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DOSSIER : - Thèmes variés Vol. 22 Num. 75

Thèmes variés Vol. 22 Num. 75

SOMMAIRE DU BULLETIN

Webzine Vol. 22 no 75
AUTOMNE 2014

Entretien avec la sociologue Leïla Benhadjoudja autour du livre Le Québec, la Charte, l’Autre. Et après?

Par : Mouloud Idir

Dans cet entretien, la sociologue Leïla Benhadjoudja[1] revient sur la peur qui travaille le Québec d’aujourd’hui en ce qui a trait au débat sur le pluralisme religieux. Le livre qu’elle a codirigé propose une réflexion sur le vivre-ensemble qui repose sur le vécu des personnes en cause dans nos débats. Il permet aussi d’élargir l’horizon critique du féminisme québécois sur les enjeux du pluralisme.

 
Vivre ensemble (V.E.) : Votre livre donne la parole à huit femmes de différents horizons, disciplines et générations. Comment cette multiplicité de voix peut-elle contribuer à ouvrir ou élargir l’horizon critique du féminisme québécois sur les enjeux du pluralisme? L’épisode de la Charte semble avoir rendu cela impératif.
 
Leïla Benhadjoudja (L.B.) : Cette rencontre a été initiée par Marie-Claude Haince, organisatrice à l’INRS d’une table ronde sur le sujet et vice-présidente de l'Association canadienne des sociologues et anthropologues de langue française (ACSALF). Madame Haince avait lancé l’invitation à plusieurs personnes, des hommes et des femmes, et il se trouve que ce sont seulement des femmes qui étaient disponibles pour ce rendez-vous. C’est donc un peu par hasard, mais peut-être pas uniquement, que nous nous sommes retrouvées « entre femmes ». La rencontre de ces huit femmes est à la fois celle de huit citoyennes préoccupées par l’enjeu politique de la Charte et celle d’universitaires, de différentes expertises, qui se questionnent sur les impacts d’un tel projet sur le vivre-ensemble. Par nos différentes contributions basées sur nos recherches empiriques, nous voulions interroger et déconstruire les divers enjeux sur lesquels reposent les arguments autour de la Charte (pour ou contre). Notre objectif était de porter un regard critique sans pour autant verser dans des positions idéologiques.

L’épisode de la Charte a été une épreuve importante pour le mouvement féministe au Québec, car il a mis en évidence des divergences quant aux visions des unes et des autres sur la place de la religion (particulièrement l’islam) dans la sphère publique et du lien entre genre et religion. Nos contributions tentent d’abord de rappeler la complexité du fait religieux et de déconstruire l’idée d’un Québec athée et d’une immigration religieuse. Comme le souligne les travaux de Deirdre Meintel, par exemple, la pratique religieuse est diverse, multiple et concerne également les « Québécois ». Aussi, opposer féminisme et religion revient à stigmatiser les femmes croyantes en les soupçonnant d’une certaine « fausse conscience ». Or, un principe féministe fondamental est le libre choix et la reconnaissance des femmes comme sujets politiques. Dans ce sens, le féminisme québécois doit intégrer de nouvelles donnes dans sa problématisation des questions féministes afin de mieux réfléchir sur les enjeux du pluralisme notamment en matière de religiosités. 

V.E. : Les différents textes invitent à une profonde la réflexion sur l’altérité. Celui que vous signez montre que la logique d’altérisation qui opère à l’égard de certains groupes découle de représentations et de mesures étatiques contribuant à l’exclusion, la dépréciation et la dévalorisation.
 
L.B. : L’idée qui sous-tend mon texte est qu’une certaine altérité « suspicieuse » se fonde sur l’appartenance religieuse des groupes minoritaires et sur l’expression de celle-ci. De manière plus explicite, ce sont les musulmans et les femmes musulmanes que cette altérité exclut. Les religions et les signes d’appartenance (particulièrement le foulard des femmes musulmanes) sont perçus comme suspects, car ils détiendraient un pouvoir aliénant sur les croyant-e-s d’une part, et leur entourage (travailleurs, enfants à la garderie, etc.), d’autre part. La religion, spécialement quant il s’agit de l’islam, est perçue comme un système de pensée problématique, antimoderne, voire dangereux. Cette logique se construit et s’alimente notamment par certains dispositifs étatiques dont la Charte est un des symptômes. Plusieurs mesures étatiques renforcent l’idée d’une menace intérieure, d’où le soupçon des uns vis-à-vis des autres. Rappelons que le terme soupçon, du latin suspectio, est défini par le dictionnaire Larousse comme suit : « Opinion défavorable à l'égard de quelqu'un, de son comportement, fondée sur des indices, des impressions, des intuitions, mais sans preuves ». C’est en confirmant politiquement des impressions dépréciatives qu’une telle Charte conduit à une altérisation suspicieuse. Cette altérisation marque symboliquement et politiquement une distance importante entre le « Eux » et le « Nous », « l’immigrant » et le « pure laine ».
 
Pour ma part, j’estime que ce soupçon fait écho au serment du Test que devaient prononcer les catholiques afin d’accéder à certaines fonctions de l’administration publique britannique. Ils étaient soupçonnés de manquer de loyauté, car ils appartenaient à un groupe minoritaire. Dans le même sens, il me semble que le problème majeur de cette logique est qu’elle alimente la méfiance et brise le pacte de confiance qui nous lie les uns aux autres. Elle accentue la crainte vis-à-vis de l’autre, ce qui justifie et « banalise » l’exclusion sous ses multiples formes.

 
V.E. : Dans la foulée du débat sur la Charte,  on a vu apparaître – chez des femmes musulmanes se disant fièrement Québécoises et croyantes  – des discours portant les caractéristiques d’un processus les amenant à se concevoir comme des individus et des sujets politiques actifs dans leur environnement et société. Cela semble bousculer les regards dominants qui leur assignent des places déterminées et oppressives délimitant leur capacité de prendre part de façon autonome à la définition du monde commun. Partagez-vous ce constat?
 
L.B. : En effet, les femmes musulmanes étaient nombreuses à faire valoir leur « québécité » et rappelaient qu’elles étaient chez elles au Québec. Bien plus, il était remarquable de voir l’expression d’un sujet politique autonome, c’est à dire des subjectivations qui se sont exprimées dans des termes foncièrement politiques. Il ne s’agissait plus uniquement de parler de discriminations à l’emploi ou de droits sociaux : la question de l’identité québécoise devenait aussi le centre des discussions. De nombreuses femmes ont revendiqué que leur religion fasse partie de leur identité québécoise, comme les non-musulmanes. Dès lors, le pluralisme au Québec doit conjuguer différents vecteurs, notamment le religieux.
 
Les discours de ces femmes ont certainement surpris la majorité, car ils déconstruisent l’image des femmes soumises et opprimées pour laisser apparaître un sujet féminin musulman jusque-là insoupçonné par plusieurs. Les femmes musulmanes ne constituent pas un groupe homogène. Elles appartiennent à différents groupes sociaux, elles ont des niveaux de scolarité différents et plus encore, elles n’ont pas le même rapport à la religion. Le spectre de la pratique religieuse est très vaste et le port du foulard n’en est pas le jalon majeur.
 
Cependant, la formation d’une catégorie « femmes musulmanes » apparaît dans un contexte politique particulier. Dans un climat post-11 septembre 2001, les débats mettant en cause les musulmans (particulièrement les femmes) foisonnent en Europe de l’Ouest, aux États-Unis et au Canada. Il existe des conditions propices à une altérité musulmane dépréciative. C’est, entre autres, ce contexte qui trace les contours de la catégorie « femmes musulmanes » ainsi que son contenant. Les débats qui ont cours au Québec depuis une dizaine d’années sur les accommodements raisonnables et le port du foulard ont contribué de manières significatives à consolider l’image de femmes musulmanes « à émanciper ». Par contre, nous avons assisté depuis l’annonce de la Charte à l’automne 2013 (et même avant) à un discours qui remet en cause et perturbe certaines certitudes et les stéréotypes dominants. À mon sens, la perturbation concerne à la fois une certaine perception des femmes musulmanes, mais également de l’identité québécoise. Ce qui a été remis en cause également, c’est l’idée d’un Québec homogène et figé dans un certain récit historique. Il ne s’agit plus du « Eux » et du « Nous », et d’une certaine façon, les femmes musulmanes qui se revendiquent comme québécoises veulent abolir ces distinctions pour un « Eux c’est Nous ».

 
V.E. : Face aux débats idéologiques trop prégnants sur ce sujet, comment la sociologue en vous peut-elle rendre justice à la marche vers l’émancipation de ces femmes ? Je vous demande cela tout en demeurant vigilant sur l’image classique de la « femme musulmane à sauver »[2].  
 
L.B. : Parler d’émancipation des femmes est toujours porteur de postulats normatifs qu’il est nécessaire de questionner. Penser l’émancipation suggère donc un débat philosophique et sociopolitique immense. Je souligne cela car on peut se retrouver devant différents modèles normatifs qui aboutissent à différents modèles d’émancipation. Je crois qu’à travers l’épisode de la Charte et les scissions politiques qu’elle a provoquées notamment dans les milieux féministes nous avons assisté à la confrontation de plusieurs normativités.
 
Il revient aux sociologues de déconstruire les discours normatifs afin de mieux comprendre les postulats qui les sous-tendent. L’un de ces discours me semble particulièrement problématique dans une société libérale et démocratique : celui qui oppose les croyances religieuses (spécialement l’islam) à l’émancipation des femmes. Cette idée est surtout forte dans certains milieux au Québec, notamment en raison de l’expérience sociohistorique de la majorité québécoise avec l’Église catholique. Et c’est peut-être là qu’intervient le rôle du sociologue : mettre en lumière comment et pourquoi certains processus apparaissent, les raisons qui les motivent et le sens qu’ils ont. Pour ma part, en m’intéressant aux femmes musulmanes comme sujets politiques, je tente de comprendre les discours féministes de ces femmes. Bien qu’associer féminisme et islam puisse paraître incongru pour certaines personnes, le rôle du sociologue est de déconstruire les évidences (qui sont souvent fausses) et les perceptions afin de mieux voir la complexité des phénomènes.
 
Quant à moi, il ne s’agit pas tant de rendre justice à une conception quelconque de l’émancipation (bien que j’en ai une), mais plutôt d’utiliser la sociologie pour nous révéler les impensés de certaines visions de l’émancipation. Il s’agit finalement de décentrer et de questionner l’épistémologie féministe dominante pour mieux rendre compte des multiples réalités que vivent les femmes. Dans ce sens, je crois que le féminisme musulman[3] permet de « secouer » des normativités profondément ancrées dans différents milieux, et il revient aux sociologues d’être à l’écoute de ces perturbations sociologiques.

 
V.E. : Comment faire en sorte que cet effort intellectuel de « déconstruction des discours normatifs dominants » ne se limite à une posture ne consistant qu’à comprendre et à traduire des situations sociales et de vie? Autrement dit, en quoi la tension ou la dimension conflictuelle inhérente à une telle démarche analytique peut être bénéfique au projet féministe?
 
L.B. : À mon sens, la déconstruction des discours permet de mettre en évidence les rapports de pouvoir qui agissent et les enjeux qu’ils suscitent. Autrement dit, il s’agit de comprendre pourquoi certains discours relatifs à l’émancipation des femmes dominent? Que permettent-ils d’assurer comme rapports sociaux? Qui a le privilège de constituer la norme? Finalement, quels sont les autres discours marginalisés et dépréciés?
 
Une posture qui voudrait « déconstruire » ne se limite pas uniquement à la compréhension ou à la traduction des réalités sociales. Elle se veut plutôt révélatrice des privilèges de certains groupes et questionne l’impact de ceux-ci. Il est vrai qu’il y a nécessairement une dimension conflictuelle dans cette démarche. Le conflit n’est pas uniquement à comprendre comme « dispute » ou « scission ». Il est aussi un moteur de création et de renouvellement. Dans ce sens, cela pourrait être bénéfique pour le projet féministe, car il apporterait quelque chose d’ « Autre ». Le conflit devient ainsi une étape nécessaire pour se renouveler.
 
Un projet politique viable et non exclusif doit être constamment questionné et mis à l’épreuve. Le projet féministe, qui n’est pas un projet homogène, a tout à gagner dans sa mise à l’épreuve. Les discours concurrents sur l’émancipation des femmes doivent se croiser, se « challenger », car les postulats normatifs de chaque discours sont contextuels, au gré du contexte politique.

V.E. : Que faire devant les peurs et le cercle vicieux qu’elles entraînent ? Comment transformer les visions négatives de l’« autre » qui prévalent?
 
L.B. : Comme le dit si bien le texte de Cécile Rousseau contenu dans notre ouvrage, les peurs sont à comprendre, non pas pour les endosser ou les justifier, mais plutôt pour saisir leur logique afin de les transformer. Autrement dit, la peur de l’Autre, bien qu’elle soit un sentiment irrationnel, comporte toujours une logique qui lui permet de se maintenir, voire même de s’accroître. Il s’agit de saisir cette logique pour éventuellement la renverser.
 
Pour transformer les peurs et la vision négative de l’étranger, il faut agir sur plusieurs fronts. D’abord, il faut mettre en lumière le fait que les arguments visant à déprécier de la vision de l’Autre renvoient souvent à des stéréotypes et à de fausses représentations. Un exemple serait la peur que certains ont des Noirs. Aux États-Unis, il y a des individus qui ont réellement peur des Noirs. Alors que cette peur est réelle, elle se nourrit des stéréotypes sur les Noirs et de la représentation dépréciative des gens de couleur. En effet, l’actualité récente des États-Unis, notamment des assassinats de jeunes Noirs par des policiers ou par d’autres civils, nous rappelle les tragédies que peuvent causer les stéréotypes. Avoir peur de l’Autre, alors que nous ne le connaissons pas, sous-entend qu’on soupçonne chez lui une capacité de nuisance. Ceci est particulièrement problématique lorsque des groupes et des communautés entières subissent la peur des autres. Dans la peur de l’Autre, il y a une forme d’oppression d’un groupe sur un autre.
 
Ensuite, je crois que certains espaces devraient servir à déconstruire les peurs, spécialement par une certaine pédagogie étatique. D’une part, l’État devrait « prêcher » par l’exemple et assurer des politiques égalitaires de toutes et de tous, au-delà des peurs sociales, d’autre part, l’espace public devrait œuvrer à gommer les distinctions entre le ‘’Eux’’ et le ‘’Nous’’. Cela dit, il s’agit à la fois d’une responsabilité institutionnelle, collective et individuelle que de transformer la vision qui déprécie la différence. 

 
V.E. : Pour finir, quelles sont les suites qu’envisage votre groupe dans les prochains mois pour aller au-delà des constats que vous tirez collectivement, s’il y en a qui font consensus sur ce plan?    
 
L.B. : La rencontre réalisée autour du livre a été un heureux événement, mais nous ne constituons pas un groupe formé de manière permanente. Dans ce sens, il est difficile de parler des suites du groupe. Cependant, je suis convaincue que différentes collaborations ponctuelles ou permanentes se consolideront, car toutes les auteures sont à la fois des universitaires, des chercheuses et des citoyennes profondément concernées par le vivre-ensemble.
 
 
Entretien réalisé par Mouloud Idir, coordonateur du secteur Vivre ensemble du Centre justice et foi.
 

 


[1] Doctorante en sociologie, Leïla Benhadjoudja a également enseigné au Département de sociologie à l’Université du Québec à Montréal et au Collège de Rosemont. Sa thèse porte sur la subjectivation féministe des femmes musulmanes au Québec. Ses champs d’intérêt en recherche portent sur les féminismes musulmans, le post-colonialisme et le racisme. Elle a publié récemment, à titre de codirectrice Le Québec, la Charte, l’Autre. Et après?, Montréal, Mémoire d’Encrier, 2014.
[2] Voir ce texte de la politologue Leïla Bdeir pour en savoir plus : https://inspire.dawsoncollege.qc.ca/2013/11/13/in-the-name-of-equality/
[3] Voir ce texte de Leïla Benhadjoudja paru dans le webzine Vivre ensemble : /fr/ve/article.php?ida=2834&title=des-voix-feministes-dans-lislam