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Disparaître? Afflux migratoires et avenir du Québec | Recension du livre de Jacques Houle

Par : Chedly Belkhodja

Chedly Belkhodja est directeur de l’École des affaires publiques et communautaires de l’Université Concordia.

Les débats entourant la place de l’immigration et du pluralisme ethnique et religieux au Québec sont récurrents et cela est tout à fait sain et indiqué. Certains courants de pensée estiment que l’immigration ne permettra pas de surmonter les défis économiques et démographiques qui se posent au Québec. Mais ces points de vue ont leurs limites. Ce dont nous avons collectivement besoin est d’un regard sans complaisance qui pose la complexité de l’immigration et ses corrélations avec différents enjeux. Cette recension s’inscrit dans cette perspective.

 

Dans le climat politique actuel, cet essai récent de Jacques Houle vient appuyer la thèse voulant qu’une politique d’immigration trop généreuse ne soit pas si positive pour l’avenir de la nation québécoise. Comme le souligne Mathieu Bock-Côté, dans une préface élogieuse, le grand mérite de l’ouvrage de Houle serait de poser de façon franche la question de l’avenir de la société québécoise malmenée depuis quelques décennies par les dynamiques migratoires et identitaires. Selon Jacques Houle, il serait temps de réfuter les arguments véhiculés par une élite bien-pensante qui insiste toujours sur les bienfaits de l’immigration pour le développement économique et identitaire du Québec.

L’immigration ferait mal au peuple québécois, notamment les classes moyennes qui glissent lentement vers la précarité en raison d’un marché de l’emploi qui bénéficie d’une main-d’œuvre immigrée à rabais. Cette logique économique profite à une élite mondialisée de plus en plus déconnectée du national. Au-delà de l’argumentation économique, l’auteur développe une analyse culturelle fortement inspirée de la thèse du choc des civilisations de Samuel Huntington[1]. Le propos est simple : que « l’immigration massive » extra-européenne va mener le Québec à sa perte identitaire, à ce scénario du Grand Remplacement démographique qui menace l’Occident[2].

L’immigration comme problème

Tout au long de l’essai, le vocabulaire employé vise à augmenter l’anxiété du lecteur devant une « déferlante migratoire », un « raz de marée migratoire », un « tsunami migratoire », un « robinet de l’immigration », une « submersion migratoire ». Employer l’expression « immigration massive » n’est pas anodine, car elle nous rapproche du contexte européen confronté à des mobilités migratoires plus intenses que les nôtres et des populations nationales polarisées sur l’enjeu de l’immigration et courtisées par les droites populistes et ultra nationalistes.

L’immigration massive ne veut pas dire la même chose qu’une immigration de masse qui, dans l’histoire canadienne, se caractérise par des vagues migratoires successives depuis la fin du XIXe siècle, vagues qui viennent édifier le projet national. Selon Houle, le péril de l’immigration massive au Québec s’explique par la volonté des gouvernements provinciaux, surtout libéraux, à avoir toujours augmenté les seuils annuels tout en véhiculant le message que l’immigration permet de combler le déficit démographique et solutionner les besoins de main-d’œuvre.  

L’essai de Houle va plus loin que la thèse économique présentée par Benoît Dubreuil et Guillaume Marois dans le livre Le Remède imaginaire. Pourquoi l’immigration ne sauvera pas le Québec[3]. Il ne s’agit plus de questionner l’impact migratoire sur la démographie, mais plutôt un processus menaçant qui atteint le fondement de l’identité canadienne-française. La véritable raison du projet migratoire consisterait à diluer le socle canadien-français de l’identité québécoise, à briser la « sécurité sociétale du Québec » (p. 22). Avec l’immigration massive, trois menaces planent sur le Québec. Premièrement, que la langue des immigrants sélectionnés ne cadre pas avec la réalité linguistique francophone. Deuxièmement, que la diversité des pays de provenance dilue la culture francophone du Québec. Enfin, que le socle de la nation canadienne-française cède devant l’arrivée massive d’immigrants.

Selon Houle, dans le but d’inverser la logique du Grand Remplacement, il faut alors réduire les seuils d’immigration. Cet argument a été martelé par la CAQ durant la dernière campagne électorale. L’auteur applaudit l’initiative du gouvernement Legault de réduction des seuils annuels à 40 000 candidats, mais considère qu’il faut réduire encore plus à 30 000. Le véritable combat est cependant de nature identitaire. Il s’agit de repenser la cohésion ethnoculturelle du Québec en luttant contre le fléau du multiculturalisme coupable de briser l’homogénéité culturelle[4]. Houle nous invite à prendre exemple sur le modèle japonais, société monoculturelle qui a su maintenir ses traditions et valeurs tout au long de son histoire. L’auteur admire l’« esprit du samouraï », rigueur stoïque capable d’affronter les épreuves du temps sans jamais questionner les défis gigantesques de la société japonaise.

 

L’argument de la similarité culturelle

L’antimodèle est le multiculturalisme qui explique la dérive des identités. Houle nous présente un tableau apocalyptique du multiculturalisme, responsable de l’augmentation d’un désordre identitaire dans nos métropoles plongées dans le désordre et la ghettoïsation des cultures. Il cite Toronto, ville réputée pour son civisme à la britannique, mais devenue en quelques décennies la « capitale canadienne du crime, notamment en raison de la hausse dramatique des fusillades meurtrières » (p. 65). La raison de ce drame serait la politique du multiculturalisme qui encourage la fragmentation sociale et culturelle. Il ne ressent pas le besoin d’approfondir sociologiquement cette thèse avancée de façon expéditive (p. 63-65).

En plus de réduire l’immigration à 30 000 candidats, Houle propose de sélectionner les nouveaux arrivants à partir d’une similarité culturelle. En ciblant les Français, les Belges et les Suisses, on vise des individus qui nous ressemblent et qui sont donc plus intégrables : « De toute évidence, c’est la France, en raison de la taille imposante de sa population, qui devrait être la cible privilégiée du gouvernement du Québec pour attirer sur son territoire un plus grand nombre d’immigrants de langue maternelle française »[5] (p. 120).  L’auteur encourage également le Québec à tendre la main à nos « frères Canadiens français hors Québec, y compris ceux vivant aux États-Unis » (p. 121).

Ces brebis égarées pourraient venir grossir les rangs de la communauté canadienne-française. Dans le schéma très huntingtonien de Houle, il y a aussi des alliés à la défense de la cause linguistique francophone : les immigrants hispanophones, les Roumains, les Catalans. En revanche, les autres à la marge deviennent menaçants.  Aucune allusion n’est faite à une immigration francophone venant des pays de l’Afrique du Nord, bien implantée au Québec depuis les années soixante. Ces francophones maghrébins, la plupart musulmans, ne cadrent pas avec le modèle de la cohésion ethnoculturelle et de l’intégration permanente. On les voit plutôt sous un autre registre que linguistique, soit culturel et religieux.

Mais dans cette logique visant à rechercher le bon immigrant, tout n’est pas aussi évident que l’auteur le propose. Les Français seraient perçus comme des immigrants parfaits pouvant servir à la cohésion nationale du Québec. En réalité, ceux-ci demeurent assez rébarbatifs à l’idée d’être des immigrants. Les immigrants, ce sont les autres! Les Français sont plutôt des expatriés, des travailleurs mobiles, qui se situent au-dessus de la mêlée et engagent une relation différente avec la société d’accueil. Les catégories avec lesquelles ils se perçoivent ne s’avèrent pas celles qui sont posées en extériorité constitutive ou en supplément intérieur du projet national et citoyen. Houle ne s’encombre pas de ces réflexions de nature sociologique, mais qui renvoient aussi à la façon dont certains enjeux sont décrits comme des problèmes publics.  

Quoi qu’il en soit, dans cet appel à une politique nationale en matière d’immigration, on ne sait pas trop où se situe le Québécois. Est-il menacé par l’immigrant? Est-il encouragé à faire plus d’enfants afin de redresser le déficit démographique? En fait, on ne le sent jamais comme faisant partie du même projet de société, comme si l’immigrant et le Québécois de souche représentaient deux solitudes. Dans le schéma de Houle, l’Autre ne fait pas partie du projet commun. Cette vision, peu informée par la recherche de terrain de nature sociologique ou anthropologique, n’est nullement en mesure de saisir les riches nuances sociales et identitaires des lieux de vie quotidiens où s’inventent et se déploient des formes inédites d’appartenance : par exemple, la vie des quartiers montréalais où cohabitent des citoyens de toutes origines.

 

L’acadianisation du Québec 

Au contraire, les populations décrites dans ce livre sont campées autour de postures défensives, comme cette manie à toujours produire ce divorce entre Montréal et les régions : où l’on considère l’île de Montréal tel un archipel à la dérive qui serait dominé par des logiques de ghettos, alors que les régions seraient un espace homogène et bien lisse qui observe – meurtri – l’inquiétante fragmentation identitaire de la métropole. Plus surprenant encore, cette idée parlant de l’acadianisation du Québec et qu’avance Mathieu Bock-Côté dans sa préface : « La contribution de Jacques Houle est essentielle. Elle nous aide à comprendre ce qu’il en est vraiment de la question de l’immigration pour une petite nation de langue et de culture française au parcours improbable en Amérique du Nord. Elle nous invite à la lucidité la plus complète, sans laquelle nous basculerons pour de bon dans une dynamique d’acadianisation intérieure » (p. 17-18).

Comme société, au poids politique modeste, l’Acadie du chiac et des Hay Babies présente des complexités que le regard distant du majoritaire francophone a du mal à déceler. Le rapport à la langue est en effet un enjeu réel, mais cette langue en transformation produit de nouvelles dynamiques qui dépassent les logiques de gain ou de perte. J’invite Jacques Houle et Mathieu Bock-Coté à lire des auteurs comme Philippe Garon et Maxime Catellier, poètes et essayistes, dont les textes sont ancrés dans une réalité du territoire authentique, mais aussi traversé par des voix multiples[6].  

Il me semble que le récit de la disparition n’est pas le plus prometteur et alléchant pour l’avenir du Québec en termes de projet de société : il serait plus porteur de s’engager dans la voie des solidarités et des luttes qui ouvrent sur des postures moins polarisantes et en mesure de générer du lien et du commun. En somme de l’universel, sans être identiques.

 

Pour finir

Les débats sur la réduction de l’immigration conduisent à des impasses. Faudrait-il réduire les immigrants de certaines origines comme cela est induit en sous-texte de nombreux points de vue? Ou plutôt privilégier une migration essentiellement temporaire répondant aux besoins du marché du travail? Reste l’ultime solution : s’en prendre directement à des conventions internationales des droits humains pour remettre en cause les principes non discriminants de nos politiques d’immigration. Mais comment s’y prendra-t-on? Tout cela est illusoire et dangereux.

Aujourd’hui, notre monde est celui de la globalisation économique et d’une mobilité humaine inéluctable. On se retrouve dans une situation où les lieux familiers de nos vies sont brouillés et deviennent de plus en plus absents. Un grand nombre de personnes font désormais l’expérience d’une permanence de situations de frontières et de rencontres avec les figures de l’étranger : des frontières à comprendre comme des moments de rencontre et de partage avec ce qui est différent mais aussi le plus souvent inédit. Ces situations de frontières font apparaître ce que Michel Agier appelle, dans la foulée d’Abdelmalek Sayad, des situations de vie s’inscrivant dans une pluralité d’appartenance et d’ancrage. Il faut en prendre la mesure.

Comment s’ancre-t-on dans des lieux de manière générale ? Cette immigration qui nous ressemble moins et les parcours de migrants, de personnes en mouvement, en migration, montrent de manière un peu prémonitoire cette expérience de multiples ancrages, même si dans les vies individuelles il y a des souffrances à cause de la perte d’un lieu. Michel Agier insiste sur ce point sur le travail de la sociologue des migrations Nina Glick Schiller qui rappelait que ce que montrent ces migrants transnationaux c’est le fait qu’il y a désormais de plus en plus de monde qui vit « dans plus d’une société ».

D’une certaine façon, toutes les caractéristiques des migrations d’aujourd’hui sont les termes d’un futur cosmopolite[7] qui nous concerne tous et toutes. L’anxiété à l’égard du phénomène migratoire est sans doute symptomatique de cela. On ne répondra certes pas ici aux angoisses qui traversent ce livre de Jacques Houle, mais on peut essayer d’ouvrir un horizon de réflexion qui pourra graduellement cheminer. Il s’agit de compliquer les choses en multipliant les hypothèses de travail. C’est l’objectif de cette modeste recension sur ce livre qui mérite discussion.

Jacques Houle : Disparaître? Afflux migratoires et avenir du Québec, Montréal, Liber, 2019.


[1] Samuel P. Huntington, The Clash of Civilization. The Remaking of World Order, New York, Simon & Schuster, 1996.

[2] Eric Kaufmann, Whiteshift. Populism, Immigration, and the Future of White Majorities, New York, Abrams Press, 2019; Christopher Caldwell, Reflections on the Revolution in Europe. Immigration, Islam and the West, New York, Anchor Books, 2009; Renaud Camus, Le grand remplacement, Paris, Éditions David Reinharc, 2011.

[3] Benoît Dubreuil et Guillaume Marois, Le remède imaginaire. Pourquoi l’immigration ne sauvera pas le Québec, Montréal, Boréal, 2011.

[4] Il ne précise pas s’il s’agit là du multiculturalisme social ou institutionnel.

[5] La figure du Français est ici entendue au sens d’un Français euro-descendant.

[6] Philippe Garon, Ton dictionnaire au bout de la terre, Moncton, Éditions Perce Neige, 2011. Maxime Catellier, Le temps présent, Montréal, Boréal, 2018.

[7] Michel Agier, L’étranger qui vient. Repenser l’hospitalité, Paris, Seuil, 2018. Michel Agier, La condition cosmopolite. L’anthropologie à l’épreuve du piège identitaire, Paris, La Découverte, 2013.