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DOSSIER : - Oeuvrer à des politiques et à des solidarités qui favorisent l’accueil

Oeuvrer à des politiques et à des solidarités qui favorisent l’accueil

SOMMAIRE DU BULLETIN

Webzine Vol. 24 no 83
AUTOMNE 2016

Dieu hôte : accueil de l’autre et hospitalité inconditionnelle

Par : Claudio Monge

Ce texte est la conférence d’ouverture donnée dans le cadre du colloque « Dieu hôte et accueil de l’autre. L’hospitalité dans les traditions abrahamiques » conjointement organisé les 26 et 27 février 2016 par le Centre justice et foi et l’Institut de pastorale des Dominicains.

Nos politiques d’accueil, fondées sur l’économie, manifestent une volonté de ségrégation ou de contrôle de l’hôte accueilli. Face à ce constat, nous avons besoin de raviver l’esprit originaire de l’hospitalité sacrée. L’hospitalité des religions abrahamiques entend montrer que le beau geste de l’accueil n’est pas une simple interaction entre des êtres humains. Il devient alliance entre le divin et l’humain, lieu d’échange d’un don.

Extraits du roman Eldorado lus avant la conférence. 

Les migrants sont plus de 500, entassés, au milieu des arbres et de couvertures. Il y a un chef par nationalité. Les Maliens, les Camerounais, les Nigériens, les Togolais, les Guinéens et les Libériens, chaque communauté a désigné un chef pour prendre les décisions qui concernent tout le groupe.

Si nous nous ruons sur les barrières de Ceuta de nuit – dit Abdou – si nous sommes aussi nombreux à courir avec rage, ils ne pourront pas tous nous arrêter. C’est à cela qu’il faut travailler désormais. La barrière qui sépare Ceuta du Maroc fait 6 mètres de haut. Mais il est des endroits où elle n’en fait que trois. C’est là que nous attaquerons. Nous avons la nuit et la journée pour construire des échelles. Il faut partir à l’assaut de Ceuta comme d’une citadelle. Si nous passons de l’autre côté, nous sommes sauvés. Une fois passés, nous ne pouvons plus être renvoyés. Une fois passés, nous sommes riches. Il suffit d’un pied posé sur la terre derrière les barbelés, un petit pied pour connaître la liberté… Nous allons courir comme des bêtes et cela me répugne. Nous allons oublier les visages de ceux avec qui nous avons partagé nos nuits et nos repas depuis six mois. Nous allons devenir durs et aveugles….[…]

Je ne veux pas répondre à Boubakar, mais il continue à parler et à me serrer le bras. « Si tu tombes, Soleiman, ne compte pas sur moi pour revenir sur mes pas. C’est fini. Chacun court. Nous sommes seuls, tu m’entends? Tu dois courir seul. Promets-le moi ». Alors je cède. Et je promets à Boubakar. Je lui promets de le laisser s’effondrer dans la poussière, de ne pas l’aider si un chien lui fait saigner les mollets. Je lui promets d’oublier qui je suis. Nous nous en remettons à Dieu parce que nous savons que nous ne pouvons pas compter sur nous. Nous serons sourds aux cris de nos camarades, et nous prions que Dieu ne le soit pas. Je vais me concentrer sur mon corps. Le souffle. L’endurance. Je serai fort. C’est l’heure de l’être. Une fois pour toutes. Mais je me pose cette question : si je réussis à passer, qui sera l’homme de l’autre côté? Et est-ce que je le reconnaitrai ?


L’Eldorado et sa force d’attraction
Il y a 10 ans, Laurent Gaudé, jeune romancier et dramaturge français, lauréat du prix Goncourt en 2004, écrivait Eldorado. Un roman bouleversant, un récit croisé sur la tragédie des migrations africaines vers l’Europe. Migrations qui continuent de nos jours, même si elles ont été quelque peu éclipsées médiatiquement par l’actuelle tragédie des migrants syriens. Dans le roman, tout se passe en Méditerranée, lieu de confrontation entre les pauvres hères d’Afrique qui veulent passer et la police des frontières qui doit défendre comme un bastion, comme la dernière citadelle, l’entrée de l’Europe. Récit croisé. Car c’est d’abord la vie de souffrance et d’abnégation du commandant Piracci, gardien de la citadelle Europe, un navigant au large des côtes italiennes et traqueur de migrants désespérés.

Un jour, une femme le suit et lui demande une arme pour tuer le passeur qui lui a permis d’entrer en Europe sans son fils, sacrifié au Dieu de la mer sur une embarcation de misère abandonnée par les marins-brigands. Piracci ne sait plus quoi faire : il comprend s’être battu non seulement pour rien, mais surtout contre une humanité en mouvement. Il se révolte contre un système qu’il a servi pendant vingt-ans. Il abandonne tout, se défait de lui-même en devenant un vagabond. Il reprend désormais le voyage dans le sens inverse, vers l’Afrique. Il veut essayer de comprendre les sources et les motivations poussant ces gens désespérés à quitter leur terre à la recherche de l’Eldorado. Au risque de leur vie.

Par un mouvement inverse, mais paradoxalement identique, l’histoire de deux frères soudanais, qui quittent leur terre pour tenter leur chance en Europe, s’offre au lecteur. Leur chemin sera long, pénible, fait d’abnégation constante et de violence. À commencer par la séparation : car 1’aîné, Jamal, n’a accompagné son cadet que pour le pousser en avant; lui se sait perdu, mangé par la maladie. Alors Soleiman va tout endurer : les brigands, la faim, la fatigue, les coups – ceux qu’il reçoit en nombre et ceux qu’il donne le premier. Les humiliations des pauvres gens ponctuent les pages. Toutes les lâchetés et calculs pour survivre sont évoqués. Tel est le tribut de ces parcours migratoires. Pour atteindre l’Europe. Une Europe forteresse.

Des vies en lambeaux : noire Méditerranée 
D’après les spécialistes, fermer les frontières ne résout aucunement les enjeux posés par les mouvements inéluctables de populations : les stratégies de contournement se multiplient. Chaque fois qu’on ferme une porte, une autre s’ouvre ailleurs. C’est sans fin. Les migrants ont réinventé la route de l’ex­ Yougoslavie, de la Turquie à la Serbie via la Grèce et la Macédoine. Ceuta et Melilla – dont il est question dans l’extrait littéraire qu’on vient d’entendre – sont des enclaves espagnoles au Maroc. La barrière, que le roman Eldorado décrit, a été construite par l’Espagne à partir de 2001 pour un montant de 30 millions d’euros payés en partie par l’Union européenne, dont aujourd’hui le projet politique risque l’effondrement justement à la suite de la crise liée aux phénomènes migratoires. Mais Ceuta n’était que la première des dizaines de barrières qui se seraient multipliées partout en Europe[1].

Profonde déception pour qui avait vécu, avec une émotion indicible, le moment historique de la chute du mur de Berlin, il y a 25 ans. Frustration totale aussi, quand on constate qu’au pied des murs de barbelés, des centaines de personnes ont déjà perdu la vie : 244 victimes durant le seul mois de janvier de cette année 2016. Selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), au moins 350 enfants sont morts en Méditerranée dans 1’indifférence quasi générale, seulement depuis septembre 2015[2]. L’Occident est en train de réduire ces histoires tragiques en pures et seules données statistiques. Et quand des êtres humains deviennent une simple statistique, ils ont déjà perdu leur visage et donc leur humanité.

Aujourd’hui, on certifie une apparente désintégration de la communauté humaine, déchirée par la montée d’un souci identitaire obsessionnel qui est, en réalité, l’expression paradoxale d’une crise des identités, autrement dit, d’une faiblesse identitaire. Désintégration versus intégration, comprise comme « cohabitation », à savoir la capacité de vivre ensemble dans le respect des différences et des distinctions. S’agissant de l’intégration, il y a certes une question fondamentale qu’on doit se poser : peut-on vivre de vrais rapports avec les autres, sans ostracisme mais aussi sans désir d’uniformisation?

Hospitalité et accueil de la différence
Cette question nous conduit vers la notion de responsabilité mutuelle fondée sur la confiance. Il faut aussi prendre en considération le souci de ne pas éliminer la différence enrichissante, préalable requis pour une rencontre possible. C’est exactement dans ce contexte que se situe l’expression la plus pure de l’hospitalité : non seulement comme ancienne vertu, mais comme un principe d’humanisation. Ceci n’est possible que si elle devient tout d’abord le lieu de la réconciliation avec soi-même. Ce qui signifie la prise en compte du fait d’exister comme un être mis au monde. Nous n’avons pas choisi de vivre, ni de vivre dans des conditions précises (de type social, culturel, religieux, politique …) qui sont les nôtres. Donc on est accueilli bien avant d’accueillir : c’est notre histoire à tous et toutes!

Or, si j’assume ma condition, que la présence de « l’autre que moi » met au grand jour, je peux entrer dans un vrai échange hospitalier; car ce qui est échangé est tout d’abord leur « être humain » et non leur manque d’être ou leur défaut d’être, ou l’effacement de l’être que nous avons évoqué en parlant du réfugié devenu pure donnée statistique. L’hospitalité met donc en route des processus de connaissance et de reconnaissance réciproques et elle est exigence d’humanité aussi bien pour l’accueilli que pour l’accueillant (autant pour celui qui reçoit que pour celui qui est reçu), pour lesquels nous avons seulement un mot en français : hôte. C’est probablement par-là que l’on peut possiblement repérer les raisons et les causes de la crise actuelle du sens de l’hospitalité. Pour Ivan Illich, cela coïncide, entre autres, avec le passage de l’hospitalité à l’hospitalisation. Il y voit une procédure qui métamorphose le rapport avec le prochain : de la figure du nécessiteux qui interpelle de nouveaux Samaritains, il est réduit en un simple client de services humanitaires[3].

En effet, s’il ne fait pas de doute que la première réaction à une institutionnalisation majeure de la pratique hospitalière consiste en un affaiblissement de l’ouverture individuelle au devoir de l’accueil, l’avènement de l’hospitalisation est pour sa part l’expression sociale d’une nouvelle façon de concevoir et de percevoir le corps humain (et secondairement la personne qu’il incarne) comme un objet de services plus que le signe d’une Présence transcendante.

Hospitalité et traditions abrahamiques
En évoquant la dimension transcendante, nous sommes en train de raviver une tradition – attestée au cœur des religions abrahamiques – affirmant la sacralité du geste hospitalier respectant non seulement la revendication du droit à la différence mais plaidant pour un accueil des différences! Cependant, nombreux sont ceux qui parmi vous feraient tout de suite remarquer que dans la perception commune des gens, surtout et notamment depuis septembre 2001, les religions (en particulier l’islam) sont plutôt considérées comme facteurs d’obscurantisme et de division qui nuisent à l’hospitalité. La peur et le soupçon opèrent ici à plus d’un titre : des barrières se créent ainsi. Il est certes juste et compréhensible de se poser des questions, mais il faut aussi éviter tout automatisme et toute généralisation. Les religions peuvent servir de justification à la violence, mais le danger est grand de vouloir situer la violence dans une source unique.

Il convient plutôt d’écarter, par exemple, l’illusion qui consisterait à croire que les vérités d’ordre religieux sont plus intolérantes que les idéologies athées. L’histoire récente du 20e siècle nous montre que de grands génocides ont aussi été le fait d’idéologies athées! Les religions n’ont pas le « privilège » de la violence : la violence fait partie de l’humain, elle est une constante anthropologique! De plus, l’histoire nous enseigne que toutes les religions peuvent engendrer le fanatisme quand elles sont manipulées par le pouvoir politique pour défendre une cause, une race, une ethnie, une classe sociale. Il faut en effet constater que nous nous trouvons devant un détournement de l’histoire des religions par les courants intégristes. Mais, il faut savoir aussi qu’on ne combat pas une idéologie avec une autre idéologie. Rabbins, imams, pasteurs et éducateurs religieux doivent être conscients que seule une révision radicale de la manière de parler du judaïsme, du christianisme et de l’islam coupera l’herbe sous les pieds des intégristes.

Paul Ricœur disait que « les religions, si elles doivent et veulent survivre, devront satisfaire à de nombreuses exigences. Il leur faudra en premier lieu renoncer à toute espèce de pouvoir autre que celui d’une parole désarmée. Elles devront en outre faire prévaloir la compassion sur la raison doctrinale. Il faudra surtout chercher au fond même de leur enseignement ce surplus, non-dit, grâce à quoi chacun peut espérer rejoindre les autres…»[4]. Un bienfaiteur anonyme qui avait parfaitement compris cette leçon, en déposant un don pour les victimes du tsunami de 2004, avait écrit sur le registre de la mairie du 17e arrondissement à Paris cette phrase: « Je ne te demande pas ta race, ni ta religion. Je te demande seulement quelle est ta souffrance ».

Si les religions semblent parfois nuire à l’hospitalité en creusant l’arrière fond des mythes, des symboles, des motifs littéraires et d’un certain univers mental qui constitue, plus ou moins directement, l’héritage proche oriental commun et intégré dans les textes sacrés des trois religions monothéistes, j’ai aussi constaté qu’il y a dans chaque tradition, à des degrés différents, une trace formidable de cette pratique hospitalière. De plus, l’hospitalité n’est plus seulement la marque du raffinement d’une civilisation s’exprimant par exemple dans la production littéraire, mais elle se sacralise, en « mêlant quelque part Dieu lui-même », car son attitude devient une sorte de code moral de comportement pour les hommes.

La sacralité de l’hospitalité
En effet, dans la sensibilité juive, l’hospitalité me semble rester une institution et un devoir moral que tous les rabbins jugeront plus importants que le don de la shekinah même : un terme hébreu qui désigne la « Présence » de Dieu au milieu de son peuple, accompagnant le peuple dans son errance. Cette constatation est intimement liée à une considération théologique : la révélation biblique dans la compréhension juive est tout d’abord une éthique. Elle n’est pas de l’ordre d’un dévoilement, où l’on comprend « qui est Dieu », mais de l’ordre d’une action dans laquelle l’on découvre ce que « Dieu fait pour l’homme ».

Cette image du Dieu qui agit est à la base de la « justice » biblique comme réseau de rapports qui favorisent la vie et la dignité de tous les êtres humains. Et voilà qu’Abraham et Job sont normalement cités en exemple comme modèles d’hospitalité. L’Haggadah présente plusieurs légendes à cet égard : les portes de leurs maisons étaient ouvertes sur les quatre côtés (vers tous les points cardinaux), évitant ainsi aux pauvres venant des régions les plus disparates de tourner en rond autour de la maison d’accueil et exprimant justement une disponibilité inconditionnelle à l’accueil. Hospitalité, donc, comme impératif religieux, comme acte éthique humain en imitation de ce que Dieu fait pour les hommes.

De même, dans l’islam, d’après un verset coranique très connu, dédié aux divers aspects de la pietas, la « véritable piété » – à savoir la droiture Al birr (s. 2,177) – , le bon Samaritain est celui qui donne une partie de ses biens, si attaché qu’il y soit, ajoute le Coran, aux proches, aux orphelins, aux miséreux et aux « fils du chemin » (ibn al-sabil), dans lesquels la tradition exégétique reconnaît généralement l’hôte, en arabe dhayf. Le Coran reconnaît dans le pèlerin / hôte une catégorie protégée. Ce n’est pas par hasard que le livre sacré associe le « fils du chemin », non seulement aux membres de la famille (consanguins) et aux parents, mais aussi aux nécessiteux par excellence : les orphelins. De cette manière, l’hospitalité qui est due rentre dans le grand devoir islamique de la charité. Toujours dans la Sourate II, il est dit : «… ce dont vous faites dépense en bien doit aller aux père et mère, puis aux plus proches, aux orphelins, aux pauvres, au fils du chemin. Ce que vous faites de bien, Dieu en est le Connaissant » (s. 11,215).

À la différence du français « hôte » et, par exemple, de l’italien, « ospite », le terme dhayf est à sens unique et indique celui qui demande et éventuellement reçoit hospitalité. Ceci à partir d’un radical verbal adhafa qui signifie justement accueillir quelqu’un (chez soi)… Il y a pourtant d’autres significations littérales aussi : « incliner vers, décliner (soleil), dévier (flèche) », d’où « se détourner (du chemin) » et « s’arrêter en visite chez quelqu’un » et, donc, le sens de « hôte »  pour le substantif [5]. Bref, dayf, c’est-à-dire 1’« hôte », c’est celui qui donne une direction nouvelle à son chemin[6]. Il est clair que, pour la loi de la survie (quand tu marches en plein désert, rares sont les haltes qui te permettent de te restaurer), ce changement de direction du chemin, orienté vers un autre, peut contribuer à redéfinir cet autre comme « vertueux » s’il témoigne, par l’accueil, d’une vraie pitié.

L’on comprend par-là que la notion islamique à la base de la pratique de l’hospitalité est celle de la « protection » djra (protection ou voisinage), terme qui renvoie au djar, c’est-à-dire à la personne protégée, mais aussi – bien que moins fréquemment – au protecteur[7] · Djiir, comme le terme hébreux gër, prend une signification socio-religieuse en harmonisant la protection octroyée par les humains à la protection divine : car le véritable protecteur est Dieu et nul n’accorde la protection contre Son vouloir. Si on réfléchit théologiquement sur ces données terminologiques et sur les pratiques sociales, on constate que dans la pensée islamique, l’idée d’une commune soumission à un principe unique et unificateur est bien plus fondamentale que celle d’une commune responsabilité vis-à-vis de l’autre, fût-il un frère du même clan ou un pèlerin inconnu … Si 1’on privilège le concept de protection divine à celui d’hospitalité humaine, dans un contexte islamique on préférera analogiquement parler de « proximité » plutôt que de « communion », à l’exemple d’un Dieu qui est plus proche  (aqrab)  de l’homme  que sa veine jugulaire (« Certes, Nous avons créé l’Homme. Nous savons ce que lui suggère son âme. Nous sommes plus près de lui que sa veine jugulaire »[8]: s. L, 16).

Nous comprenons aussi que la souveraineté absolue de Dieu est le fondement de toute attitude humaine vis-à-vis de son semblable[9] et ce constat est vrai, selon des mesures différentes, par rapport à chacune des traditions religieuses (du moins les monothéistes). Voilà que l’homme qui accueille, « l’hôte sacré », est lui-même élevé à la hauteur de la gratuité divine.

Malheureusement, l’actualité semble contester une fois de plus cette lecture théologique qui s’inspire du message des religions abrahamiques. Face aux tragédies en cours, serait-il naïf et anachronique de faire appel au beau geste de l’hospitalité que l’on retrouve dans ces traditions? En réalité, la chronique au quotidien semble nous dire, comme nous l’évoquions au début, que la véritable naïveté est celle de croire pouvoir endiguer le déferlement des vagues migratoires par des barrières physiques. Toutes les frontières des pays occidentaux, depuis les États-Unis jusqu’à l’Europe, n’ont jamais été aussi vulnérables : non à cause d’une faiblesse des systèmes de contrôle, mais plutôt en raison des conséquences de la globalisation économique[10] et des modèles culturels qui lui sont concomitants.

L’hospitalité inconditionnelle : un « jovialisme » ?
Non, il n’est pas naïf de croire que l’hospitalité est plus que jamais nécessaire! Car l’hospitalité implique la reconnaissance de l’humanité de l’autre et induit par là un chemin de redécouverte de notre propre humanité : l’humanité de l’homme occidental chosifié dans une culture marchande… Où rien n’est plus gratuit, où tout semble avoir un prix …

À ce propos, en vivant la perspective du drame proche-oriental et tout particulièrement syrien et irakien actuels, permettez-moi d’ajouter une remarque. La reconnaissance de l’humanité ne peut pas être sélective… Assez de la comptabilité confessionnelle des victimes de la tragédie au Moyen-Orient! En Occident, probablement à cause de la mauvaise conscience pour la catastrophe à l’origine des politiques cyniques et malavisées, on utilise (j’allais dire on exploite) le « bouc émissaire » chrétien oriental pour alimenter le discours christianophobe… Or, je le crie en tant que chrétien qui vit comme minoritaire en terre d’Islam : Assez de la stratégie victimaire à outrance qui alimente la polarisation stérile, qui fait le jeu de tous les intégrismes (celui des salafistes ou des wahabbites aussi bien que celui des traditionalistes chrétiens, de l’Europe jusqu’aux États-Unis, bien épaulés par ceux qu’en Italie on a appelés, avec une expression très heureuse, les atei devoti ou athées pieux)!! Ce qu’on vit en Syrie, en Irak et au Proche-Orient en général, ce n’est pas la simple tragédie d’une minorité de chrétiens, mais une tragédie humanitaire de proportions inouïes, où hommes et femmes, vieux et enfants innocents meurent chaque jour dans l’indifférence la plus totale!

On ne choisit pas d’accueillir. L’autre vient à notre rencontre en nous arrachant à notre repli pour nous rendre, de ce fait, plus humain[11]. Certes, dans un cadre d’interdépendances globales, la présence de l’autre, du divers dans notre espace de vie, relativise les valeurs éthiques que l’on considérait comme universelles. Ainsi, à côté d’une globalisation irréversible (amplifiée par la culture des médias), on assiste à des phénomènes opposés de repli identitaire. La reprise des mouvements nationalistes qui se traduit par une nouvelle vigueur des souverainetés nationales, est l’expression d’une éthique autoritaire.

Dans ce contexte, la montée du souci obsessionnel des identités – on l’a déjà évoqué – est l’expression paradoxale d’une crise des identités : autrement dit, d’une faiblesse identitaire. C’est l’Occident qui meurt peu à peu du fait de son indifférence envers les victimes. Dans Eldorado, le roman auquel nous avons fait référence en ouvrant cette soirée, émerge aussi le portrait d’une Europe, et plus généralement d’un Occident, qui n’a plus de rêves, comme l’explique un inconnu que Salvatore Piracci rencontre dans le cimetière de Lampedusa : « L’Eldorado, commandant. Ils l’avaient au fond des yeux. Ils l’ont voulu jusqu’à ce que leur embarcation se retourne. En cela, ils ont été plus riches que vous et moi. Nous avons le fond de l’œil sec, nous autres. Et nos vies sont lentes ». Eldorado pourrait sembler un titre ironique. On sait bien que ça n’existe pas. Pourtant, ça ne nous empêche pas d’y croire. On a tous un eldorado en soi. C’est la part précieuse du désir.

L’auteur, dominicain, est responsable du Centre de documentation interreligieuse des Dominicains d’Istanbul et consultant auprès du Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux depuis 2014.


[1] La Grèce, dès 2012, a érigé en Thrace une barrière de 12,5 km. Cela correspond à la portion de frontière terrestre avec la Turquie. Pour sa part, la Bulgarie a installé en 2013 une barrière sur une trentaine de kilomètres. Elle est en train d’être prolongée sur 58 kilomètres. La Macédoine, devenue une voie d’accès vers le nord de l’Europe, a commencé à son tour la construction d’une clôture. Le cas plus emblématique est la Hongrie : dans un premier temps, ce pays a fermé l’accès à son territoire sur 175 km, le long de sa frontière avec la Serbie. Mais les candidats au passage se sont reportés reportés sur la Croatie. Le gouvernement hongrois a alors entrepris d’ériger des murs de barbelés sur deux sections de 38 et 78 km.
[2] Garder en perspective que la présentation d’où est issue ce texte date de février 2016.
[3]  Ivan Illich, La perte des sens, Paris, Fayard, 2004, p.11 et suites.
[4]  Cf. dans François Laplanche, La crise de l’origine. La science catholique des Évangiles et l’histoire au XXe siècle, Paris, Albin Michel, 2006, p. 604.
[5] Autre élément sémantique, c’est le recours au verbe arabe qarraba, qui signifie « approcher » et « se laisser approcher », mais aussi « offrir à Dieu » et donc « faire un sacrifice ».
[6] Évidemment, celui qui se détourne du chemin peut aussi être identifié à l’idolâtre quittant son chemin d’égarement pour revenir au lieu de sûreté de la véritable foi en Allah (voir s. IX, 6). On retrouve ainsi l’idée déjà évoquée d’un Dieu qui se fait vrai protecteur des hommes (littéralement le wa/ f).
[7] De cette racine résulte probablement aussi la notion de dhimma, l’institut juridique par lequel la communauté islamique doit accorder l’hospitalité et la protection aux membres des religions du livre (voir l’expression ah/ al­ dhimma, “gens de la protection”).
[8] À proprement parler, Dieu est proche de l’homme par l’intermédiaire de ses anges, car sa toute-puissance l’empêche de s’approcher directement de l’homme.
[9] Un concept très important car il conteste l’idée que les monothéismes seraient particulièrement violents et intolérants parce qu’ils se présentent en détenteurs d’une vérité qu’ils sont censés imposer de manière exclusive. En réalité, il y a un caractère profondément universel dans la confession du Dieu unique : si les monothéismes confessent un seul Dieu, c’est aussi parce qu’ils considèrent que tous les hommes sont frères par-delà toutes les distinctions, raciales, politiques, ethniques, sexuelles, culturelles.
[10] Il est intéressant de constater à quel point le néolibéralisme économique veut intensifier, entre le Sud et le Nord, la libre circulation des marchandises et des capitaux, bien entendu à des conditions qui lui sont fort avantageuses; par contre, il ne souhaite pas la libre circulation des personnes qui corrompraient l’identité nationale.
[11] Dès la naissance, l’homme venant au monde est hôte de l’humain ! Voilà pourquoi il est tout simplement absurde d’appeler « clandestin » un nouveau-né sur un bateau de désespérés qui débarquent sur les rivages de l’Occident !