de Sciences politiques, 1999.


    L’auteur est jésuite de la Province du Canada anglais. Il fait un stage au secteur Vivre ensemble du Centre justice et foi.
2     Mélange entre les descendants des Espagnols venus à l’époque de la colonisation, les Autochtones déjà présents à l’arrivée des Espagnols, et les Africains arrivés à l’époque de l’esclavage.
3    Farr, Jason, «point : the Westphalia legacy and the modern nation-state » dans « International Social Science Review » version du 9/22/2005.
4     On reconnaît ici qu’en Grèce ancienne il y avait une structure avec des traits comme ceux de l’État-nation, mais,  à l’époque,  il n’existait aucune reconnaissance de l’individu comme entité disposant de droits : seulement les citoyens (une petit groupe d’individus) avaient des droits. Les étrangers de la cité et les esclaves, notamment, en étaient exclus. Donc, on ne prétend pas faire une comparaison comme telle entre les polis grecques et l’État-nation comme on le connaît aujourd’hui.
5     Jackson S., « Technopoles and Development in a “Borderless” World: Boundaries Erased, Boundaries Constructed » in Nicol N., Towsend-Gault I., (dir.) Holding the Line, Borders in a Global World, Vancouver, UBC Press, 2005, pp 308 – 330.
    International Telecommunication Union (ITU). Acceso Universal en Latinoamérica: Situación y desafíos, 2006 (pdf format)  http://www.itu.int/ITU-D/ict/statistics/material/Acceso_universal_2006.pdf (vu en mars 1, 2007).
7     International Telecommunication Union (ITU). MAPS and GRAPHS  http://www.itu.int/ITU-D/ict/statistics/ict/graphs/internet.jpg (vu en mars 1, 2007).
    La Banque Mondiale, Rapport sur le développement dans le monde Équité et développement – 2, 2006, http://siteresources.worldbank.org/INTWDR2006/Resources/477383-1127230817535/WDR2006overview-fr.pdf.
    Mathew Coleman dans son article «  Permeable Borders and Boundaries in a Globalizing Word » publié dans le livre édité par Nicol et Towsand-Gault « Holding the line, Borders in a Global World » 301 – 2005.