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SOMMAIRE DU BULLETIN

Webzine Vol. 25 no 87, AUTOMNE 2017

Catholicisme, immigration et altérité religieuse : réflexions sur l’islamophobie à la lumière de l’expérience catholique étasunienne

Par : Frédéric Barriault.

La tâche de l’historien consiste souvent à prendre un peu de recul et à jeter un regard rétrospectif sur certains enjeux qui animent notre société, à l’heure actuelle. Et à se demander comment ces enjeux-là ont été abordés, vécus et parfois même résolus dans un passé parfois pas si lointain. Pareil exercice, on le devine, peut se montrer périlleux, puisqu’il peut faire émerger toutes sortes de biais dans la réflexion de l’historien.

Faire de l’histoire à rebours, c’est en effet courir le risque de sombrer dans la téléologie et l’anachronisme. C’est aussi courir le risque de se livrer à des comparaisons hasardeuses. Ou encore d’aseptiser et d’aplatir la réalité historique, dans notre désir de trouver dans le passé des précurseurs et des figures inspirantes. Ainsi, le présent article prend acte de tous ces risques et dangers. Il fait néanmoins le pari d’oser une comparaison entre l’islamophobie qui a cours dans nos sociétés occidentales depuis (au moins) une centaine d’années, et les vagues de nativisme et d’anticatholicisme qui ont traversé les sociétés anglo-saxonnes nord-américaines aux 19e et 20e siècles. Nous le ferons en braquant les projecteurs sur certains groupes d’immigrants catholiques – Irlandais, Polonais, Canadiens français – s’étant établis aux États-Unis à cette époque. L’idée même que puisse émerger un catholicisme made in USA et dont la croissance reposerait en bonne partie sur l’afflux constant d’immigrants n’allait pas de soi pour la majorité historique WASP (White Anglo-Saxon Protestant).

Jusque dans les années 1950, voire même au-delà, le catholicisme était aux yeux de la majorité WASP un corps étranger inassimilable, contrôlé depuis l’étranger, de même qu’une tradition religieuse rétrograde et irréformable, hostile à la démocratie, à la liberté et aux droits des femmes. Donc, hostile aux « valeurs américaines ». Fait à noter, ces critiques et ce rejet du catholicisme provenaient tout autant des milieux nationalistes anglo-protestants (nativistes[1], ultra-protestants, suprématistes blancs) que des milieux libéraux-progressistes.

Cette réification et cette essentialisation du catholicisme, dont les racines plongent dans l’histoire de la Réforme protestante, nourriront un sentiment de rejet, d’hostilité et parfois même de violence à l’égard des catholiques américains. Et ce, indépendamment de l’origine ethnoculturelle ou nationale de ceux-ci.

Cette altérité et cet impensé qu’est celui d’un catholicisme typiquement américain nous paraîtront être porteurs d’enseignements, et ce, à maints égards. Ils pourront en tout cas servir de point de départ à une réflexion sur les points de convergence entre l’actuelle islamophobie et l’anticatholicisme anglo-américain des 19e et 20e siècles.

Anticatholicisme et islamophobie : éléments de comparaison

L’analyse que nous présentons ici portera sur le catholicisme et l’islam en contexte minoritaire et, par extension, en contexte d’immigration. Cette nuance est ici essentielle : c’est en tant que groupes ethnoreligieux dont les us, coutumes, croyances et pratiques religieuses différaient radicalement de celles de la majorité historique (ici anglo-protestante) que les catholiques (ou les musulmans) ont fait l’objet d’inimitiés, de persécution et parfois même de violence.

L’inverse est également possible, il va sans dire. En contexte de colonisation ou en contexte majoritaire, le catholicisme s’est maintes fois montré intolérant à l’égard des groupes ethnoreligieux minoritaires. Pensons ici, pour ne prendre que cet exemple, à l’Espagne des Rois Catholiques, à l’époque de la Reconquista et de la conquête de l’Amérique : expulsion des juifs, marranes[2], morisques[3] et musulmans; christianisation forcée et mise en esclavage des populations précolombiennes.

Ne perdons pas de vue ces nécessaires nuances. Cela dit, osons malgré tout cette comparaison entre catholicisme et islam. Malgré les conflits et rapports de domination (coloniaux notamment) ayant envenimé au fil des siècles les relations entre le catholicisme et l’islam, et sans nier les différences théologiques et ecclésiologiques fondamentales entre ces deux grandes religions monothéistes[4], celles-ci présentent malgré tout un certain nombre de traits communs. D’abord, une prétention à l’universalisme, l’ecclesia et l’oumma accueillant en leur sein des fidèles issus d’un très grand nombre d’espaces géoculturels. Bien que le terme ecclesia désigne ici l’ensemble des Églises chrétiennes, il n’est pas abusif de reconnaître le caractère singulier, sinon exceptionnel, de l’Église catholique. D’abord par sa taille (1,25 milliard de fidèles, ce qui fait d’elle la plus imposante confession chrétienne). Ensuite par sa stature véritablement universelle (les Églises orthodoxes, protestantes et évangéliques sont généralement autocéphales et autonomes à échelle locale ou nationale; contrairement au catholicisme, où le Saint-Siège exerce son autorité sur les diocèses de toute la catholicité). Enfin, par son déploiement sur tous les continents, y compris sinon surtout dans l’hémisphère sud, où se trouve désormais la majorité des catholiques (particulièrement en Amérique latine, en Afrique subsaharienne et en Asie du sud-est).

Par-delà ces considérations générales, un fait demeure : en contexte d’immigration, les catholiques (jadis) et les musulmans (aujourd’hui) butent sur le même genre d’écueils : vexations, discrimination à l’embauche[5], violence verbale et physique, vandalisme et profanation de lieux de culte, etc.

Tout comme c’est le cas aujourd’hui pour les musulmans[6], le catholicisme nord-américain est – et a toujours été – éminemment pluriel au plan sociologique et géoculturel (l’Église catholique nord-américaine accueille en son sein des fidèles, des prêtres et des religieuses issus des quatre coins du monde). À Montréal, en ce moment même, la messe catholique est célébrée dans une quarantaine de langues différentes. Ce pluralisme est certes un produit de l’internationalisation du catholicisme depuis le Concile Vatican II. Cela dit, le catholicisme nord-américain a toujours été pluriel, même aux 19e et 20e siècles, les fidèles s’efforçant de trouver une paroisse et un prêtre célébrant la messe dans leur langue maternelle et mettant en valeur les us et coutumes (liturgiques) de leur pays d’origine. Les évêques ont d’ailleurs favorisé le développement de paroisses dites « nationales », destinées aux immigrants catholiques de fraîche date.

L’anticatholicisme anglo-américain

Au lendemain de la Réforme protestante (anglicane) amorcée par Henri VIII et parachevée par Élisabeth Ire, l’Angleterre développe une aversion viscérale pour le catholicisme en général et la papauté en particulier. Les liens diplomatiques entre l’Angleterre et le Saint-Siège sont définitivement rompus; dès lors, l’Église catholique devient illégale et l’État anglais officiellement anglican. L’Église anglicane devient la religion officielle du royaume, le souverain étant à la fois le chef temporel de l’État et le chef spirituel de l’Église. Le clergé anglais doit désormais prêter allégeance au souverain et se rallier à « son » Église. Les églises, monastères et abbayes catholiques sont saisies par l’État anglais, qui les redistribue à ses « loyaux sujets ». Toute autorité religieuse étrangère – le pape, le Saint-Siège mais aussi les prélats et évêques nommés par ceux-ci – devient dès lors illégale. Le clergé d’origine étrangère et les prêtres formés à l’étranger (particulièrement les jésuites, viscéralement détestés) sont chassés du royaume. Le catholicisme se transforme ainsi en une religion interlope et souterraine : les messes sont célébrées dans les chapelles privées de seigneurs catholiques; les prêtres sont formés en France (au séminaire de Douai ou au collège anglais de Saint-Omer) et rentrent clandestinement en Angleterre.

Se développe alors une hystérie anticatholique, chaque changement de monarque, chaque révolte en Irlande, et chaque tentative de coup d’État nourrissant une aversion, sinon une haine viscérale du catholicisme. Pour la frange « évangélique » du protestantisme, les catholiques sont des ennemis de l’intérieur à la solde d’un despote et d’un potentat étranger (le pape), lui-même dépeint comme l’Antéchrist. Cette « double allégeance » fait donc des catholiques des traîtres en puissance, auxquels on imposera toute une série de lois vexatoires afin de les cantonner aux marges du social. Le Parlement adopte d’abord le Serment du Test (en vigueur de 1673 à 1829) demandant aux catholiques de rejeter l’autorité spirituelle du pape et d’abjurer les croyances fondamentales de la foi catholique. Bref, les catholiques voulant devenir militaires, fonctionnaires, députés, juges ou membres d’un jury devront au préalable… apostasier (ce qui n’est pas sans rappeler certaines dispositions de la Charte des valeurs québécoises, ou encore de la loi 62). Les catholiques d’Irlande seront quant à eux assujettis à tout un ensemble de lois discriminatoires – les Penal Laws – encore plus sévères, interdisant aux catholiques de voter, d’étudier à l’université, d’enseigner au primaire ou au secondaire, d’acheter ou d’hériter librement des terres, de bâtir de nouvelles églises, etc.

Les colons anglais, écossais et Scotch-Irish (protestants d’Irlande-du-Nord) transporteront en Amérique ces préjugés anticatholiques. Presque toutes les colonies anglaises d’Amérique – même le Maryland, initialement fondé par des catholiques – adopteront le Serment du Test et interdiront aux catholiques l’accès à la fonction publique et aux postes de responsabilité. En plus d’interdire aux prêtres catholiques (plus encore aux jésuites) de s’installer dans « leurs » colonies. L’hostilité au « papisme » faisait d’ailleurs partie des mœurs en Amérique coloniale : chaque année, le 5 novembre, lors du Pope Day (la version américaine du Guy Fawkes Day[7]), une effigie du pape était brûlée sur la place publique, et au son des cloches d’églises (protestantes), pour le plus grand ravissement de la foule. À l’aube de la Révolution américaine, des prédicateurs protestants et des indépendantistes américains comme Jonathan Edwards et Samuel Adams haranguaient encore les foules contre le « maudit papisme » et la menace catholique.

La Révolution américaine et le premier amendement de la Constitution (1791) vont reconnaître l’égalité de tous les cultes devant la loi et la non-ingérence de l’État dans les affaires religieuses, mettant ainsi un terme à des décennies de discrimination à l’égard des catholiques. Cette reconnaissance juridique du catholicisme donne à l’Église américaine la liberté de mouvement qui lui manquait à l’époque coloniale, favorisant dès lors l’érection de paroisses et de diocèses; l’ordination de prêtres et d’évêques, de même que la création d’écoles paroissiales, de séminaires, de collèges et d’universités catholiques. Et bientôt, l’arrivée en sol américain de prêtres et de religieux étrangers. Mais aussi et surtout l’arrivée d’immigrants catholiques européens toujours plus nombreux. Entre 1820 et 1900, la population catholique passe d’environ 120 000 individus à près de 12 millions de personnes. Au point de faire du catholicisme la confession chrétienne la plus nombreuse aux États-Unis.

Fuyant la famine, la pauvreté ou le manque de terres, ces immigrants catholiques – Irlandais, Allemands, Polonais, Canadiens français – s’installent en ville, non loin des usines où ils travaillent. Fondant ainsi, au fil des ans, des quartiers « ethniques » (Petite-Irlande, Petite-Italie, Petit-Canada, etc.) et des communautés « tricotées serrées », pauvres mais solidaires, vivant au rythme de la vie liturgique et paroissiale catholique, souvent exubérante et colorée (pensons ici aux processions religieuses comme celle de la Fête-Dieu, ou encore aux défilés politico-religieux comme ceux de la Saint-Patrick ou de la Saint-Jean-Baptiste).

Il n’en fallait pas plus pour réactiver les peurs collectives ancestrales, de même que l’hystérie anticatholique des siècles précédents. Cette immigration catholique transforme radicalement la physionomie des villes américaines à majorité WASP. Dans une Amérique protestante à la religiosité sobre et dépouillée, ces « hordes » de papistes endimanchés, et ces contingents de prêtres en soutane et de religieuses voilées sont une source de dépaysement. Tout comme d’ailleurs la multiplication des églises, couvents, collèges, hospices et hôpitaux catholiques. Mais aussi de quartiers, de villes et de circonscriptions électorales où les catholiques sont majoritaires, modifiant de ce fait l’ascendant des élites traditionnelles anglo-protestantes. Élites qui crieront bientôt à la menace catholique et à l’invasion papiste. D’autant que dans ces ghettos catholiques, des bandes criminalisées – pensons ici à la mafia sicilienne de New York et à la pègre irlandaise de Boston – en mènent large. Nourrissant plus encore l’hostilité des nationalistes WASP qui présenteront ces ghettos comme un État dans l’État; et comme des « zones urbaines sensibles » où les Américains de souche ne sont pas les bienvenus.

Une réaction anticatholique se déploie alors sur deux fronts. D’abord du côté des milieux nationalistes ultra-protestants (le Know-Nothing Party dans les années 1850-1870, l’American Protective Association dans les années 1880 et 1900, et le Ku Klux Klan dans les années 1920), pour lesquels les « papistes » sont un corps étranger inassimilable, les immigrants catholiques étant à leurs yeux des traîtres en puissance, déchirés entre leur allégeance au pape et leur allégeance à leur pays d’origine. S’y ajoutent les critiques émanant des milieux libéraux et (prétendument) progressistes pour lesquels l’Église catholique est une institution moyenâgeuse corrompue, autoritaire et rétrograde, issue de l’Ancien Monde. Donc, inadaptée et inadaptable aux us et coutumes de cette société neuve, progressiste et démocratique qu’est celle des États-Unis (conformément au mythe de la Destinée manifeste et de la doctrine Monroe). Ces mêmes milieux éclairés (et jingoïstes) s’assignent aussi le mandat de « libérer » les catholiques de la tutelle étouffante de l’Église, laquelle les maintient dans l’ignorance et la superstition. Ils s’assignent aussi la mission de libérer les femmes catholiques, particulièrement les religieuses voilées et cloîtrées, prétendument retenues contre leur gré dans des couvents-prisons, où elles seraient abusées sexuellement par des prêtres lubriques et débauchés.

Ce mythe-là, presque aussi vieux que la Réforme protestante, connaîtra une postérité particulière en Amérique du Nord, après la publication du « récit » (un canular fabriqué de toutes pièces) de Maria Monk, une ex-religieuse catholique ayant été enfermée et violée à répétition dans un couvent montréalais. Constamment réactivé, ce mythe de la femme catholique captive a servi de catalyseur à la toute première émeute anticatholique de l’histoire des États-Unis : l’incendie et le saccage du couvent des Ursulines de Charleston, en banlieue de Boston, en 1834. Fanatisés par un sermon du révérend Lyman Beecher, les émeutiers étaient venus « libérer » les religieuses et leurs élèves.

En 1844, des émeutes ensanglanteront le quartier irlandais de Philadelphie, après que l’évêque du diocèse eut demandé que les enfants catholiques soient dispensés des cours d’enseignement donnés dans les écoles publiques de la ville – cours reposant sur la traduction protestante de la Bible (la King James). Le clergé catholique aurait préféré que ces cours reposent sur la traduction approuvée par l’Église, c’est-à-dire la Bible de Douai-Rheims. Des émeutiers ont alors incendié deux églises catholiques, une école et plusieurs dizaines de maisons où logeaient des immigrants irlandais. Les échanges de coups entre bandes rivales feront une vingtaine de morts. Des affrontements de ce genre se produiront tout au long du 19e siècle, le plus souvent pour intimider les immigrants catholiques, les empêcher de voter ou leur signifier qu’ils ne sont pas les bienvenus dans ce pays. Tous les groupes ethnoculturels à l’étude dans cet article – Irlandais, Allemands, Polonais, Canadiens français – ont, un jour ou l’autre, fait les frais de cette haine dirigée contre leur religion, jugée incompatible avec les « valeurs américaines ».

Même dans les années 1950 et 1960, cette idée-là était encore en vogue dans certains milieux intellectuels américains, qui voyaient toujours dans les catholiques américains des citoyens de seconde zone, arriérés et gangrenés par un conservatisme atavique; de même que des traîtres en puissance, inféodés à leur Église et « contrôlés » par une puissance étrangère (le Vatican). Ces préjugés tenaces ont d’ailleurs coûté de nombreux votes à John F. Kennedy, lors de l’élection présidentielle de 1960.

Anticatholicisme et islamophobie : même combat?

L’un des arguments le plus fréquemment évoqués par les milieux islamophobes est l’idée voulant que l’islam ne soit pas une « race », ni une « ethnie », et qu’à ce titre il n’y ait rien de raciste, ni de haineux, dans le fait de critiquer ou dénoncer l’islam. Or, l’histoire de l’anticatholicisme anglo-américain nous révèle que peut exister une telle chose qu’une haine viscérale de tout un groupe religieux, indépendamment d’ailleurs de l’origine ethnique de ses fidèles. Comme nous l’avons vu dans cet article, les quatre groupes ethnoculturels à l’étude – pourtant de « souche » caucasienne et européenne – ont tous eu maille à partir avec les milieux nationalistes et avec les milieux (prétendument) progressistes. L’anticatholicisme est d’abord et avant tout une haine fondée sur le rejet du catholicisme et de ceux qui le professent et le pratiquent. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne se soit pas accompagné d’une haine raciale : dans les années 1850-1860, les caricaturistes dépeignaient fréquemment les Irlandais comme des brutes simiesques. Les catholiques d’Europe méridionale – dont au premier chef les Italiens – ont eux aussi fait l’objet d’une haine raciale décomplexée (pensons ici aux onze immigrants siciliens ayant été lynchés par une horde d’émeutiers fanatisés, à la Nouvelle-Orléans, en 1891). Faute de temps, nous avons exclu de notre analyse les catholiques racisés (les Afro-créoles et les Hispaniques, par exemple), mais on peut présumer qu’ils se sont retrouvés devant ce genre de jonction entre haine religieuse et haine raciale. Tout comme leurs concitoyens et coreligionnaires afro-catholiques, les Latinos ont en effet fait l’objet d’un racisme systémique au cours de l’histoire des États-Unis – histoire faite de ségrégation raciale, de discrimination à l’embauche, de violence physique et verbale, et de déportations illégales.

On trouve dans l’anticatholicisme anglo-américain des traits communs avec l’islamophobie qui prévaut à l’heure actuelle. D’abord l’idée que l’islam soit un corps étranger inassimilable et qu’il s’agisse d’une religion étrangère, contrôlée depuis l’étranger par des imams formés à l’étranger (on fait alternativement référence à l’Arabie saoudite, au wahhabisme ou au salafisme; auquel on oppose un islam « occidentalisé », aseptisé et édulcoré : l’islam de France, par ex.). Ensuite l’idée voulant que l’islam soit incompatible avec la démocratie, là-encore en évoquant les monarchies du Golfe. On y retrouve aussi cette idée voulant qu’il faille « libérer » les immigrants musulmans – et plus encore les femmes portant l’hijab – de cette religion obscurantiste et rétrograde, incompatible avec les valeurs américaines… ou québécoises.

Cet anticatholicisme anglo-américain a certes fini par s’estomper, mais sans totalement disparaitre. Certains catholiques états-uniens se font un honneur de commémorer les luttes menées par leurs aïeux contre les préjugés tenaces qu’ont dû affronter leurs coreligionnaires. Parfois, il est vrai, à des fins purement rhétoriques, certains lobbyistes catholiques conservateurs (la Catholic League, notamment) présentant la moindre critique contre l’Église comme de l’anticatholicisme larvé. L’Église et la foi catholiques continuent certes d’être l’objet de critiques parfois démagogiques, de couverture journalistique biaisée et d’œuvres artistiques blasphématoires. Sans toutefois que cela ne mène aux épanchements de haine et de violence, si caractéristiques des siècles précédents.

Certains catholiques américains espèrent quant à eux mobiliser ce devoir de mémoire afin d’inviter leurs coreligionnaires à se montrer solidaires de la communauté musulmane, en souvenir des luttes menées par leurs aïeux contre la haine et la bigoterie. Tablant sur ce devoir de mémoire, l’évêque de San Diego, Mgr Robert McElroy, a récemment exhorté les catholiques à être aux premières loges de la lutte contre l’islamophobie rampante. Ce devoir de mémoire et cet appel à la solidarité doit également être adressé aux catholiques d’ascendance canadienne-française, dont les ancêtres se sont eux aussi butés contre ce genre d’hostilité de la part de la majorité WASP, et ce, tant au Canada que dans le nord-est des États-Unis.

 L’auteur est membre de l’équipe du Centre justice et foi et historien du catholicisme nord-américain.


Sources :

Erin Blakemore, « The Brutal History of Anti-Latino Discrimination in America », History, 27.9.2017 http://www.history.com/news/the-brutal-history-of-anti-latino-discrimination-in-america

Tom Deignan, « The long life of America’s ‘worst’ Catholics », National Catholic Reporter, 22.3.2017 https://www.ncronline.org/news/people/long-life-americas-worst-catholics;

Ed Falco, « When Italian immigrants were ‘the other’ », CNN, 10.7.2012 http://www.cnn.com/2012/07/10/opinion/falco-italian-immigrants/

Denis Grasska, « Bishop challenges Catholics to combat ‘ugly’ tide of anti-Islamic bigotry », Catholic News Service, 22.2.2016 http://www.catholicnews.com/services/englishnews/2016/bishop-challenges-catholics-to-combat-ugly-tide-of-anti-islamic-bigotry.cfm

Peter Gottschalk, American Heretics: Catholics, Jews, Muslims, and the History of Religious Intolerance, Palgrave-MacMillan, 2013, 242 p.

Julien Harvey, SJ., « L’Église catholique de Montréal et l’accueil des immigrants au XXe siècle », Études d’histoire religieuse, 59 (1993) : 89-103.

Philip Jenkins, The New Anti-Catholicism: The Last Acceptable Prejudice, Oxford University Press, 2004, 258 p.

Philip Jenkins, Hoods and Shirts: The Extreme Right in Pennsylvania, 1925-1950, The University of North Carolina Press, 2009, 358 p.

James Martin, SJ., « The Last Acceptable Prejudice?  », America, 25.3.2000 http://www.americamagazine.org/issue/281/article/last-acceptable-prejudice

Adelaide Mena, « The painful, resilient history of America’s black Catholics », Catholic News Agency, 24.2.2017 https://www.catholicnewsagency.com/news/the-painful-resilient-history-of-americas-black-catholics-42860

Mark Paul Richard, Not a Catholic Nation: The Ku Klux Klan Confronts New England in the 1920s, University of Massachusetts Press, 2015, 278 p.

Heidi Schlumpf, « Bishop McElroy: Discrimination against Muslims ‘unconscionable’ », National Catholic Reporter. Voir sous ce lien : https://www.ncronline.org/news/justice/bishop-mcelroy-discrimination-against-muslims-unconscionable


[1] Le terme « nativiste » renvoie aux courants politiques xénophobes (et anticatholiques) ayant émergé aux États-Unis dans la deuxième demie du 19e siècle, en réaction à l’immigration irlandaise, puis sud et est-européennes (Italiens, Slaves, juifs ashkénazes). L’Order of the Star Spangled Banner et le Know-Nothing Party, dans les années 1830-50, tout comme d’ailleurs le Ku Klux Klan dans les années 1880-1920, sont représentatifs de ces tendances.

[2] Le terme « marranes » désigne les juifs d’Espagne convertis de force au catholicisme dans le sillage de la Reconquista.

[3] Le terme « morisques » désigne les musulmans d’Espagne convertis de force au catholicisme dans le sillage de la Reconquista.

[4] Par exemple, l’absence en islam d’un Dieu trinitaire, d’une « caste » de prêtres ou encore d’instances religieuses normatives centralisées.

[5] Pensons ici au célèbre Help Wanted : No Irish Need Apply.

[6] Certains analystes déplorent le non-sens de l’expression communauté musulmane, puisqu’une telle communauté n’existe pas, en raison du pluralisme sociologique et géoculturel des musulmans.

[7] Guy Fawkes est l’un des auteurs de la Conspiration des Poudres, une tentative d’attentat (avortée) contre l’État britannique, orchestrée par un groupe de conjurés (terroristes ?) catholiques. Ils avaient prévu faire exploser le Parlement à l’aide de 36 barils de poudre à canon, à l’occasion d’un discours du roi devant les membres de la Chambre et des dignitaires présents. Afin d’éliminer en un seul attentat l’élite protestante du royaume. L’attentat a finalement été déjoué, les rebelles ont été jugés et condamnés à mort. Cet échec catholique sera célébré chaque année avec pompe et apparat par les nationalistes anglo-protestants.