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DOSSIER : - Thèmes variés

Thèmes variés

SOMMAIRE DU BULLETIN

Webzine Vol. 22 no 78
ÉTÉ 2015

Dialogue interreligieux et féminismes

Par : Asmaa Ibnouzahir

L’initiative québécoise Maria’M, qui réunit des féministes chrétiennes et musulmanes, fait partie des multiples initiatives de dialogue interreligieux existant dans le monde. La participation de l’auteure à un événement où un tel dialogue interreligieux  se passait entre femmes, au Maroc à la fin de 2014, a été l’occasion de réfléchir aux particularités et aux défis d’un dialogue interreligieux féministe.

En novembre 2014, une rencontre inédite a eu lieu au Maroc sous le titre Les femmes au cœur des monothéismes : une histoire plurielle, rassemblant plus d’une quarantaine d’intervenantes, chrétiennes, juives et musulmanes, venant de plus de vingt pays. C’était la première fois qu’un tel événement de dialogue interreligieux entre femmes se tenait dans un pays à majorité musulmane. Pendant deux jours, les présentations se succédaient pour exprimer les réflexions des chrétiennes, des juives et des musulmanes sur la situation des femmes dans leur pays respectif ou dans les textes religieux, ou encore pour faire connaître les diverses initiatives de dialogue interreligieux existant dans le monde.

La rencontre interreligieuse au service du rapprochement

Étant donné que l’identité religieuse occupe, au sein de plusieurs sociétés, une place très importante dans l’autodéfinition de leurs membres, elle peut être soit une arme que certains manipulent pour alimenter des conflits et accaparer le pouvoir, soit un outil de rapprochement entre les populations. Malheureusement, depuis plusieurs années, et de façon très marquée aujourd’hui, cette identité nous est plus fréquemment présentée comme un instrument de guerre. L’actualité nous rapporte quotidiennement des conflits, tensions, génocides et oppressions commis au nom du religieux, ou du moins perçus comme tel.

Les nouvelles faisant état des initiatives religieuses promouvant la paix et le rapprochement entre les peuples sont quasi absentes de l’espace médiatique traditionnel. Pourtant elles existent bel et bien. Parmi les plus importantes sur le plan international, notons le réseau Religions for Peace (Religions pour la paix). Celui-ci ne se contente pas seulement d’établir un dialogue entre diverses figures religieuses, mais il vise également à mener des actions concrètes pour faire cesser les violences dans les différentes communautés, promouvoir la justice, améliorer le développement humain et protéger la Terre[1]

Des initiatives de ce genre n’interviennent pas nécessairement dans les grandes sphères du pouvoir, mais plutôt à l’échelle communautaire, tel qu’on peut le constater dans le film The Imam and the Pastor (L’imam et le pasteur) produit en 2006 par l’organisme Initiatives of Change International. Deux guides religieux, ayant dirigé auparavant des milices dans un conflit armé entre musulmans et chrétiens au Nigéria, ont pu, grâce à une prise de conscience profonde, établir un centre de médiation interreligieuse et aider à reconstruire les ponts entre leurs communautés religieuses. Ce projet de dialogue a porté ses fruits parce qu’il s’inscrivait à l’échelle des villages et des communautés, où les guides religieux réconciliés personnifiaient la paix souhaitée par la majorité de la population nigériane. C’est ainsi que dans des sociétés où des populations accordent une importance à leur identité religieuse, le dialogue interreligieux peut devenir une stratégie de promotion de la paix et du vivre-ensemble, surtout lorsqu’il est réalisé à petite échelle, une communauté à la fois.

La question des femmes au cœur du dialogue

Outre la question de la violence, la situation des femmes dans les religions fait couler beaucoup d’encre. Les trois grandes religions monothéistes ont été depuis des siècles contrôlées principalement par des hommes, ce qui a contribué à leur donner une teinte profondément patriarcale, malgré la présence de quelques courants dissidents dans chaque tradition. Toutefois, avec l’amélioration de l’accès des femmes au savoir, certaines d’entre elles se sont intéressées à la relecture de leurs références religieuses et ont ainsi entrepris une réappropriation de leur foi. Pour les musulmanes, ceci s’est traduit par le féminisme islamique qui tout en étant attaché à la sacralité du texte coranique original entreprend sa réinterprétation à partir d’une posture non sexiste, et conforme au message principal de justice important dans le Coran. Contrairement aux générations précédentes de féministes musulmanes, dont les actions et les revendications s’inscrivaient davantage dans les nationalismes des pays en voie d’indépendance, les participantes au féminisme islamique axent leurs efforts autour de l’ijtihad (effort intellectuel d’interprétation des textes sacrés). Ceci procure alors à leur dynamique une dimension plutôt globale, tout en préparant le terrain pour des actions concrètes dans diverses sociétés à majorité musulmane[2].

Le changement d’analyse et l’approche induits par le féminisme islamique permettent ainsi de mieux déconstruire la catégorie orientaliste de « femme musulmane » et de reconnaître les musulmanes comme des actrices sociales possédant une agentivité. Celle-ci doit être comprise comme la capacité de résistance à des normes et à des structures de domination. À cette définition s’ajoute celle de l’anthropologue pakistano-étasunienne Saba Mahmood[3] qui, à la suite de son étude ethnographique auprès des femmes du mouvement de piété au Caire, estime que l’agentivité est la capacité subjective des personnes d’habiter les normes, de jouer avec et de les subvertir.

Parmi les intellectuelles et militantes du féminisme islamique[4], quelques-unes inscrivent aussi leur démarche dans une perspective décoloniale qui vise quant à elle une relecture non eurocentrique de l’Histoire. 

Il y a donc ici une dimension à la fois sociologique et stratégique qui se manifeste. Le discours féministe islamique est en ce sens révélateur d’un changement paradigmatique et sociopolitique qu’il faut mieux expliquer. Le terme « féminisme islamique » surprend en Occident et dans les sociétés musulmanes. D’une part, un féminisme qui se conjugue avec la religion transgresse les assises féministes historiques (disons du féminisme majoritaire), car, en Occident, les théories féministes se sont principalement construites dans un contexte sécularisé. Par ailleurs, dans un contexte où le féminisme a une connotation péjorative, comme c’est le cas dans plusieurs pays à majorité musulmane, porter une double identification (à l’islam et au féminisme) astreint à des défis, notamment sur le plan des représentations dominantes et des jeux de langage des acteurs politiques. Il faut ainsi situer le féminisme islamique dans un ensemble d’actions féministes revendiquant dans l’espace public l’avancée des droits des femmes sans sortie de religion. C’est-à-dire des femmes qui restent attachées à une croyance religieuse tout en utilisant le genre comme catégorie d’analyse des textes religieux.

De plus, au fil des exposés du colloque, on pouvait constater de grandes similarités entre les défis textuels et contextuels auxquels doivent faire face les croyantes féministes. Il était aussi  intéressant de noter comment la réinterprétation des textes de l’Ancien Testament par les croyantes juives pouvait profiter aux chercheuses chrétiennes et musulmanes. En effet, bien qu’il y ait des grandes ressemblances dans les récits de la Création entre les trois religions monothéistes, on retrouve tout de même des différences de taille sur des questions telles que celle du péché originel ou encore celle de la création d’Ève. Ceci dit, le fait que le Coran ne parle ni de péché originel ni de la création d’Ève à partir d’une côte d’Adam n’a pas empêché certains experts religieux musulmans (oulémas) à travers les siècles d’utiliser les anciennes écritures pour justifier leur argument selon lequel la femme serait une source de tentation et devrait être subordonnée à l’homme.

En écoutant des chercheuses juives souligner par exemple que le mot Adam signifie « être humain » en hébreu, et que le mot souvent traduit par « côte » signifie plutôt « côté », une autre interprétation des textes de l’Ancien Testament devient alors possible. Pour les chrétiennes et les musulmanes, cette réinterprétation permet aussi de répondre à ceux qui cherchent à justifier leurs arguments sexistes par une certaine « continuité du message divin », notamment en ce qui concerne la référence à la genèse.

Le nécessaire socle de la justice sociale

Ce colloque tenu au Maroc a également été l’occasion de présenter le Global Women of Faith Network (GWFN). Le GWFN regroupe cinq réseaux régionaux (Afrique, Europe, Amérique latine et Caraïbes, Asie et Pacifique, Amérique du Nord) et une trentaine de réseaux nationaux. Ses objectifs sont en ligne avec ceux mentionnés précédemment pour Religions for Peace, mais ils visent aussi à promouvoir les droits des femmes et à faciliter le partenariat entre les organisations de femmes dans divers pays. De plus, la question de justice sociale est centrale dans ses actions, les discriminations envers les femmes étant des injustices qui ont un impact sur l’ensemble des sociétés.

Cependant, la question qui s’impose dans un contexte international où impérialisme, colonialisme et oppression continuent à déchirer le monde est : à quel point le dialogue interreligieux défendant la justice sociale est-il prêt à affronter des questions politiques sensibles? En d’autres mots, comment gère-t-on les divergences politiques lors d’un dialogue interreligieux, féministe de surcroit? Par exemple, un groupe peut-il être pour le dialogue interreligieux et la justice sociale même si certains et certaines de ses membres soutiennent le colonialisme actuel en Palestine?

Là se dessine la fracture entre un dialogue interreligieux profond qui promeut les droits sociaux, économiques et politiques de toutes les femmes, et un dialogue superficiel où chaque partie ne chercherait qu’à étaler ses propres avancées sur la question des femmes au sein de sa propre tradition religieuse. Le dialogue interreligieux féministe ne peut être un réel outil d’émancipation des femmes et de rapprochement entre les peuples que s’il est construit sur un socle solide de justice pour toutes et tous, permettant une prise de conscience critique des intérêts politiques et géostratégiques.

Un dialogue entre féministes croyantes au Québec[5]

La participation à ce colloque a été l’occasion de constater l’originalité et l’intérêt d’une expérience de dialogue interreligieux au Québec : l’initiative Maria’M pour le dialogue entre féministes chrétiennes et musulmanes. Cette dernière est née en 2011 dans le contexte de nombreux débats sur la question religieuse, ou ce qui est perçu comme tel. Dans le cadre des interventions sur la laïcité notamment, certaines voix appellent à une évacuation de toutes les religions, ou du moins de celles perçues comme étant « étrangères », des institutions publiques et parapubliques, si ce n’est de tout l’espace public. La laïcité ainsi redessinée est aussi souvent présentée comme la seule garante de l’égalité entre les femmes et les hommes, une valeur qui serait « acquise » au Québec mais qui se trouverait menacée par l’autre religieux.

Pour aborder ces questions complexes, les espaces de véritable dialogue, serein et respectueux, sont souvent négligés au profit de brèves productions médiatiques (entrevues ou articles journalistiques). Ainsi, profitant de relations établies depuis quelques années sur la question de la justice sociale et des droits des femmes, trois chrétiennes et trois musulmanes ont décidé de créer un espace de dialogue où autant les débats sociaux que les expériences de foi pourraient être lus à partir d’une perspective féministe et croyante. Le groupe Maria’M se veut donc à l’intersection de deux champs encore perçus par plusieurs comme étant incompatibles, soit celui du religieux et celui du féminisme.

Depuis sa création, Maria’M a tenu annuellement trois ou quatre rencontres lors desquelles les discussions portaient autant sur les diverses pratiques ou éléments de foi qui caractérisent chacune des deux traditions religieuses et que se réapproprient les femmes croyantes (Ramadan, Pâques, le pèlerinage, Marie, etc.) que sur des questions sociales abordées par le mouvement des femmes au Québec (laïcité, fondamentalismes religieux, marche mondiale des femmes, nos visions du féminisme, etc.). La préparation de chacune de ces rencontres est assumée, sur une base volontaire, par différentes membres. Après le partage d’un repas dans une ambiance conviviale, ces dernières animent une présentation ou une activité sur le thème de la soirée, à la suite de laquelle le reste des participantes expriment leurs témoignages, leurs analyses et leurs questionnements.

À chaque rencontre de Maria’M, environ une dizaine de femmes de chaque tradition religieuse sont présentes. Ces participantes reflètent une diversité autant sur le plan des courants ou confessions à l’intérieur de chacune des deux religions (catholiques, protestantes, orthodoxes, sunnites, chi’ites, etc.) que sur celui des origines ethniques (canadienne-française, algérienne, libanaise, malgache, etc.). De plus, elles viennent de milieux diversifiés (universités, organismes de droits de la personne, communautés religieuses, associations communautaires, milieux des affaires, etc.), et certaines sont engagées depuis plusieurs années dans la question des droits des femmes et des droits des minorités, s’exprimant notamment lors des débats sociaux entourant la question de la religion dans la sphère publique.

Les défis et exigences du dialogue

Maria’M tente d’aborder des questions qui pourraient faire l’objet de positions opposées, ou du moins différentes, parmi ses membres, comme ce fut le cas lors des débats sur la Charte des valeurs québécoises présentée par le Parti québécois en 2013. Ceci dit, il faut rappeler que dans la définition de Maria’M, il est précisé d’emblée qu’au sein du groupe les femmes sont « attentives aux enjeux de discrimination sous toutes ses formes et sensibles aux rapports majorité-minorité qui peuvent faire obstacle au dialogue et à une véritable solidarité ». À partir de cela, il est évident que les femmes qui acceptent d’y participer ont une idée de la place qu’occupe la question de la justice sociale et le sens qui lui est accordé. Malgré des opinions ou sensibilités différentes, il y a un souci de discuter des enjeux qui causent chez elles tensions et divisions.

L’autre défi rencontré par des groupes de dialogue interreligieux, comme Maria’M, est lié au contenu des discussions. Lorsque ces dernières ne portent pas sur des sujets d’intérêt social, elles abordent plutôt les questions de pratiques religieuses ou d’éléments de foi. Cela dit, le problème survient lorsqu’on tente de définir l’angle à partir duquel s’expriment les membres du groupe. Au sein de Maria’M, un déséquilibre persiste quant au profil des participantes chrétiennes et musulmanes. Les premières comptent parmi elles quelques théologiennes académiciennes, alors que chez les secondes, on retrouve davantage des femmes intéressées par le savoir religieux mais n’en possédant pas la maîtrise académique. Il devient alors difficile de distinguer entre la parole basée sur l’expérience de foi et celle fondée sur un savoir religieux. Évidemment, chacune peut s’exprimer sur la religion et dire ce qu’elle en pense; mais une opinion se doit d’être éclairée. Et cet éclairage s’acquiert par l’information et le savoir. Autrement, il s’agit plutôt de témoignages sur la façon dont chacune vit telle pratique ou perçoit tel autre élément de sa foi, ce qui pose tout de même le risque de la répétitivité.

Au-delà de ces défis, des groupes tels que Maria’M tirent néanmoins toute leur pertinence du besoin actuel de construire des ponts avec l’Autre, en se basant sur les trois éléments définis, au 12e siècle, par Ibn Rushd (Averroès) au sujet du dialogue inter-civilisationnel, soit la compréhension de l’Autre à partir de son cadre de référence, le droit à la différence, ainsi que la compassion et l’indulgence. Les initiatives de dialogue féministe interreligieux ont de plus l’avantage de créer et de consolider les liens entre les différents mouvements croyants et féministes de résistance, et de contribuer ainsi à se réapproprier le champ religieux à partir d’une perspective égalitariste.

L’auteure, membre de Maria’M et de la Collective des féministes musulmanes du Québec, est militante pour les droits humains.
 


[1] Tiré de : http://www.religionsforpeace.org/. Consulté le 5 janvier 2015.
[2] Margot Badran, Feminism in Islam : Secular and Religious Convergences, Oxford, OneWorld, 2009.
[3] Saba Mahmood, Politique de la piété : le féminisme à l’épreuve du renouveau islamique, Paris, La Découverte, 2009.
[4] Le féminisme islamique, on l'aura ici remarqué, ne se limite pas simplement à de l’activisme académique, soit un travail sur les Textes (relevant de la théorie), mais s’engage aussi sur le terrain de l’action collective. On constate ainsi la création d’alliances transnationales entre les divers mouvements féministes islamiques, dépassant les frontières du Moyen-Orient et du Maghreb pour inclure les féministes originaires des pays d’Asie, d’Afrique et du monde occidental. Pensons au groupe Sisters in Islam (groupe de militantes et théoriciennes du féminisme islamique en Malaisie) qui héberge également depuis 2009 le siège d’un réseau mondial Musawah plaidant pour l’égalité et la justice dans la famille musulmane. Voir ici : http://www.sistersinislam.org.my/
[5] Pour plus d’informations sur cette expérience de dialogue, voir capsules, entrevues et textes explicatifs à www.cjf.qc.ca/ve/mariam