Secteur Vivre Ensemble
Facebook Twitter Vimeo

Entre libre arbitre et prédestination : une histoire politique de l’Étranger au Québec

Par : Martin Pâquet

Martin Pâquet est professeur au Département des sciences historiques de l’Université Laval et titulaire de la Chaire pour le développement de la recherche sur la culture d’expression française en Amérique du Nord (CEFAN) et membre du Centre interuniversitaire d’études québécoises (CIÉQ).

La condition d’Étranger est à la fois ancienne et contemporaine. Son histoire est complexe et changeante. Être un Étranger au moment de la colonisation européenne au 17e siècle ne signifie pas la même chose qu’aujourd’hui : les termes pour le désigner ne sont pas similaires, les attributs de l’altérité changent au gré des événements et des structures, le contexte se transforme aussi. Une seule constante demeure : selon une définition négative, l’Étranger est celui ou celle qui n’est pas Soi. Faire l’histoire de l’Étranger au Québec depuis plus de quatre siècles, c’est donc faire en relief l’histoire de Soi : une histoire composée d’entre-lacis, de croisements et de mouvances.

 

Qu’est-ce qu’un Étranger?

Au travers des manifestations d’exclusion et d’inclusion qui marquent les relations entre le Soi et l’Autre, cette histoire est pleinement politique au sens premier du terme, celui de polis, de la Cité en grec. Elle traduit les manières par lesquelles nous aménageons la pluralité de nos sociétés[1] et nous élaborons nos projets collectifs. Cet essai en anthropologie historique cherche ainsi à cerner les tendances sous-tendant l’aménagement politique de la pluralité au Québec.

Débutons par une évidence[2]. Comprendre ce qu’est un Étranger, c’est nécessairement comprendre ce que nous sommes. En effet, l’Étranger existe toujours par rapport à Soi : il s’agit de l’Autre par excellence, un Autre qui est distinct par rapport à Soi. Il se différencie du Sujet dans une monarchie ou du Citoyen dans une démocratie, du fait que son allégeance à la communauté politique reste incertaine, étant récente ou non complétée. Dans l’établissement d’une classification, les autorités politiques assignent à cet Étranger une identité selon le problème à gérer : naturalisé, aubain, denizen, ressortissant étranger, immigrant reçu, demandeur d’asile, réfugié, etc. Apparu récemment dans l’histoire de la pensée d’État[3], l’Immigrant constitue une catégorie particulière de l’Étranger : c’est celui qui arrive, qui se meut dans l’espace. Avec les grandes migrations transnationales ayant cours depuis les années 1860, les États élaborent cette catégorie afin de mieux réguler la situation.

Peu importe ses déclinaisons, la catégorie de l’Étranger n’est pas un état de nature, mais de culture, plus particulièrement de culture politique, puisque l’on ne naît ni étranger ni immigrant, on le devient dans un certain contexte social sous le jeu de circonstances historiques données. Entendons alors les conditions d’étranger et d’immigrant tels des phénomènes sociohistoriques, des rapports selon l’acception de l’historien Edward P. Thompson[4], selon lesquels des individus se trouvent confinés dans des positions marginales au regard des normes hégémoniques de la communauté politique. Ces positions, elles relèvent non pas de la permanence de la structure mais du changement sociohistorique. En effet, elles évoluent à la fois pour l’individu et pour la communauté politique. L’individu peut ou non s’intégrer de manière variable au groupe dominant. La communauté politique, elle, redéfinit constamment ses catégories et ses classifications normatives régissant l’inclusion et l’exclusion – son ordre des choses – pour faire congruence avec la réalité changeante. À travers le temps, l’Étranger se recouvre alors de multiples acceptions qui deviennent des catégories performatives, soit des catégories capables d’engendrer par elles-mêmes, du seul fait d’être produites, les groupes qu’elles désignent. En se référant à l’Étranger et à sa déclinaison contemporaine, l’Immigrant, les responsables politiques font alors appel à toute une série de caractéristiques changeantes qui leur permettent de catégoriser un individu par rapport à eux-mêmes, de lui assigner une identité sociale et politique, puis de l’inclure ou de l’exclure au choix. Ainsi, les individus catégorisés sont jugés à l’aune des valeurs des responsables politiques, qui les considèrent dotés ou non d’attributs leur assurant l’inclusion à la communauté.

 

Peu importe ses déclinaisons, la catégorie de l’Étranger n’est pas un état de nature, mais de culture, plus particulièrement de culture politique, puisque l’on ne naît ni étranger ni immigrant, on le devient dans un certain contexte social sous le jeu de circonstances historiques données.

 

Du religieux au séculier : libre arbitre et prédestination

Le rôle de l’historien consiste alors à situer temporellement la catégorie d’Étranger pour mieux comprendre son développement. Pour ce faire, il importe de connaître les phénomènes qui influencent le contexte de production de cette catégorie. Dans le cas du Québec contemporain, ce contexte s’inscrit dans une durée multiséculaire, soit depuis l’établissement des Européens dans l’espace nord-américain. Il est traversé par des rapports de force qui modèlent le pluralisme et qui orientent les projets collectifs, partant de ceux entre Autochtones et colons européens, jusqu’à ceux entre citoyens et citoyennes. Ces rapports de force se transforment sous l’impact de multiples changements sociaux : les flux migratoires, l’innovation technologique et scientifique, le développement du capitalisme et du libéralisme, l’émergence de l’individualisme, les mutations du religieux, etc.

Deux phénomènes de la culture politique attirent l’attention durant cette période de plus de quatre siècles. Le premier a trait au passage multiséculaire d’un régime religieux à un autre désormais séculier. Ce passage a modelé les mentalités des sociétés occidentales : il se fonde sur cette division entre le spirituel et le temporel qui apparaît dans les derniers siècles du Moyen Âge, qui s’accentue avec la Réforme protestante et s’élargit davantage avec l’Ère des Révolutions industrielles et politiques. Discerné à l’origine par le sociologue Max Weber[5], les termes de ce passage sont bien esquissés pour l’Europe métropolitaine, mais ils le sont moins pour des sociétés coloniales marquées par le pluralisme des croyances comme ce fut le cas en Amérique française d’abord, dans les provinces de l’Amérique du Nord britannique ensuite, dans le Canada fédéral contemporain enfin. Ces sociétés n’échappent pas à ce passage, elles s’y adaptent et le façonnent à leur manière selon les exigences du contexte.

Parmi ces processus d’adaptation, relevons celui de la sécularisation des croyances, des valeurs, des représentations, des attitudes et des comportements culturels issus du régime religieux. Il est possible de le constater avec deux croyances, soit celles de libre arbitre et de prédestination, qui ont un impact certain dans la vie de la Cité par la conception du Soi et de l’Autre qu’elles impliquent. Depuis saint Augustin et encore plus nettement depuis saint Thomas, le libre arbitre renvoie à une tension entre liberté et discipline fondée sur la responsabilité : l’individu assure son salut par ses choix. On voit alors l’importance de cette croyance pour les conceptions politiques du Soi et de l’Autre : le païen choisit de se convertir et, ce faisant, il sauve son âme et s’intègre à la communauté dans son ensemble. « Quand cette grande maison sera faite, alors nos garçons se marieront à vos filles, & nous ne ferons plus qu’un seul peuple[6] » : la fameuse antienne de Samuel de Champlain aux représentants des différentes nations autochtones révèle bien sûr le projet missionnaire, mais surtout la gestion de l’altérité engendrée par le libre arbitre. En reconnaissant la part de commune humanité dans tous et chacun, elle ouvre la porte à l’inclusion à la communauté et, volens nolens, à la transformation constante de la Cité. L’appartenance politique est alors souple, étant en constante renégociation grâce aux choix des individus. Qu’il soit religieux ou séculier, l’esprit du libre arbitre s’inscrit en filigrane des manifestations politiques de pacification et d’accueil disséminées tout au cours de l’histoire québécoise. Il perce au moment de la Grande Paix de Montréal en 1701, des procédures de naturalisation en Nouvelle-France, de la réception des Irlandais après l’émigration de la Famine en 1847, de l’accueil des boat-peoples en 1979-1980 ou des réfugiés aujourd’hui. Il sous-tend aussi les politiques de convergence culturelle puis d’interculturalisme qui ont constitué depuis 1978 et ensuite 2015, les cadres normatifs de l’action étatique québécoise en matière de pluralisme culturel. L’esprit du libre arbitre se trouve donc au cœur d’une conception souple de l’appartenance politique, ainsi que des relations entre le Sujet-Citoyen et l’Étranger-Immigrant.

Conçue comme l’intervention d’une force extérieure déterminant le destin des individus, la prédestination a aussi une forte influence sur les conceptions politiques du Soi et de l’Autre. Depuis saint Augustin – encore lui! –, mais surtout depuis les réformateurs protestants Martin Luther et Jean Calvin, le salut se fait par la foi, et revient à ceux que Dieu a élus en leur octroyant sa grâce. Cette notion de l’élection divine favorise une discipline de Soi, où le croyant tente de discerner les signes de son élection, notamment par son succès : Max Weber a cerné ici l’une des causes du dynamisme économique des États protestants et de la naissance du système capitaliste[7]. Dans des mondes religieux ou séculier, la prédestination tend aussi à figer les conceptions politiques du Soi et de l’Autre autour d’attributs jugés empiriques : l’origine, les caractéristiques raciales et ethniques, l’appartenance confessionnelle, l’âge, le sexe, etc. Selon cette perspective, l’individu ne peut guère échapper à sa condition prédéterminée : il bénéficie de l’« élection » aux positions dominantes ou il est voué aux positions marginales de la communauté politique.

Enfin, les notions de la prédestination et de l’élection se sécularisent à partir de l’Ère des Révolutions. Elles influent sur la culture politique britannique au moment de la Révolution française. Le modèle révolutionnaire français, celui des droits du citoyen, rencontre une forte opposition en Grande-Bretagne, notamment avec Edmund Burke, l’auteur des Reflections on the Revolution in France. À ces droits du citoyen qu’il juge abstraits et dangereux, E. Burke privilégie le droit de naissance : dûment limitée pour être exercée, la liberté constitue selon lui un héritage inaliénable provenant des ancêtres et destiné à être transmis aux descendants. Selon cette conception de l’héritage issu du droit de naissance,  les héritiers, ces free-born Englishmen, s’en trouvent anoblis au regard des autres nations. Elle devient le fondement idéologique du nationalisme britannique qui germe dès la Révolution industrielle et qui s’épanouit dans cet Empire sur lequel le soleil ne se couche jamais[8]. Transposée en Amérique du Nord britannique, la doctrine d’Edmund Burke s’appuie sur une forme de ségrégation exprimée par le mot du député britannique au moment de l’adoption de la Loi constitutionnelle de 1791 : « Let the Canadians [à l’époque, les francophones vivant dans la Province of Quebec] have a constitution formed upon the principles of Canadians, and Englishmen upon the principles of Englishmen[9] ». La doctrine d’E. Burke est au fondement de la pensée politique canadienne, ses manifestations s’expriment notamment dans les politiques d’aménagement de la pluralité, du système des réserves autochtones à la promotion de la dualité ethnique[10]. Elle connaît son aboutissement contemporain avec la politique de multiculturalisme. Bien qu’elle ne postule pas nécessairement l’exclusion en soi, la doctrine burkéenne au Canada sous-tend que l’Autre ne saurait se fondre dans le Soi, puisque son altérité – plutôt, sa différence – demeure incommensurable : l’élection ne se partageant pas. Il importe alors de consolider un modus vivendi entre ces individus irréductibles, qui se répartissent entre les groupes des dominants et des subalternes. Les notions de la prédestination, dont celle de l’élection, traduisent une conception fixe de l’appartenance politique, qui cantonne le Sujet-Citoyen et l’Étranger-Immigrant à leurs positions respectives.

 

Un dispositif pour la paix civile

Les catégories politiques du Soi et de l’Autre, celles du Sujet-Citoyen et de l’Étranger-Immigrant, se situent entre les deux pôles du libre arbitre et de la prédestination. Toutefois, leur aménagement s’inscrit aussi dans un autre processus de longue durée. Outre le passage d’un régime religieux à un autre dorénavant séculier, la mise en place d’un dispositif de gouvernance constitue le deuxième phénomène animant la culture politique depuis plus de quatre siècles au Québec. Ce dispositif de gouvernance, qui prend plusieurs formes institutionnelles – colonie d’un royaume, province d’un Empire, État dans un régime fédéral –, possède un objectif primordial : le maintien de la paix civile pour assurer le développement de la Cité. Sur le territoire du Québec depuis la présence européenne, ce dispositif de gouvernance témoigne de l’imposition d’un ordre politique occidental[11] qui assure la discipline sur les êtres et les choses grâce au Droit et au savoir issu des sciences. En se déployant selon des rythmes variables, ce dispositif occidental de gouvernance va devenir hégémonique au détriment d’autres dispositifs. Il en va d’abord de sa suprématie sur les formes de gouvernance autochtones, dans un processus qui s’étend des premiers établissements européens à la Loi fédérale sur les Indiens de 1876. C’est le cas ensuite de sa domination sur une forme plus ancienne de gouvernement, celle de l’Église catholique. Les nombreux conflits entre l’Église et l’État traduisent cette lutte entre ces deux dispositifs de gouvernance, dont l’épineuse question scolaire, de la Loi de l’Institution royale pour l’avancement des sciences en 1801 jusqu’à l’amendement constitutionnel de 1998 sur la confessionnalité des commissions scolaires, et se révèlent fertiles en épisodes antagonistes. D’une colonie d’une métropole à un État provincial enchâssé dans un régime fédéral, ce dispositif n’est pas pleinement souverain : la prise de décision est partagée entre des autorités réparties dans des échelons institutionnels inégalitaires et ne possédant pas les mêmes compétences.

L’aménagement politique de la pluralité au Québec depuis plus de quatre siècles participe donc de ce mouvement d’instauration d’un dispositif occidental de gouvernance. L’assignation d’une appartenance politique, soit celles du Sujet-Citoyen et de l’Étranger-Immigrant, relève ainsi de ce dispositif : les autorités, qu’elles soient nommées ou élues, inscrivent ces catégories dans un corpus de lois et de règlements. Dès lors, ces catégories acquièrent une légitimité supérieure et vont prévaloir sur celles provenant d’autres instances : les autorités politiques peuvent convaincre les individus, sinon leur imposer leur ordre des choses pour le maintien de la paix civile. Par exemple, des instruments émis par l’État, tels que le passeport ou le permis à points, sont conçus pour réguler les flux migratoires en fonction des normes internes de contrôle. De leur côté, les migrants considèrent ces deux instruments comme légitimes et indispensables : le premier pour circuler d’un pays à l’autre, le second pour acquérir la citoyenneté. Cependant, il n’y a pas de consensus parmi les autorités politiques sur les conceptions souple et fixe de l’appartenance politique. Le plus souvent, elles aménagent la pluralité sociale de manière stratégique, optant tantôt pour une politique fondée sur le libre arbitre, tantôt pour une autre plus soucieuse de notions issues de la prédestination. Entre éthique de conviction et éthique de responsabilité, les autorités politiques cherchent d’abord à régler le problème se présentant devant eux. Dès lors, le contexte joue une influence majeure dans leurs prises de décision.

 

L’aménagement politique de la pluralité au Québec depuis plus de quatre siècles participe donc de ce mouvement d’instauration d’un dispositif occidental de gouvernance. L’assignation d’une appartenance politique, soit celles du Sujet-Citoyen et de l’Étranger-Immigrant, relève ainsi de ce dispositif : les autorités, qu’elles soient nommées ou élues, inscrivent ces catégories dans un corpus de lois et de règlements. Dès lors, ces catégories acquièrent une légitimité supérieure et vont prévaloir sur celles provenant d’autres instances : les autorités politiques peuvent convaincre les individus, sinon leur imposer leur ordre des choses pour le maintien de la paix civile.

 

Un aménagement en trois temps

Trois temps se détachent à l’analyse. Le premier est celui d’une colonie-comptoir, partant des premiers établissements français à la fin des guerres napoléoniennes, en 1815. Le contexte démographique importe : la colonie en est une de peuplement, où les Français – puis les Canadiens – sont peu nombreux. Les catholiques constituent la majorité, notamment après la Conquête. Sur le plan de la culture politique, la société d’Ancien Régime, fondée sur les trois ordres de l’aristocratie, du clergé et du Tiers-État, prédomine. Les autorités royales, françaises comme britanniques, gèrent l’altérité selon les normes des métropoles. L’allégeance au Roi conditionne l’appartenance politique : le détenteur de ce lien privilégié et personnel est un Sujet, celui ou celle qui en est dépourvu est un Étranger. Ce dernier peut toutefois obtenir la condition de Sujet par un changement de nature, grâce à la naturalisation. Dans le cas des Autochtones, bien que la conversion au catholicisme leur assure théoriquement la sujétion au Roi en Nouvelle-France, la logique politique prédominante demeure celle de l’alliance entre nations souveraines. Les politiques d’aménagement de la pluralité reflètent généralement au cours de cette période une conception souple de l’appartenance, fidèle à cet esprit du libre arbitre où le choix de la conscience assure le salut.

Le deuxième temps s’étend de 1815 à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le contexte démographique s’est considérablement modifié. D’une colonie-comptoir peu peuplée, la société sur le territoire québécois concourt désormais à la grande remue des peuples, ce vaste mouvement migratoire qui, entre le milieu du 19e siècle et l’orée de 1939, voit plus de 60 millions de personnes traverser de l’Europe vers les Amériques. Troisième port au monde pour l’immigration, le seul port de Québec accueille ainsi 4,4 millions de personnes entre 1830 et 1937[12]. L’émigration est aussi forte : 900 000  Canadiens français quittent la vallée du Saint-Laurent pour les villes industrielles de la Nouvelle-Angleterre entre 1840 et 1930[13]. La migration est d’un autre type : ce sont moins des colons venant cultiver la terre que des travailleurs allant gagner un salaire dans une usine. Une population migrante nombreuse et instable engendre des problèmes d’ampleur : notons en exemple les épidémies de choléra en 1831 et de typhus en 1847, les tensions ouvrières, les difficultés d’intégration socio-économique et ethnique. Les autorités politiques doivent alors adopter des politiques de gestion du nombre, qui ressortissent à une conception fixe de l’appartenance politique.

Devant la mouvance qui suscite l’indiscipline et le désordre, il devient impératif d’adopter des normes déterministes fondées sur l’empirisme. Les recensements dès 1826, l’élaboration de nouvelles catégories comme celle d’immigrant dès 1851, l’instauration aux frontières d’examens médicaux à partir de 1836, la généralisation du passeport personnel en 1862, la mise en place de critères d’inclusion et d’exclusion fondés sur la discrimination raciale et ethnique : toutes ces mesures contribuent au maintien de la paix civile d’une société qui se représente comme une Cité organique, possédant un corps politique avec un ordre hiérarchisé, où chaque individu a sa place, sa fonction, ses devoirs et ses responsabilités. Dépendant moins des choix personnels, l’aménagement de la pluralité est déterminé par les attributs empiriques des individus, attributs assurant leur intégration plus ou moins harmonieuse au Corps de la Cité. Traduisant les rapports de force alors en vigueur et les représentations essentialistes de la Cité, les conceptions de l’appartenance politique se raffermissent considérablement. Toutefois, leur application demeure relativement faible. Bien que la Province de Québec possède une compétence partagée avec l’État fédéral depuis 1867, elle s’investit peu en cette matière. En effet, les deux ordres de gouvernement adhèrent au libéralisme et l’intervention étatique demeure peu prisée par les responsables. En dépit de l’instauration de normes régulatrices, la liberté de circulation souffre peu des contraintes.

Le troisième temps est le nôtre qui débute avec la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le contexte connaît encore une fois de profondes mutations. La société québécoise est profondément enchâssée dans l’économie capitaliste mondialisée. Ayant des effectifs toujours aussi nombreux, notamment depuis les années 1990, et bénéficiant des nouvelles technologies de transport et de communication, les migrants proviennent de nouveaux bassins, tels que ceux de l’Amérique latine et des Antilles, du Maghreb et du Proche-Orient, de l’Asie du Sud-Est et de l’Extrême-Orient. La pluralité n’est plus seulement une question de quantité, mais aussi de diversité. Le dispositif occidental de gouvernance s’est affiné : depuis 1945 au Canada, et depuis la Révolution tranquille au Québec, l’État-providence est devenu une institution régulatrice de premier plan, même si le néolibéralisme réduit sa portée à partir des années 1980.

Ce dispositif repose notamment sur une conception individualiste des droits et libertés énoncée entre autres par les chartes et les autres lois issues du corpus juridique. Il participe dorénavant de la constitution d’une communauté contractuelle. La Cité contractuelle accorde une valeur déterminante à l’autonomie du Sujet politique, doté d’une identité singulière ainsi que de droits et de libertés, capable de conclure des contrats avec d’autres et avec la communauté en soi. Cette représentation relève d’une division horizontale du politique issue de l’atomisation sociale, ainsi que du primat de l’économie dans la gestion des rapports humains.

La Cité contractuelle assure sa pérennité grâce aux références transcendantes du Droit et de la Démocratie, l’une offrant les assises et le langage préalables aux contrats, l’autre élargissant la participation à tous les citoyens et citoyennes en les habilitant. Enfin, le maintien de la paix civile demeure une constante pour les autorités politiques, qui s’affirme avec plus de virulence après le 11 septembre 2001. Excroissance d’une société du risque[14], l’obsession sécuritaire est inscrite au fronton de l’action politique, particulièrement en matière d’établissement de l’ordre public et de discipline des populations.

Dans ce contexte, l’aménagement de la pluralité au Québec reflète les dynamiques de notre temps. Il se manifeste par la planification des instances administratives, telle que celle du ministère québécois de l’Immigration créé en 1968. Il s’exprime par l’énonciation de normes régissant l’intervention étatique pour assurer l’intégration des individus – immigrants et autres – dans la société québécoise. Les lois linguistiques, dont au premier chef la Charte de la langue française en 1977, mais aussi les ententes administratives avec l’État fédéral – les ententes Couture-Cullen de 1978 et McDougall-Gagnon-Tremblay de 1990 – relèvent de ce corpus de normes. Il s’expose aussi par les opérations de constitution d’un savoir et de consultation publique, comme ce fut le cas avec la commission Bouchard-Taylor de 2007.

L’aménagement de la pluralité traduit ainsi les tensions entre les traditions sécularisées du libre arbitre et de la prédestination, plus spécifiquement les conceptions souple et fixe de l’appartenance politique. La gestion est chose plus aisée lorsque ses objets et ses instruments sont nettement définis. Hégémonique au sein de la Cité contractuelle, le modèle de l’homo œconomicus, doté d’attributs déterminés, évaluables et quantifiables, est donc nettement prisé. Dans le cas de la catégorie d’immigrant au Québec, les attributs de l’homo œconomicus sont ceux de la capacité de s’exprimer dans la langue de communication de la majorité, du potentiel d’investissement et de la qualification professionnelle : la gestion étatique québécoise comme canadienne favorise ces critères au moment de la sélection, de l’accueil et de l’intégration. Toutefois, la Cité contractuelle implique l’habilitation préalable des citoyens et des citoyennes, habilitation essentielle au bon fonctionnement du projet démocratique.

Pour ce faire, il importe qu’ils puissent jouir de leurs libertés individuelles et collectives garanties par les chartes et les autres textes législatifs. Il en va de même pour ceux et celles qui militent pour leur reconnaissance ou qui postulent au statut de citoyens et de citoyennes : l’exercice des droits et libertés participe d’une propédeutique de la citoyenneté. Nous le voyons avec les revendications autochtones contemporaines ainsi que les enjeux de l’inclusion et de l’exclusion des individus provenant de l’immigration. L’aménagement de la pluralité ne peut donc être entièrement mécanique en s’appliquant à des individus formatés, il doit tenir compte de leur libre arbitre qui assure leur habilitation à la vie de la Cité.

***

Nous l’avons vu : l’aménagement de la pluralité constitue l’un des deux éléments fondamentaux du politique, que ce soit depuis plus de quatre siècles au Québec ou ailleurs dans le monde. Il traduit des conceptions du Soi et de l’Autre, du Sujet-Citoyen et de l’Étranger-Immigrant. Il révèle des phénomènes animant la culture politique : le passage d’un régime religieux à un régime séculier, les tensions entre libre arbitre et prédestination, l’instauration d’un dispositif occidental de gouvernance. Il s’est déployé en trois temps, d’une colonie-comptoir peu peuplée à un État provincial enclavé dans une socio-économie mondialisée.

Néanmoins, les relations entre le Soi et l’Autre reflètent aussi le deuxième élément fondamental du politique, soit la manière dont nous élaborons nos projets collectifs. Cette dimension – celle de la projection dans un futur pensable – importe car elle témoigne des temporalités du politique. La vie de la Cité n’est pas le milieu d’un présent éternel; elle s’inscrit dans un continuum entre un passé d’où nous provenons, un présent où nous nous animons et un avenir vers lequel nous tendons. Issues du libre arbitre et de la prédestination, les conceptions souple et fixe de l’appartenance politique ressortissent à ces temporalités. Une appartenance politique trop fixe, visant la reproduction des attributs de Soi à l’identique, implique la ségrégation du citoyen enfermé dans « l’égoïsme de son cœur[15] » et la reconduction des rapports de domination actuels dans l’avenir. Si elle reconnaît son historicité et témoigne une fidélité à la pertinence de l’expérience humaine passée, une appartenance politique souple constitue une gageure dans l’avenir. Elle n’assure pas la permanence de la Cité mais, en partageant et en respectant la dignité humaine passée, présente et à venir, elle lui donne la possibilité d’affirmer la pertinence de son existence.


[1] « Politics is based on the fact of human plurality ». Hannah Arendt, The Promise of Politics, New York, Random House, 2007.

[2] Cette partie s’inspire des éléments – tout en les actualisant – de l’introduction de : Martin Pâquet, Tracer les marges de la Cité. Étranger, immigrant et État au Québec, 1627-1981, Montréal, Boréal, 2005.

[3] Abdelmalek Sayad, L’immigration, ou les paradoxes de l’altérité, De Boeck Université, 1992.

[4] The Making of the English Working Class, Londres, Penguin Books, 1963.

[5] L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Paris, Pocket, 1991 [1905].

[6] Cité dans Reuben G. Thwaites, dir., The Jesuit Relations and Allied Documents, Cleveland, Burrows, 1891-1901 [1633].

[7] L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme.

[8] Hannah Arendt, Les origines du totalitarisme, t. 2, L’impérialisme, Paris, Seuil, 1984 (1951). Aussi, M. Pâquet, Tracer les marges de la Cité… ainsi que Marcel Martel et Martin Pâquet, Langue et politique au Canada et au Québec. Une synthèse historique, Montréal, Boréal, 2010.

[9] Cité par John Hare, Aux origines du parlementarisme québécois, 1791-1793, Sillery, Septentrion, 1993.

[10] Sur les Autochtones, Michel Morin, L’usurpation de la souveraineté autochtone, Montréal, Boréal, 1997. Sur la dualité : Martin Pâquet, « Le concept de dualité d’hier à aujourd’hui », dans Valérie Lapointe-Gagnon, Rémi Léger, Serge Dupuis et Alex Tremblay-Lamarche (dir.), La Confédération et la dualité nationale. Québec, Presses de l’Université du Québec, à paraître.

[11] Sur cet ordre politique occidental qui devient hégémonique à travers le monde, Bertrand Badie, L’État importé. L’occidentalisation de l’ordre politique, Nouvelle édition, Paris, C.N.R.S., 2017 [1992].

 [12] Martin Pâquet, « Une aire de passage. Immigration et émigration aux xixe et xxe siècles », dans Michel De Waele et Martin Pâquet (dir.). Québec, Champlain, le monde. Québec, Presses de l’Université Laval, 2008.

[13] Yves Roby, Les Franco-Américains de la Nouvelle-Angleterre. Rêves et réalités, Québec, Septentrion, 2000.

[14] Ulrich Beck, La société du risque. Sur la voie d’une autre modernité, Paris, Aubier, 2001.

[15] Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, t. II, Gallimard, Paris, 1999 [1835-1840].